Vous êtes sur la page 1sur 213

A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http://books.google.com
LUMBIA LIBRARIES OFFSITE

CU52867900
15 Le banditisme en Kab

ECAP
ിവ വവ വ വവ വി

THE LIBRARIES
COLUMBIA UNIVERSITY

GENERAL LIBRARY

വവവ വ വവ വയല
TBT . .. "
LE BANDITISME EN KABYLIE
Z
C

6.
ABBEVILLE. — TYP . ET STÉR. A . RETAUX
ÉMILE VIOLARD

LE BANDITISME
EN

KABYLIE

PARIS
ALBERT SAVINE , ÉDITEUR
12, RUE DES TYRANIDES, 12

1893
DT
279
V5
78E6E
970
182JUL
no%

PR É F A C E

Ce sont histoires de brigands que conte ce


livre.
Brigands algériens - peu connus de l'autre
colé de l'eau : brigands d 'origine européenne,
brigands levantins naturalisés français,brigands
aborigènes. Brigands cruels, brigands rapaces,
brigands cocasses.
Sur la vieille terre de France, le brigandage
dans le sens étroit du mot, – devient assez pé
nible : les grandes voies de communication , la
force armée, la bonne parole et la bicyclette
empêchent le bandit en herbe de jouer trop
PRÉFACE
ouvertement les Ali-Baba. Aussi a - t on cru
devoir changer le mode d 'opérations : on n 'at
tend plus le passant au coin d 'un bois avec une
escopette ; on attend l'actionnaire sous les co
lonnes de la Bourse avec uneaction de Panama,
etdevant la Caisse Publique, c'est le Roi des
Juifs qui,maintenant, prononce le : « Sésame,
. . ouvre-toi.» ...
Sur le sol algérien , on n'agit pas de la même
façon. On y met plus de cynisme. Le résultat
est le même,mais il est plus rapide.
L’Algérie , depuis la conquête , a subi succes
sivement le régimemilitaire et le régime civil.
De ces deux régimes, je dis plus loin ce que je
pense : beaucoup de mal. Et pour dire ce mal,
point n'est besoin d 'inventer : il suffitde citer .
Fails indéniables, officiels documents .
---

Faut-il conclure par là que les anciens chefs


-

de bureaux arabes aient tous été indignes ? . . .


Pas davantage que ne le sont tous les agents du
régime civil. Les hommes se façonnent d 'après
le milieu dans lequel ils vivent ; et le milieu
PRÉFACE
administratif algérien n'est pas précisément
propice à l'élévation des cours ou à l'épure
ment des consciences...
N 'empêche que nous avons rencontré, fort
souvent, ma foi, nombre d 'officiers de bureaux
arabes distingués et intègres, et des administra
teurs civils d'une haute probité et d'une intel
ligence remarquable .
Mais,combien à côté de ceux-ci et de ceux - là
coudoyons-nous de gens tarés , mis à l'index
par la populat.on bonnête, et qui, cependant,
se gaudissentdes injures etdes huées du public,
protégés qu 'ils sont, encouragés et congratulés
par les détenteurs du pouvoir et les distribu
teurs de hochets ....
Il ne pourrait, d 'ailleurs, en être autrement,
Le vieux coq gaulois , qui chantait clair, a eu la
gorge coupée par les gâte -sauces du Parlement,
et les sous-ordres coloniaux, gouverneurs ,pré
fets, sous-préfets, d 'après les exemples venus
d 'En-Haut, prévariquent – ou laissent prévari.
quer.
ST

IV PRÉ FACE
S

Cene sont pas des fonciionnaires que nous


possédois: ce sont des créaturés que nous
avons. Ilfaut, au maître,montrer palle blanche
et souple échine...
On se révolte bien un peu , au début; on rue
dans les brancards lorsqu'on assiste à trop
d'ignominies... Hélas! on a, souvent, femme
et enfants, et pour leur conserver la pâtée, on
finit par faire comme les autres.
Et ce que font les autres n'est pas toujours
très-propre !...

Au temps des bureaux arabes, les impôts


étaient prélevés d'une façon toute spéciale :
quelques cavaliers, commandés par un sous
officier, s'en allaient à travers champs, au
hasard de la fourchette, chapardant tout, vivres,
grains, troupeaux, objets de prix, chevaux et
femines. On appelait ça une razzia .
Parfois, pour i'amusement, on passait au fil
del' épée quelques vieux « bicols, i des mara
PRÉFACE

bouts, des cheiks, les vénérés de la tribu .Puis,


on amenait leurs femmes , leurs filles, leurs
saurs, que l'on violait dans les coins. Hector
France nous a édifié sur ces faits, avec son
Homme qui tue ...
Le régime civil n 'agit pas si franchement. Il
assassine à coups d 'amendes ; il assomme à
coups de « Code de l'indigenat » ; il exaspére
par ses incessantes chinoiseries, mais ruine
l'indigène plus radicalement que ne le faisait
le bureau arabe. Et si vous consulliez les Musul.
mans, si vous interrogiez lesKabyles de la mon
tagne ou les Arabes de la Plaine, ils vous
diraient, les malheureux, que les administra
teurs civils leur font regretter les officiers de
bureaux arabes !
Ce que l'Arabe, surtout, ne peut et ne veut
pardonner au nouveau régime, c'est son
alliance avec le Juif. Il aurait tout passé au
Conquérant, il aurait toutsubi de l'envahisseur
si on ne lui avait infligé cette suprême humi
liation : la naturalisation du youddi, qui, pro
.

VI PRÉFACE
clamé citoyen français ,devenait son maitre,
son juge !
On lui disait sur tous les tons : « Altends,
hin

prends patience, et tu verras que l’Israélite se


transformera, se confondra dans la masse, lors
qu'ilnesera plus l'esclave,leméprisé ,le bafoué
de tous !Mais, après vingl-trois ans d'essai de
anaturalisation » , l'Arabe n'a pas vu le Juif se
K

modifier. Au contraire ! Encouragé par les sup


S

pôts du gouvernement, l'usurier à bas-bleus


est devenu plus infâme.
WE

Naturellement,la haine de l'Indigène s'est


accrue, et,maintenant, le porteur de burnous
englobe logiquement, dans un même mépris,
le youddi et le roumi...
Unjour, une députation de notables indigènes
se rendit au Palais de Mustapha où le Gouver
neur Tirman ronflait. Introduits près de l'Êx
cellence, après l'heure de la sieste, le plus an
cien pritla parole :
- Tu as demandé à nos aghas pourquoi les
Musulmans ne répondent pas à tes avances ?
PREFACE VII

Pourquoi, souvent, ils le sont hostiles ?... Mais,


ne vois -lu pas que c'est parce que les Français
marchent la main dans la main du Juif, de celui
qui nous mange ? .. Remets à sa place le Youd
dim ,et sois-en sûr, nous serons tesamis ... Si les
Français ne se sentent pas assez forts pour se
rendre maitres des Juifs, laisse -nous le soin
de leur infliger la correction qu'ils méritent.
Ne vousmêlez de rien. Nous en débarasserons
le pays. Les youpins pourrontse défendre avec
des armes à feu ou des armes blanches ; nous
ne nous servirons que de nos bâtons...
L’ahuri Tirman fitemprisonner les ambassa
deurs, et le soir même il conviait à sa table le
grotesque président du consistoire israélite et
quelquesmagistrats appartenant à la synago
guenarderie algérienne.
Si le prodigieux écrivain qu 'est Édouard
Drumont avait pu venir passer quelques
semaines en Algérie, quelles pages vécues il
eût consacré au juif africain , á ce « citoyen
français , qui ne parle que l'hébreu ; quel
VIN PRÉFACE
curieux chapitre il eûl ajouté à ses superbes
livres ; quel service il eût rendu à notre
colonie !. .
Mais Drumont n'est pas venu, et l’Algérie ,
éternelle ignorée, reste en proie à l'usure ; et
l'Algérie, étranglée par la juiverie , anémiée
par l'administration, prise par l'étranger,mcurt
lenlement, sans révolle, résiguée...

Aussitôt qu'un quelconque ouvre la bouche


en faveur des spoliés, la gent « bien pensante »
41
taille sa meilleure plumeetles scribes fond-se
crétiers,dûment stylés par les bureaux du gou
vernement général, daubent à l'envi sur l'im
prudent « Insulteur de colons, détracteur de
l'Algérie », sont petits noms d'oiseau au milieu
PE
des calomnies de toutes sortes qui vous pleu .
vent sur le râble . Si vous n 'êtes pas traité
d'escroc, d'assassin, d'incendiaire, de pédéraste
ou demarlou , c'est qu'évidemmentvous êles le
plus pur des gentlemen . Il est vrai que tout
ça ne tire pas à conséquence ...
-
PRÉFACE ix

L 'accusation la plus grave, qui prime tout


est celle d 'arabophilie. Quand on vous a dit
cela , on a tout dit : vous n 'êtes plus bon à jeter
aux chiens, clle plus dynamiteux des anarchos
trouverait plutôt asile chez un colon algérien ,
que le citoyen qui, franchement, se déclarcrait
arabophile .
Il est bien certain que celui quia vu l'Arabe,
qui a vécu da i1s son entourage,qui l'a observé,
ne peut nier ses nombreux vices. L'Arabe est
un félin , il se pelotonne, contemple , rumine.
De temps en temps il sort ses griffes, s 'épluche,
s'étire, puis retombe dans l'insensibilité. Il a
les traitrises du chat : flattez-le , il ronronne ;
baltez-le, il fuit. Mais il s'embusque, vous
guette, et, au moment où vous vous y attendez
le moins, vous allonge un coup de palle . Il est
orgueilleux et rampant. Il a fail de la femme,
une femelle, une machine à procréer, une es
clave.
Le Kabyle n'est pas de la mène trempe. Ce
roux descendant - probable - des Celtes, a
PRÉFACE
gardé, à travers les siècles, une haute indépen
dance et un amour passionné pour sa mon ,
tagne, son village, son home. C 'est un rude
travailleur, resté primitif,et,malgré sa conver
sion – superficielle – à la religión musul.
mane (car , chaque fois qu'il peut lourner les
préceptes du Coran , il se garde d 'y manquer ), il
conserve au fond de son être une dose suli
sante de bon sceptiscisme.
Cependant le Kabyle de famille arienne, de
mêmeque l'Arabe d 'origine sémitique, déteste
le roumi qui est venu bouleverser sa vie et lui
imposer des lois qu'ils necomprendront jamais .
On lui a pris ses meilleures terres et ses belles
forêts, et, en compensation , que lui a-t -on
donné ?.. Des écoles françaises!
Oui, à la suite de la caravane parlementaire
où le ministre juif Millaud osa parler devant les
indigènes au nom de la France - ce qui, d'ail
leurs, nous rabaissa de plusieurs û egrés dans
leur esprit — le stupide recteur de l'Académie
d 'Alger, M . Jeanmaire, et quelques universi
PRÉFACE
taires démodés , échaprés pour l'occasion du
Palais du Luxembonrg, conçurent le projet
baroque de semer dans le pays kabyle des ins
tituteurs chargés d 'apprendre aux moutchat-
chous, quels furent les hommes illustres de
Quimper-Corentin ou des Petites Chiettes...
Or, il faut vraiment avoir atteint l'avant-der
nier degré du crétinisme scolastique pour
ignorer que le Kabyleméprisera et considérera
toujours comme- transfuges, ceux ou celles qui
abandonneront les kanouns et le village pour
l'école du chrétien, du roumi, de l'ennemi.
Rentré dans sa tribu , le jeune homme muni
d'un léger bagage de connaissances élémen
laires,sera, de la part de ses coreligionnaires ,
un constant objet de mépris. Alors, il sera
forcé de fuir la djemàa et se fera chaouch ,
cavalier d'administration , interprète, c'est- à
dire espion , – à moins que, faute de place, ce
qui arrive huil fois sur dix , il ne devienne un
déclassé ou un chef de bandits . M . Charvériat,
professeur à l'Ecole de Droit d 'Alger, qui avait
XII PRÉFACE
bien étudié le Kabyle ,disait : « L 'hostilité d'un
indigène se mesure à son degré d'instruction
française . Plus il est instruit, plus il y a lieu de
s'en déſier. Tous ceux qui ont approché les
Kabyles, administrateurs, fonctionnaires, ma
gistrats , sont d 'accord sur ce point. »
On a fait déjà des essais sur les petites Ka
byles et l'on n 'a recueilli que des résultats dé
plorables. Ce n'est cerles point l'intelligence
qui manque à ces jeunes filles : elles sont d 'une
précocité extraordinaire ct d 'une docilité abso
lue. Mais, par suite de son passage à l'école
française, la petite Kabyle se trouve unanime
ment repoussée :le Français a, pour la femme
indigène, quelquedécrassée soit- elle, une répu .
gnance invincible qui l'empêchera toujours de
la prendre pour compagne ; le Kabyle ne veut,
à aucun prix , d 'une femme qu'il se sait supé
rieure : « Jamais , dit-il, je n 'épouserai une
femme plus instruite quemoi et quipourrait se
permettre de discuter mes ordres » .
Qu'advient-il ? Rejetée par les siens,méprisée
PRÉFACE Xull

des Européens, réduite à la misère, la Kabyle


indignée ya échouer dans les maisons hospita
lières de la Kasbah où , à la plus grande joie des
touristes, magistrats en rupture de comptoir
ou épiciers sortis de la cassonade , elle exécute
savamment la libidineuse danse du ventre ...
*
*

L'indigène est comme ça, et quoi que l'on


fasse , on ne le changera pas. Laissez-lui donc
ses croyances, ses us, ses puérilités. Quand
vous lui aurez seriné que Casimir est le seul
descendant en ligne directe de l' irrespectable
Antinoüs ; quand vous aurez essayé de le con
vaincre que les peuvres de voz Bas-Bleus rem
placent, avec avantage, la lecture du Coran ;
quand vous lui aurez montré les femmes d 'Eu
rope en ce costume.

Qui, si bas, par en haut commence,


Etfinit si haut par en bas...,
et que vous l'aurez exhorté de laisser la liberté
à ses épouses et à ses filles, quand vous l'aurez
XIV PRÉFACE

déguisé en chaouch, en soldat, en agent de


l'administration, vous ne l'empêcherez pas de
retourner à son gourbi, de s'accroupir sur sa
natte,etde contempler stoïquement l'invasion ,
croissante sur son burnous, d 'une multitude
de parasites, que, dans sa grande bonté , Allah
veut bien confier à sa sainte garde...
Vous lui faites voir la civilisation dans un
verre d 'absinthe ; vous vous bourrez de dinde
truffée; vous portez des tubes excentriques :
il boit du leben, le kouskous lui suffit, et le
chéchia comble ses rêves d'opulence .. Lorsque
se produit dans sa maison, dans sa famille,
dans son douar , une discussion , une diversité
d 'opinion, il va porter le cas devant des gens
de son village, en qui il a entière confiance, et,
pendant qu 'il explique son affaire, l'assistance
garde un tel silence que la tribu entière pour
rait entendre voler un juif : vous, pour des
choses qui le regardent seul, vous le trainez
devant vos hommes de loi, qui le ruloient,
l'injurient et le condamnent odieusement, en
PRÉFACE ху

vertu d'un code qu'ilignore, sans tenir comple


de sesmeurs et coutumes...
En Kabylie, lorsqu'un jeune hommedemande
la main d'une jeune fille , aussitôt après les
accordailles, il se fail un devoir d'apporter ses
cadeaux, consistant, le plus ordinairement, en
verroteries,en essences,en parfums,en remèdes
divers, en antidotes contre lesmaléfices. Jamais
à quelque classe qu 'il appartienne, il n 'oublie
d 'offrir à la douce vierge dont il veut faire sa
femme, une boîte de « Hab-El-Barris » , ou
a pilules de Paris, » au protoiodure demercure,
par crainte d 'une postérieure syphilis ....
Et c 'est vous, tas de prétendus civilisés, qui
avez l'aplomb de toucher à cet être naïf, à ce
prévoyant de l'avenir !...
Il ne s'agitpasd 'arabophilie ou d 'arabophobie .
Il faut, ainsi que la fort justement dit un jour
naliste parisien ,être arabojuste ; il fautextraire
le loqueteux de la griffe du chef indigène ; il
faut l'arracher des pattes crochus du youddi...
En ce faisant, ce qu 'il y a d 'intellig, nt dans
XVI PRÉFACE
la race kabyle, viendrait vers vous, tandis que
les fanatiques , les indécrottables, s'en iraient
d 'eux-mêmes , sans qu'il soit besoin de recourir
aux moyens violents, usités aujourd'hui, qui, la
plupart du temps, poussent l'indigène au ban
ditisme. ..
Mais ce serait humain el logique : c'est pour.
quoi les gouvernants ne le feront pas.

EMILE VIOLARD.
Alger, décembre 1894
LE

BANDITISME EN KABYLIE

ARE SKI - EL - BA CHIR

CHAPITRE I
LA KABYLIE . – LE KABYLE

Pendant la conquête de Kabylie , alors que


la division du général Yusuf s'avançait péni
blement à travers les dédales de la fôret de
Yakouren , un vieux zouave, apercevant le
village de Bou -Hinni perché sur le sommet
d 'un piton , s' écria :
- Si le Père Eternel avait eu le sac au
dos quand il a construit lesmontagnes , il ne
les aurait pas foutues comme ça !
LE BANDITISME

Il est, en effet, difficile d 'imaginer pays


plus tourmenté, plus pittoresquement sau
vage, offrantune variété de sites plus com
plète que la Kabylie . Ici, des montagnes gi
gantesques aux arêtes vives, aux pics aigus,
formant une multiplicité de gorges arides
ou de belles vallées noyées d'ombre ; là , des
roches rocailleuses et d 'un étonnant ton de
rouille surplombent d'effrayants précipices
où s'égrène la cascatelle ; puis , d 'immenses
forêts séculaires de chênes verts, de frênes,
de cèdres, tapissées de lichens, de mousses
tendres, de pâles cyclamens, laissent aper
cevoir à travers de rares échappées les pro
fondeurs bleues du Sud mystérieux ; et les
coteaux piquetes de touffes de thébérinthes,
d 'oliviers, de palmiers nains, semblent crou
ler dans les ravins sombres où mugit le
torrent, sous l'épais lit de vignes folles et
de lianes immaculées.
Mais ce qui fixe surtout l'attention , ce sont
les villages blancs couverts de tuiles rouges,
EN KABYLIE

jetés ça et là , au hasard, juchés sur les hauts


pitons ou plaqués sur les crêtes anguleuses,
accrochés aux rocs abrupts ou blottis dans
les ténébrosités des échanerures. Et, sur tout
cela , on dirait que la mort plane ; pas une
route në parait, pas un filet de fumée ne
s'échappe des toitures: rien ne trahit la vie.
Parfois, seulement, part de la feuillée une
plaintive mélopée, un doux air de flageolet,
dont les soupirs s'envolent, mourants, jus
qu'aux plus hautes cimes.
Sous ce calme trompeur grouille, cepen
dant, une population très -dense (1), une race
très belliqueuse , des hommes très curieux
à étudier ,«un mondenous offrant ce spectacle
singulier d 'un ordre social très réel, main
tenu sans une ombre de gouvernement
distinct du peuple lui-même (2) » , et que,
brièvement, nous voulons exhiber .

(1) On compte, en Kabylie, plus de cent habitants


par kilom . carré.
(2) Ernest Renan. – Revue des Deux -Mondes , 1873.
LE BANDITISME

L'origine du Berbère se perd dans la nuit ,


des temps ; elle a donné lieu à nombre de
controverses ardues et savantes dont nous
ne pouvons nous occuper ici. Ce qu'il y a de
certain , c'est que le Berbère Kabyle, à l'en
contre de son congénère le Berbère Touareg ,
est resté sédentaire, montagnard, et qu'il a
conservé, dansson village, toutes ses vieilles
coutumes. « Sans dynastie, dit M . Renan ,
sans classe militaire, sans noblesse, la so .
ciété kabyle a duré des siècles. Tout est pour
tant élémentaire dans sa constitution . »
Mais , n 'est-ce pas parce que la constitution
est d 'une extrêmesimplicité que la race a con
servé, en Kabylie , son homogénéité,sa force,
son énergie, sa pureté ? N 'est-ce pas parce
qu'il n 'y a jamais eu chez elle ni classe mi
litaire, ninoblesse ,nidynastie,que le Kabyle
est resté indépendant, hospitalier et si ré
fractaire à toute domination ? ..
De tout temps, le Kabyle a été un guerrier,
on le guerrier partant en lointaines expédi
EN KABYLIE

tions par esprit de lucre, mais en guérilla


toujours prêt à mettre le moukaln (fusil) sur
l'épaule et le flissa (couteau) à la ceinture,
histoire de taquiner le voisin . Lorsqu'il n' y
a pas de motif, il en crée ; il ne lui est pas
possible de rester tranquille. Le Kabyle est
un Normand dans son genre. Seulement, au
lieu de combattre celui qui habite de l'autre
côté du mur mitoyen à coups de papier
timbré, il lui envoie des coups de fusil. C 'est
peut-être plus dangeureux, mais ça coûte
moins cher .
Avant la conquête de Kabylie par les Fran
çais ,pour une fille outragée ,pour unmeurtre,
pour une chèvre volée,le village « d 'en haut »
tombait inopinément sur le village « d'en
bas, » appartenant à la même tribu. Mais si
la tribu était elle -mêmeattaquée ou déclarait
la guerre à une tribu voisine, les hostilités
cessaient immédiatement entre les deux
villages , qui se réunissaient contre l' ennemi
commun et marchaient côte à côte .
LE BANDITISME

La paix ou la guerre estdécidée, en Kaby


lie , par la Djemaa, réunion de tous les ci
toyensdu village qui ont atteintl'âge où l'on
peut supporter les fatigues du jeûne du
Rhamadan . (1 ) Tous, jeunes et vieux, riches
ou pauvres , ont droit à la parole , et le Kabyle
étant naturellement éloquent et démonstra
tif, les débats , fort souvent,ne manquent
pas d 'intérêt. Les décisions sont prises à la
majorité, mais on respectait jadis l'opinion
de la minorité qui conservait ainsi son en
tière indépendance et n' était pas contrainte
de se soumettre à la décision de l'assemblée.
Il est yrai de dire que lorsqu 'il s'agissait
d'une déclaration de guerre ou d 'une question
primordiale intéressant la vie même du vil

( 1 ) « Quand un Kabyle demande à faire partie de


la Djemâa de son village, il doit prouver qu'il est en
état de jeûner , et , par conséquent , de porter les
armes . Pour cela , il subit l'épreuve suivante : on en
toure son cou d'une ficelle, puis on double la longueur
ainsi obtenue. La ficelle , prise des deux bouts entre les
dents du jeune homme, doit passer, sans difficulté,
par-dessus le crâne. , Hanoteau et Letourneux .
EN KABYLIE

lage, on ne rencontrait jamais d 'opposition ,


chacun tenant à honneur de faire preuve de
courage et d'abnégation .
« L 'étendue en pouvoirs de le Djemáą est
sans limite.Elle cumule le pouvoir politique,
administratif, judiciaire (1). Elle prononce
la peine de mort, punit d'amendes lesmoin
dres infractions aux réglements muncipaux .
Elle statue dansles affaires civiles ou délègue
ses pouvoirs à des juges arbitres, et se ré
serve l'exécution . Des déloyautés, des man
quements aux devoirs du galanthomme, des
fautes contre l'hospitalité, deviennent dans
unetelle sociétédes délits punis par l'amende.
L'amende appartenant à la Djemaal est, à
dessein , multipliée . Elle constitue une sorte
de reprise exercée par le pauvre sur le riche,
et c'est par elle que la société kabyle fait au
socialismela part qu'il est bien difficile à une
démocratie de lui refuser .
(1 ) Le pouvoir de la Djem da n 'est plus qu'un mythe
depuis l'occupation de la Kabylie par les Français .
( N . de l’ A .)
LE BANDITISME

« Cette organisation politique si simple re


pose en effet sur un esprit de solidarité qui
dépasse tout ce qu'on a pu constater jusqu'ici
dans une société vivante ou ayant vécu . Les
institutions d 'assistancemutuelle sont, dans
la société kabyle , poussées à un point qui
nous étonne ; la coutume à cet égard a force
de loi et renfermedes dispositions pénales
contre ceux qui voudraient se soustraire aux
obligations de ce que nous appellerions la
charité et la générosité. Le pauvre est nourri
en partie par la communauté du fruit des
amendes, des distributions gratuites d 'une
réserve de la propriété générale , frappée de
séquestre en sa faveur.
« Si dans l'intervalle de deux marchés, une
famille veut tuer une bête, elle est tenue
d'en informer l'amin (maire). Celui-ci fait
donner avis au village par le crieur public,
afin que les malades et les femmes enceintes
cure
puissent se procurer de la viande (1) » .
(1) Ernest Renan . Revue des Deux-Mondes, 1873.
EN KABYLIE

Mais cette solidarité n 'est pas seulement


réservée aux citoyens du village ; elle s'étend
aux habitants des autres tribus, à l' étranger
même, de quelque race qu'il soit. La Kaby
lie est certainement le pays où se pratique
le plus le principe de l'assistance mutuelle,
et d 'association .
Cette association est pratiquée sous les
formes les plus diverses. Tantôt elle em
brasse une ou plusieurs familles et s'appli
que à l'universalité desbiens : les terres, les
maisons, les capitaux , le travail, toutes les
ressources individuelles sont mises en com
mun . L 'homme le plus âgé dirige l'exploita
tion ; la femmela plusâgée dirigeleménage ;
les produits sont distribués par portions
égales, tant que dure l'association ; si elle
est dissoute, le partage se fait en proportion
des apports . Parfois on s 'associe seulement
pour la culture des céréales , des vergers,
pour le greffage des arbres, pour une indus
trieou un commerce quelconque. Les femmes
10 LE BANDI
TI SME
s'associent pour élever des poules, des ca .
nards; les enfants, pour chasser aux gluaux .
Nulle part il n 'existe plus de protection
pour le pauvre, le fugitif, le voyageur, le
malheureux , victime de quelque accident ;
nulle part, peut- être, les exigences de la
communauté à l'égard des riches et des forts
ne sont aussi grandes. Si une maison est
incendiée, tous lesmembres du village con
tribuent à la rebàtir . Il y a une foule de cas
où l'on est tenu, sous peine d 'amende, de
prêter secours aux amis, aux voisins, aux
passants. Malheur à qui méconnaîtrait le
principe de l'anaïa (protection ) ; il serait hué,
méprisé, obligé de quitter le village. « Le ·
pauvre nemendie pas, écrivent MM .Hanoteau
et Letourneux dans leur admirable ouvrage
sur la Kabylie ; il réclame commeun droit
la part qui lui est nécessaire pour vivre. Ce
lui qui donne ne semble pas faire acte de
charité ; il paie une dette juste , sacrée, à la
quelle il ne doit pas se soustraire . » D 'ail
EN KABYLIE

leurs, le pauvre n 'a pas besoin de demander


l'aumône ; il a le droit de prendre sur le bien
communal ce qui est nécessaire à są sub
sistance, et le village, en outre , doit lui
assurer l'abri. Dans l'hiver de 67-68, quand
la famine décimait la population arabe , des
milliers de vagabonds vinrent chercher un
refuge en Kabylie. Tous furent accueillis et
soignés fraternellement ; aucun d 'eux ne
mourut de faim sur le solkabylien .
La djemåa est parfois appelée à réviser cer
taines clauses du Kanoun ( 1), à substituer
un règlement nouveau à l'ancien . Ainsi,
presque tous les villages ont abrogé, depuis
·la conquête, la prescription suivante :
« Celui qui prête à intérêt de l'argent, sera
punid'un amende de dix réaux etn 'aura droit
qu'à son capital. »
La fréquentation des usuriers de toutes
races qui pullulent en Algérie,a fait du Kabyle

(1)
loi, Coutumes qui, dans chaque village , ont force de
12 LE BANDIT
ISME
un prêteur à la petite semaine ; il est tou
jours travailleur, mais il est devenu rapace.
Les villages qui n 'ont point rayé la sus-dite
prescription , ont tourné jésuitiquement la
difficulté en laissant prêter une somme
d 'argent quidevra être remboursée en mar
chandises , dont la valeur atteint toujours le
triple de la somme prêtée .
Il existait des Kanoun rigides et graves ;
mais il en était aussi qui contenaient des
prescriptions bien amusantes. Celles- ci, par
exemple :
« Adultère en temps de paix : 50 réaux ; ex
pulsion des deux complices pendant six
mois. En temps de guerre : 100 réaux ; ex
pulsion pendant un an .
« Celui qui frappe la femme d'autrui : 10
réaux . Si le mari de la femme frappée veut
la venger, il paie 20 réaux.
« Si les enfants se sodomisent réciproque
ment, ils paient chacun 3 réaux. Si un petit
garçon fornique avec une petite fille ,
EN KABYLIE 13

chacun 2 réaux. Les parents sont respon


sables.
« Si un enfant a subiun attentat à la pudeur
et qu'il veuille prendre sa revanche sur ce
lui qui l'a commis, il paie 6 réaux (1). »
Enfin ces deux perles :
« Si une jeune fille se montre nue à celui
qu'elle doit épouser , elle paie quatre réaux.
Si un jeune homme se montre nu à celle
qu'il doit épouser, il paie deux réaux .
« Celui qui dit à un autre : Hé ! juif ,
paie un réal. »
Maintenant les kanouns n 'existent plus. La
France, en occupant la Kabylie, ne s'est pas
contentéedes'approprierlesmeilleures terres
indigènes ; elle a aussi tué les vieux us –
ce qui a fortement contribué à nous faire du
Kabyle un ennemiimplacable .
M . Masqueray, directenr de l'École des
lettres d 'Alger, disait dans un de ses remar
(1) Le Kanoun est muet sur la répression à infliger à
l'individu qui a sali l'enfant.
14 LE BANDITISME

quables cours : « Les kabyles n 'ont jamais


voulu accepter de faire partie des grands
empires du Maroc, de Tunis ou de Stamboul.
Ils ont bien reçu les marabouts qui venaient
leur prêcher l'union, mais ils avaient quand
même de la méfiance, et tout ce qui n 'était
pas dans leurs meurs,même provenantdu
Coran , ils le rejetaient avec sans-gêne. Ils
ont toujours préféré rester eux-mêmes. »
N 'eût- il pas été plus logique, plushumain ,
et surtout, plus arroit de laisser à ces indé
pendants leurs antiques coutumes, et de ne
point les obliger à se soumettre aux tracas
series routinières d 'une législation ridicule,
aux articles amphigouriques d 'un code com
pliquédontils ne comprennentpas le premier
mot ?.. .
L 'avenir se chargera de nous répondre.
CHAPITRE 11

SOUS LE SABRE

La conquête de la Kabylie fut longue et


pénible . Les habitants fuyant leurs villages
pris d 'assaut un à un , se réfugiérent dans la
montagne, d 'où ils harcelèrent sans cesse
l'armée d 'occupation. Malgré les promesses
daman faites par nos généraux,leskabylesne
voulaient pas désarmer, et tant qu'il leur
resta de la poudre, des armes et quelque
nourriture, ils tinrent vaillamment la cam
pagne. Aux demandes de soumission , ils ré
pondaient invariablement :
- En notre qualité de Kabyles, nous ne
reconnaissons pour chefs que des Kabyles
16 LE BANDITISME
comme nous, et pour arbitre souverain , Dieu
to
qui punit l'injuste.
Un jour, on amena au père Bugeaud un
vieuxmarabout très vénéré et que l'on venait
de faire prisonnier. Le maréchal descendit
de cheval, et s'avançant vers lui, la main
tendue :
- Ami, lui dit-il.
- Qui, ami, répondit le marabout, parce
que nous n 'avons plus de poudre.
Le Kabyle est toutentier dans cette phrase.
Vaincu et désarmé, sans récrimination il
subira le joug ;mais vienne le jour où il
pourra reprendre le moukala et soulever son
çoff (1) ilmarchera de nouveau à l'ennemi, à
celui qui lui a pris son champ, brûlé son
village et détruit son kanoun .
La Kabylie , écrasée sous la lourde botte du
militarisme africain , eut d 'abord à subir l'o
(1) Le Goff est le parti auquel on se donne pour
trouver , le cas échéant, aide et protection , soit pour
sa défense personnelle, soit pour atteindre ses enne
mis .
EN KABYLIE

dieux régime de ces bureaux arabes four


millant d'officiers dont le trop fameux capi
taine Doineau fut le prototype, et qui ne
manquaient jamais l'occasion de s'emplir la
poche et la panse avec tout ce qui leur tom .
bait dans les pattes. Quand un officier était
criblé de dettcs, il se faisait pistonner pour
entrer dans « les affaires indigènes. » Trois
ou quatre ans après, il avait écurie , chevaux
pur-sang, selles brodées d 'or , armes riches;
il marchait sur des peaux de lion etde pan
thère, entretenait des femmes de races
diverses, plaçait des capitaux sur l'État et
devenait un rentier cossu , oubliant toujours
de payor ses vieilles dettes.
Le procès,intenté par le généralWolffcontre
plusieurs feuilles algériennes en 1871, prouva
que tout ce qui gravitait autour de l'officier
de bureau arabe, était taillé sur le même
modèle : les chaouchs, cheiks, caïds, aghas,
bachaghas, interprètes, étaient choisis trop
souvent parmi les exacteurs, les prévarica
18 LE BANDITISME

teurs, les concussionnaires. Les indigènes


caractérisaient ces gens en disant chaque
fois qu 'ils voulaient en obtenir une faveur
ou... une justice : « Il faut que je donne à
manger. » Toujours on devait se présenter
avec une bourse pleine. Dans l'administration
indigène, aussi bien que dans les bureaux
arabes, le droit était aux enchères. Celui qui
avait le plus versé était sûr de l'emporter,
mais , en revanche, jamais rien n 'était resti
tué à celui qui avait le moins payé !
Aussi, lorsque les Kabyles virent leurs
djemâas présidées par ces caïds qui ne se
contentaient pas de voler les poules, les
chèvres, les mulets, mais qui, en outre, les
forçaient à travailler pour eux et sansaucune
rétribution ,qui prélevaient d 'écrasants impôts
- d'ailleurs partagés avec les chefs des bu
reaux arabes ; qui leur infligeaient la torture ,
enlevaient leurs femmes et défloraientleurs
plus belles filles, ils appelèrent à leur secours
les mokhadems (prêtres) des Khoums, des
EN KABYLIE 19

Taïbya, des Kahmanya , des Snoussya, et


autres congrégations religieuses du Sud
algérien, du Maroc et de la Tripolitaine.
Alors,devéritables escouadesdemarabouts
sillonnèrentle pays, semant sur leur passage
les bruits les plus fantastiques et les nou
velles les plus alarmantes, grimpant sur les
rocs à pic et pénétrant dans les profondes
cayernes, pour prêcher la révolte.
Et, chaque jour, sur tous les points kaby
les les incendies s 'allumaient, détruisaient
les forêts, illuminaient les montagnes ; à
tout instant, les petits postes étaient sur
pris ; on trouvait , derrière les buissons, des
soldats assassinés, des officiers,la tête tran
chée, affreusementmutilés.
Ces révoltes partielles durèrent des années,
mais l'insurrection générale se déchaîna seu
lement en 1871, favorisée par le retrait des
troupes d'Afrique envoyées en France pour
repousser l'invasion allemande,et provoquée
par l'abominable décret Crémieux qui, lais
ME
20 LE BANDITIS

sant Arabes et Kabyles sujets et tributaires de


la France, conférait aux Juifs algériens la
grande naturalisation .
Ce que l'Empire n 'avait pasosé faire, ce que
le gouverneur général Mac-Mahon avait
repoussé de toutes ses forces, malgré les
instances d 'Emile Ollivier, un ministre de la
République le fit , sans se préoccuper de ce
que cet acte avait d 'impolitique et de dan
gereux.
Y avait-il, dans ce décret,un atômede libé
ralisme? Certes non . Crémieux savait parfai
tementqu 'en émancipant les juifs, il exaspé
rait les Arabes etlesKabyles,qu'ilpréparerait
une révolte, suivie bientôt d 'une terrible ré
pression,et que,profitantdu désarroigénéral,
les prêteurs à la petite semaine pourraient
accroître leur domination .
Le gluant Crémieux calcula juste.
Dès le débutde la guerre, les grands chefs
arabes et les représentants des villages ka
byles avaient,dansune adresse à Napoléon III,
EN KABYLIE 21

offert leur argent et leur sang pour la défense


de la France.
« Nous voulons combattre les ennemis de
« la France qui sont les nôtres,écrivaient- ils.
« Nousdemandons à Votre Majesté, qu'à l'ex
« emple des Français, il nous soit permis de
« mettre nos biens et nos personnes à votre
« disposition . Nous ne sommes ni aussi nom
« breux, ni aussi riches que vos sujets,mais
« ce que nous pouvons offrir autant qu 'eux,
« c 'est le courage, la volonté, l' énergie et le
« dévouement.
« Nous supplions Votre Majesté d 'accepter la
« modeste offrande de nos fortunes et le se
« coursde nos biens : Verser notre sang pour
a la France étant pour nous un droit plus en
« core qu'un devoir . »
Il est bon de remarquer que cette'adresse,
écrite par le Kabyle Mokrani et signé de tous
les Aghas, Bachaghas et des principaux Caïds
des trois provinces,n 'avait pas été approuvée
de la plupart des djemâas qui conservaient
LE BANDITISME

à l'encontre de l'envahisseur une haine pro


fonde. Néanmoins, elle partait d 'un bon na
turel. Parvint-elle à l'Empereur? Nul ne pour
rait l'affirmer, mais les bureaux arabes ró
pondaientdédaigneusementaux grands chefs
« que l'on n 'avait pasbesoin d 'eux pour chas
ser les ennemis de la France » .
Ce n 'était pas assez de cette humiliation .
On injuria les indigènes en élevant à la di
gnité de citoyensfrançais ceux que les Arabes
etles Kabyles méprisaientle plus,ces youddis
infects quiallaient prendre part désormais à
la vie politique des pays conquis sur les
Musulmans parles Roumis, ces usuriers qui
pourraient voter, seraient éligibles et siége
raient commejurés - ce qui, pour toutmaho
métan , était la plus grave insulte .
Aussi, lorsqu 'on annonce l'inscription à
l'Officiel du décret Crémieux , le kabyle Mo
Ahmedje -ben-Hadj.Ahmed-El-Mokrani,bacha
gha de la Medjanà , répondit par cette
phrase :
EN KABYLIE 23

- Je n 'obéirai jamais à un youddi. Si une


partie de votre territoire est entre les mains
d 'un Juif, c 'est fini. Je veux bien me mettre
au -dessous d 'un sabre, dùt-il me trancher la
tête. Mais au -dessous d 'un juif, jamais,
jamais, jamais l...
Le bachagha envoya sa démission , rendit
sa décoration de Grand'Croix , brandit l'é
tendard de la révolte, souleva la Kabylie .
Mais , après trois mois de luttes héroïques
et de combats incessants, les soldats de Mo
krani, manquant de munitions , décimés,
traqués , puis croyant – les naïfs – en la
parole des généraux Augereau, Bonvallet et
Lallemant qui leur accordaient, par lettre,
amnistie pleine et entière, se rendirent et
rentrèrent dans leurs villages. Aussitôt ar
rêtés , ils furentmassacrés en masse et ceux
qui échappèrent à cette boucherie furentcon
damnés au bagne ou à la déportatation per
pétuelle.
Les Juifs, patiemment, attendirent le mo.
ISME
24 LE BANDIT

ment propice de s'abattre, comme unenuée


de corbeaux, sur la Kabylie agonisante, et
dès qu'ils virent l'administration procéder
au séquestre des biens des vaincus, ils arri
vèrent en bandes crasseuses pour s 'emparer
à vil prix desmeilleures terres.
Et,tandis que les familles des révoltés,spo
liées, dépossédées , violentées, s 'enfuyaient
vers la Tripolitaine, le Maroc et la Syrie , les
infâmes Thénardiers , les dignes coreligio
naires de l'épouvantable Crémieux , rassasiés
et satisfaits , ricanèrent...
CHAPITRE IT!

RÉGIME CIVIL

. Après la chute de l'Empire, on crut d 'abord


que la République s'efforcerait de faire dis
paraitre les abus de toute nature commis par
nombre d 'officiers de bureaux arabes. Il n 'en
fut rien . Au contraire. Tandis que la mère
Patrie , saignée aux quatre veines, envoyait
ses viticulteurs, ruinés par le phylloxéra, et
ses agriculteurs, chassés de leurs champs
par l'invasion allemande, sur ce coin d 'A
frique du Nord quieût pu devenir uneseconde
France, vivace , pleine de sève et d 'énergie ,
les dirigeants que nous subissions alors
ISVE
26 LE BANDIT

mirent tout en cuvre pour exaspérer davan


tage l'indigène et pour l'éloigner du colon .
L ’Algérie fut envahie par une armée dévo
rante d 'administrateurs, de directeurs, de
contrôleurs, d 'inspecteurs qui, chargés de
l'établissement du régimecivil, continuèrent
les errements - en lesaggravant - du régime
militaire.
On commença par refouler l'Arabe vers le
désert, en l'expropriantd 'urgence .Onexpulsa
le Kabyle de la vallée,en prélevant l'impôt sur
tout ce quiluiappartenait : sur sa terre, sur
sa maison , ses arbres, ses bestiaux, ses
poules ; on créa des impôts supplémentaires,
tels que l'impôt du collier dans les montagnes
où jamais une charette n 'avait pu circuler ;
l' acham qui frappe les céréales, le hokor qui
impose les charrues et le zékkat qui prélève
la dîme sur les bestiaux, furent exercés à
l'encontre de l'Arabe et du Kabyle ; mais
pour ce dernier seulement, on rétablit l'im
pôt de capitation ou lezma .
EX KABYLIE

« La lezma,dit M .François Charvériat, pro


fesseur à l'Ecole dedroit d 'Alger,ne concerne
que les hommes suscep 'ibles de porter les
armes, mais les concerne tous ; un chef de
famille est imposé, non pas, à vraidire,d'a
près ses ressources, mais eu égard au nom
bre de ses enfants mâles. S'il n 'a que des
filles, il ne paie qu'une seule fois . Si, au
contraire, il a beaucoup de garçons, il est
frappé de plusieurs taxes. Aussi a t-on vu
des pères mettre leurs filsii la porte pour se dé
charger de ces impôts écrasants... » (1).
(1) Leconseil général d 'Alger avait, en 1886 , trouvé
par trop excessives les charges pesantsur les indigènes.
Il en demanda la réduction au gouverneur Tirman :
« Nous constatons, disait le rapporteur, que l'acham
et le zekkat sont injustes, vexatoires et ruineux; qu 'ils
i frappent les indigènes, non pas en raison de leur
« fortune, mais en raison de leur travail ; qu' ils pèsent
« surtout sur les cultivateurs de céréales et sur les éle .
veurs de bestiaux qui, aujourd 'hui, ent plus que les
« autres besoin d 'être protégés de toutes manières , que
« ces impôts écrasent les populations agricoles les plus
« dignes d 'intérêt. . . )
Savez - vous ce que Tirman riipon lit ?... Que toute
réduction serait ruineuse... pour le gouvernement et
qu'au contraire il était urgent de modifier l'impôt
lezmå frappant la Kabylie, en l'augmentant dans de
notables proportions !...
28 LE BANDITISME

Un des premiers actes des administrateurs


civils – ces petits pachas de communes
mixtes généralement expédiés de France à la
sortie des brasseries du Quartier-latin – fut
de retirer aux djemda le droit d 'élire leur pré
sident de village. Choisi par l'administration
- a alma parens desdécavés et des déclassés»
ainsi que l'écrivait si justement un adminis
trateur civil — le rôle de l'amin changea, na
turellement, du tout au tout. Avant l'occupa
tion , son action portait sur l'ordre public ,
surla morale,sur l'exécution des kanouns,sur
la protection des personnes et des propriétés .
Chargé de juger les différents qui ne man
quaient pasde surgir à chaque instant entre
ses administrés, il le faisait avec équité et
suivant les coutumes consacrées ; il surveil
lait avec intérêt les biens communaux et
s 'occupait de leur entretien ; il fixait le tour
des corvées du village et faisait rentrer les
impôts. C ' était un conciliateur que tous res
pectaient. L 'administration le transforma en
EN KABYLIE 29

chaouch , en gendarme, en distributeur d'a


mendes, en dénonciateur. Alors tout le
monde professa, à son endroit, un souverain
mépris : ce fut l'ennemi contre lequel con
vergèrent toutes les haines.
Rien ne se fit désormais dans le village,
pas une pierre ne fut remuée , pas un Juif ne
futdétroussé ni une fille retroussée , sans
que l'administrateur, averti par l'amin , n 'y
vint fourrer son nez . Le Kabyle ne put
même plus descendre de sa montagne sans
autorisation de l'agent civil ; il lui fut dé
fendu de circuler, de voyager , de se rendre
sur le marché, de faire pâcager ses chèvres
dans les immenses forêts : on le cribla d 'a
mendes diverses encourues pour délits...
imaginaires ; il ne put lever un bras ni
remuer une jambe, sans payer à son tuteur
une respectable contribution .
Et par qui l'administration fit-elle collecter
ces impôts divers ? .. Par les grands chefs
indigènes, par cette aristocratie arabe aussi
30 LE BANDITISME

fourbe qu'insolente et tyrannique, par des


seigneurs en burnous qui ne se gênent nul
lement pour doubler le prix ou même le
tripler .
Les riches indigènes s'étaient alliés aux
bureaux arabes avec lesquels ils opéraientde
copieuses razzias sur leurs coreligionnaires ;
ils ont continué la tradition avec le régime
civil, calqué sur le régimemilitaire.Les pou
voirs que le gouvernement leur délègue ne
sont considérés par eux que comme un
moyen de faire rapidement fortune. Echap
pant à tout contrôle , ils font souffrir aux tri
bus qu'ils commandenten notre nom , toutes
sortes de violences, d'exactions et cntrc
tiennent la haine contre la France. (1).
(1) Il y a quelques années je voyagea is dans le Sud
de l'Oranie, et comme il n 'existe, en ce pays de sable
d 'or, ni route ni poteaux indicateurs, qu'en outre de
nombreuses bandes d 'insurgés marocains parcourent
sans cesse la région, le commandant du cercle mili
taire d'Aïn -Sefra , sur avis du général de divisiou d'o
ran , m 'avait donné une escorte de dix spahis , com
mandée par un maréchal- des -logis français, M . de V ...
EN KABYLIE 31
Uu vieil Algérien qui connait admirable .
ment ces chefs indigènes pour avoir vécu
près d 'eux pendant nombre d'années, écri
vait :
« Pour ces bandits, protégés de la France,
il fautdel'argent et toujours de l'argent.Dans
la tribu, impôts , corvées , labours,incidents ,
accidents, querelles, rires, crimes, contes
tations, heur et malheur, tout événement
fait recette au profit du caïd, du chcik , de
l'agha. Commeles Juifs,ces chefs n'ontqu'un
seul dieu : le coffre-fort. »
L 'indépendance de l'amin n ’existant plus,
la djemåa ne fut bientôt qu'une parlotte
A chaque oasis, à chaque ksar ( village), nous étions
reçus par le caïd qui, aussitôt,nousoffrait la diffa , avec
force salamaleks autour. D 'abord , je m 'étonpai :
- Qui paie tout ces kouskous, ces moutons, ces
fruits ?
- Les indigèies, me répondit M . de V . . Quand ce
caïd est averli, commedans le cas pré-ent, de l'arrivée
des cavaliers du bureau arabe, il fait rassembler les
notables des villages et réquisitionne moutons, poules,
@ ufs, beurre, fruits, orge, paille, etc . Une très faible
partie des provisions est consommée, et après le dé
part de la caravane , le caïd vend le surplus au ksar
qu 'il vient de dévaliser.. . » ( N . de l' A . )
32 LE BANDITISME

stupide où les vieilles barbes soudoyées par


l'administration , portèrent la bonne parole ;
on balaya les derniers débris des kanouns,
on foula aux pieds les vieilles et saines cou .
tumes ; on se préoccupa d 'établir des procès
verbaux de séances quidonnaientaux admi
nistrateurs les noms des opposants ; les dje
múa abandonnèrent au conquérant le droit
de juger les Kabyles.
Et si les djeinâa n'avaient abandonné ce
droit sacré qu'aux Français, il n 'y eût eu
que demi-mal,mais ce qui exaspéra surtout
les Kabyles – nous ne le répéterons jamais
assez - c'est qu 'ils virentles tribunaux algé.
riens pourris de Juifs, de ces individus qu'ils
exécraient justement, et qui, tout-à -coup,
devenait leursmaîtres et leurs juges.
Jadis , en pays arabe, les cadis jugeaient la
plupart du temps, séance tenante et sans
frais ; en pays kabyle , les djemåa étaient
encore plus expéditives, si possible. Aujour
d 'hui, les indigènes soumis à la juridiction
EN KABYLIE 33
française – qui ne connait pas le premier
mot des coutumes musulmanes – sont obli.
gés de payer des droits de traduction verba
les et écrites que n 'ont pas à supporter les
justiciables européens.
L 'honorable M . F . Gourgeot, ancien inter
prète principal de l'armée d '\frique, officier
de la Légion d 'Honneur,traitant cesujet dans
un livre remırquable : Les sept Plaies de l'Al
gérie, s'exprime ainsi :
« Quand les cadis rendaient un jugement,
le coûtne dépassait pas six francs, enregis
trementcompris . Actuellement, un jugement
rendu par le juge de paix coûte vingt cinq
francs avantde recevoir son exécution .
» Pour les affaires de minime inportance.
les intéressés préfèrent abandonner leurs
droits que de recourir à un juge de paix . On
a un exemple d 'un malheureux débiteur d'une
somme de 2 francs dontla dette s'est élevée
à 30 francs par les frais de justice.
» Un propriétaire européen a publié, dans
TE BANDITISME

l'Akbar du 24 février1890,les détails d’un fait


monstrueux , que personne n 'a démenti. Il
s'agit d 'un procès au sujet d 'unemeule ren
fermant la valeurde 920 francs de grains.Les
frais de différentes natures, payés par les in
téressés se sont élevés à la sommede 920 fr.
30 cent. Si l'on avait appliqué la procédure
musulmane, tous les frais auraient monté
à 27 fr . 25 centimes. »
M . Pompéï, procureur général,avouait en
pleine séance du conseil supérieur d 'Alger,
« qu 'il n 'existe aucun juge de paix ayant
justifié de la langue arabe ou kabyle. » Com
ment, dans de pareilles conditions, un ma
gistrat, si intègre que nous le supposions,
peut- il se retrouver au milieu d 'un fatras de
témoignages contradictoires, déposés en une
langue qu'il ignore ?.. Mais il n 'a plus qn 'à
faire ce que faisait une de nos connaissances,
l'ex - juge de paix d 'Algérie , aujourd 'hui avo
cat au barreau d 'Alger, quinous disait :
– Lorsque j'avais à me prononcer sur un
EN KABYLIE 35

différend entre indigènes, je tirais de ma


poche une pièce de cent sous que je mettais ,
main fermée, sur le dossier placé devant
moi. Je levais ensuite la main et je regardais
la pièce : si c'était face, je donnais raison à
la partie qui se trouvait à ma droite ; si
c' était pile, la partie gauche obtenait une
sentence formelle. Jamais personne ne récri
mina , et je passais, dans la contrée, pour un
juge épatant.»
L'ignorance absolue de la langue et des
meurs musulmanes et l'insuffisance ou la
complicité des interprètes judiciaires ne sont
pas les seuls défauts que l'on puisse attri
buer à la justice des roumis – ou des Juifs .
Un autre inconvénient, très grave, existe :
Ja distance, les longs parcours qui n ' étaient
pas connus jadis . Autrefois , on jugeait sur
place, dans le village même ; aujourd'hui,
il faut que l'indigène se rendeau siègede la
commune mixte. Or, supposez qu'un habi
tant de Tigzirt soit demandé devant le juge
36 LE BANDITISME
de paix de Dellys : pour venir à la concilia
tion , 27 kilomètres à faire dans les monta
gnes ; pour suivre son affaire sur citation ,
même parcours ; pour une comparution de
témoins, même voyage ; pour transport, si
cela est nécessaire, du juge, du greffier, de
l'interprète,même itinéraire,mais avec une
augmentation de frais facile à comprendre .
« Sept indigènes ont faitdépouiller par leurs
chèvres de jeunes pousses dans un bois ,
écrit M . Ch . Benoit dans son livre : l'Enquête
Algérienne. On leur demande de donner cinq
francs pour le garde. Ils refusent de s'arran
ger. On les poursuit. Sait -on combien ils ont
payé ?.. cinq centsoixante francs ! le dommage
était estiméà un franc... »
Les Kabyles préfèrent encore la justice de
l'administrateur de la communemixte à la
justice de paix . Ils se savent condamnés
d 'avance, lorsque l'amin les envoie à la che
kaïa (1) de l'administrateur qui, livré à sa
( 1) La Chekaïa est le tribunal présidé par l'adminis
EN KABYLJE

propre initiative ,use etabuse du trop fameux


Code de l'Indigenat appelé justement le « Code
de la matraque. »
Mais la chekaïa condamne sur le champ et
sans appel, tandis que les indigènesne voient
jamais la fin des chinoiseries etdes atter
moiements de la justice de paix.
Et puis, l'administrateur a un képi brodé,
un dolman soutaché ; le juge de paix a une
robe de femme et une toque de pître. L 'in
digène s'incline devant la sentence du Mon
sieur à galons ; il se moque des jugements
de l'autre.

trateur assisté par ses adjoints, devant lequel compa


raissent les indigênat coupable de délits prevus par le
code de l'indigênat. Les Chekaïa se tient généralement
le samedi, au siège de la commune mixte .
CHAPITRE IV

COLONISATION OFFICIELLE

Une des plus néfastes conséquences du


régime civil, est, sans contredit , la coloni
sation officielle , et, bien que nousne puis
sions, dans un cadre aussi restreint, étaler
toutes ses défectuosités, nous tenons quand
même à en donner un léger aperçu .
. Avec les indigènes, l'administration agit
brutalement. Elle les exproprie d 'urgence
quand ils refusent de vendre leurs terres
ne leur accordant que des indemnités ri
dicules.
On ne leur verse jamais le montant deces
indemnités ; on se contente de leur donner
LE BANDITISME

un mandat payable au Trésor à une époque


indéterminée. L ' Arabe a ainsi, en mains, un
titre sur lequel ilne peut touche: deux sous,
car il sera appelé par les agents du Trésor,
quand il y aura de l'argent. Qu'arrive- t -il
donc ? L 'indigène vend son titre pour le
dixièmede sa valeur à un individu peu scru
puleux qui le lui escompte conformément
aux usages et coutumes de l'usure. Un élu
d 'Oran , M . Jacques, avouait à la tribune du
Sénat avoir connu un indigène quiattendait ,
depuis vingt ans, la possibilité de toucher son
indemnité d 'expropriation !
Même ceux qui, par hasard , touchent
l'indemnité, la jouent ou la dépensent. Les
Arabes ne savent pas garder l'argent. Quel
ques uns se font Khammès (métayers) au
cinquième, c'est- à dire serviteurs à gages
sur le terrain dont ils étaient propriétaires.
D 'autres vont grossir les bandes de pillards
qui menacent la sécurité de l'Algérie. ..
Et pourquoi déposséder ces indigènes ?
EN KABYLIE 41
Pourquoi les refouler sur les limites de la
France algérienne, alors que le domaine pos.
sède plus d 'un million d 'hectares compléte
ment libres ? ..
Là , comme partout, il faut chercher le Juif.
Les administrations laissent de côté ces ter
rains, sous prétexte qu 'ils sont insalubres,
et ils n 'essayent même pas d 'assainir, au
moyen de travaux d 'irrigation , de barrage
ou de desséchement qui, certainement, ren
draient à la production ces espaces pré
tendus inutilisables. En réalité ils nemettent
pas en vente les terrains domaniaux parce
qu 'ils seraient forcés de rendre compte à
l'Etat des opérations de vente , tandis qu'avec
le système d 'expropriation , ils sont parfaite
menttranquilles. L 'Arabeneréclamepresque
jamais, et l’Administration partage, avec le
Juif acquéreur, les disponibles de l'expro
prié . C'est du petit commerce juda co-admi
nistratif. . .
Il y a quelque part ,dans les cartonsdu gou
42 LE RANDITISME

vernement général, un rapport ainsi conçu :


« Un nommé Mohamed a été exproprié
pour la créatioa du village de Gouraya et il lui
a été accordé cinquante francs d 'indemnité .
Son terrain a été ensuite concédé gratuite
ment à Monsieur Jacob Heu , lequel l'a reloué
de suite à l'ancien propriétaire, qui continue
à cultiver son champ, mais en payant une
redevance de sept cents francs PAR AN, pour
une terre qui lui a été payé, à lui, cinquante
francs. »
Mais ce qui ne se trouve pas dans les car.
tons des écrivainsdu gouvernementgénéral,
c'est ceci: Mohamed eut la naïveté de ré
clamer. Naturellement, il ne reçut pas de
réponse. Alors il s'adressa à quelques jour
naux (1) qui insérèrent sa plainte. C 'était
vraiment trop de toupet.L 'administrateur de
Gouraya donna ordre à son caïd , un sieur
Abdi, de faire cesser ces réclamations. Abdi

( 1) Le Cri du Peuple, l' Intransigeant et la Justice, de


Paris ; le Radical Algérien , d’Alger.
EN KABYLIE

comprit ce que cela signifiait : assisté de son


fils et de quatre scélérats indigènes, il ter
rassa Mohamed , le cribla de coups et le
menaça de son pistolet. Un ancien lieutenant
de tirailleurs, Mouloud-ou-Aïça, qui s'était
vaillamment battu pour la France et avait
rapporté de la guerre franco -allemande la
croix d 'Honneur , la médaille militaire et une
douzaine de blessures, eut l'audace de
prendre la défense de son ami Mohamed .
Abdi et le chaouch de l'administrateur l'atti.
rèrent dans un guet-apens et le lapidèrent,
Il resta trois mois à l'hôpital, puis s'adressa
au Parquet d 'Alger. Mais , malgré une bril
lante et humaine plaidoirie de son avocat,
M . de Sambæuf, le tribunal le renvoyu des
fins de la plainte et le condamna aur dépens !...
Mohamed et Mouloud ne quittèrent pas
Gouraya. Beaucoup de leurs coréligionnaires
n 'ont pas cette.., force de caractère. Trop
faibles pour déclarer la guerre aux petits po
tentats français ou indigènes, ils s 'éloignent
LE BANDITISME

de leur pays natal. Les Arabes vont grossir


les bandes de nomadesmécontents du Sud
algérien attendant patiemment l'occasion de
prendre leur revanche; nombre de Kabyles se
jettentdans les broussailles et se fontbandits
- ou bien ils partentpour la Syrie . Ceux qui
possèdent quelques ressources ont peur de
les voir disparaître en impôts ; ils réalisent et
émigrent. On en a yu se préparer qui sont
aux limites de la vieillesse. En moins d 'une
année, plus de soixante familles ont quitté le
pays ...
Et pourquoi ces expropriations, ces expul
sions, ces abominations ? Pour implanter sur
le sol algérien des colons français ?.. Pas le
moins du monde. Les villages créés par le
régimecivil sontdépourvus d 'eau,de chemins
d 'accès, de bâtiments publics, en un mot des
organes nécessaires à la vie d 'un centre. On
à appelé des colons au moyen de promesses
alléchantes et on ne leur a rien donné - que
la fièvre et la ruine !
EN KABYLIE 48

Dans tousles pays qui ontrecours à l'émi


grition ,les Etats-Unis , le B ' ésil, la Plata , etc .,
on construit les routes, les chemins de fer,
avant de créer les villages. En Algérie, c'est
tout le contraire. Des terres se trouvent dis
ponibles par suite d ' expropriations ou d 'émi
grations ; sans s'inquiéter s'il y a de l'eau ,
l'administration les allotit et y installe des
colons. Peu importe que les nouveaux venus
aient soif.Il fautbienmontrer à la métropole
qu ’on a créé un nouveau village et gagné des
appointements.
Chacun a voulu avoir son village. On a vu
desmalheureux déplacésjusqu 'à trois fois, par
ce qu 'on avait besoin de leurs terres ; une
première fois, pour la création d 'un centre ;
une seconde fois, pour l'agrandissement de
de ce centre; enfin parcu que l'administration
en traçait un nouveau sur l'emplacement
qu 'elle leur avait affecté.
« Les indigènes qui repoussent la naturali
sation n 'en comprennent pas les avantages.
46 LE BANDITISME

Dès lors, ils ne s 'expliquent pas comment il


peut se faire que leurs terres passent par voie
de concession aux mains des étrangers, par
exemple, des Espagnols, des Italiens, des
Maltais . Ils admettentjusqu'à un certain point
que les Français, quiont versé leur sang pour
effectuer la conquête , s'approprient le bien
des vaincus. Si ce n 'est pas juste, c 'est logi
que.Mais ce qui les exapère au-delà de toute
expression , c'est de se yoir dépouiller de
leur seul moyen d 'existence en faveur d'é
trangers. On ne se doute pas, danslemonde
ouropéen , de l'intensité de la haîne que les
Français s'attirentde ce chef.. (1 ) » .
Voilà donc un nouveau village. Mais quand
viennent les récoltes, ni routes, ni chemins,
Faute demoyens de transport,le propriétaire
est obligé de vendre son blé et son orge à des
prix tellement bas, qu'il se trouve en perte .
Le colon emprunte , on sait à quel taux ! Et

( 1 ) Gourgeot. Les sept Plaies de l'Algérie.


EN KABYLIE

comme les frais courent toujours , le Fran


çais se trouvedépossédé. C 'est pourquoi l' Al
gérie ,malgré sa superficie et ses ressources,
ne conserve qu'un nombre dérisoire de colons
français vivant du travail agricole.Et si cette
poignée de cultivateurs a pu résister, c 'est
uniquement grâce à son énergie et à ces
luttes persistantes contre les entraves admi
nistratives, contre les embûches innom
brables des courtisans et des valets juifs
dont les gouverneurs savent composer leur
basse -cour .
Les élus algériens sontmaîtres absolus de
la colonié qu'ils manipulent et triturent
selon leur caprice ; ils ontdes créateurs dans
tous les centres et les roitelets des com
munes mixtes leur servent de compères.
Leurs protégés reçoivent, en récompense de
leur servilisme, de superbes concessions; on
les dispense de l'obligation de séjour, on les
aide dans leurs tripotages, on leur donne de
bonnes terres, alors qu 'on fait attendre, des
48 LE BANDITISME
mois et des années, les terrains promis à de
braves paysans de France venus pour tra
vailler .
Et c 'est avec intention , par des calculs
intéressés, qu'on oppose à la prompte exécu .
tion des affaires une force d 'inertie sur la
quelle on compte pour décourager les meil
leures volontés . On sait parfaitement que ,
les ressources épuisées, le petit colon sera
vite la prise du spéculateur, du capitaliste,
du Juif, qu'il faut, avant tout,ménager ....
... Demême que les terres arables sont
prises aux indigènes par le gouvernement
général, demême les forêts sont accaparées
par les agents du service forestier , dont
l'empire s'étend surtoutes les régions boisées
et broussailleuses de l'Algérie , c 'est- à -dire
sur plus de trois millions d 'hectares.
On crutun instant que les immenses es .
paces couverts de broussailles seraient dis
traits du service forestier et laissés aux
indigènes qui auraient pu y faire pâcager
EN KABYLIE 49
leurs troupeaux , Douce illusion !... En France,
les agents des forêts sont faits pour garder
les forêts ; en Algérie, ces envoyés duministre
de l'agricultureontpour consigned'accaparer
tout terrain sur lequel pousse un pied de pal
mier nain ou une touffe de lentisques.
En Kabylie , il y a des tribus entières où
tout est forèt ou broussaille . Elles sont donc
tombées complètement entre les mains des
gardes forestiers qui, en vertu d 'un code
spécial, les accablent d 'amendes et de con
damnations diverses. On n 'a plus le droit de
défrichermême sa propriété ; il est interdit de
ramasser du bois mort ou d 'en couper du
vert, de faire paître les chèvres, d 'arracher
de l'alfa . On ne peut élever un lapin sans la
permission du garde général; on ne peut
passer sous bois, à pied ou à mulet, sans en
courir les sévérités du Code ; on ne peut faire
une cueillette de champignons sans verser
une rétributiou . En une seule année (Rapport
du conseil général d 'Alger de 1885), il a été
50 LE BANDITISME
dressé à l'encontre des indigènes de Kabylie
et du Sud, plus de dix mille procès-verbaux,
atteignantla sommefabuleuse de 1,500,000
francs !. .
M . l'interpréte Gourgeot, dans sa conscien
cieuse étude sur les forêts d ’Algérie , s 'ex
primeainsi:
« Les théories admises sur les moyens
propres à conserver les forêts, les bois et
broussailles, les actes mis en pratique pour
s 'en emparer, sousprétexte de les soustraire
à la dévastation en les plaçant sous la sur
veillance du service forestier , les rigueurs
exorbitantes déployées parce service à l'égard
des indigènes, constituent un ensemble de
faits parmi lesquels il en est de tellement
odieux, qu 'on ne trouve pas de termes assez
énergiques pour les qualifier. »
Les Kabyles, réduits à la plus extrême
misère, firent protester contre cesmesures
iniques par leursdjemåa ; l'une d 'elles adressa
au gouverneur Tirman une éloquente sup
EN KABYLIE 51

plique d 'où nous détachons ces passages :


« Il nous est impossible de nous procurer
« du bois pour faire cuire notre pain ni pour
a réparer nos habitations. Les endroits où
« nous faisons nos cultures ne sont que de
« petites parcelles de terre situéesau milieu
« des bois . Nous ne pouvons y accéder qu 'en
a encourantdes punitions dont les consé
« quences ont été de nous dépouiller de ce
a que nous possédions avant que ce fléau
« soit venu s 'abattre sur nous .
» On vend les troupeaux de celui qui refuse
a de s'acquitter et on le fait payer de force .
« Quand à celui qui ne possède rien , on
« l'emprisonne jusqu 'à ce que ses parents
« aient payé pour lui. Nos enfants meurent
« de faim , nos femmes sontmaltraitées par
« les agents des forêts, notre bétail diminue,
« et par l'interdiction des pâturages , on nous
« empêche de profiter des produits de ce
« qui nous reste . Personne n 'ignore que la
« subsistance des indigènes consiste dans
LE BANDITISME

« les produits de leurs troupeaux qui, eux,


« ne vivent que de pâturages et de la vente
« du charbon . Or, il nous est défendu de
a faire paitre nos troupeaux , et de fabriquer
« du charbon .
« Nous craignonsmoinsle siroco qui brûle
« nos récoltes et les sauterelles quidévorent
« nosarbres que les tracasseries incessantes
« des agents des forêts. Il ne nous reste
« plus à présent que la mort qui est préfé
« rable à ces souffrances. .. »
La missive, bien entendu , resta lettre
morte. Le Grand Kébir de Mustapha-Supé
rieur n 'avait pas le temps de s'occuper des
miséreux de Kabylie qui, volés par les agents
des forêts, n 'avaient plus un crouton de
pain à se mettre sous lesmolaires .
Qu 'adyint-il ?. . Les indigènes attendirent
que les plaisirs de la chasse appelassent
messieurs les gardes forestiers du côté
Ouest, pour faire des écorces dans la partie
Est, pour cueillir des glands et couper des
EN KABYLIE

perches - pour aussi, hélas ! saccager les


jeunes pousses et mettre le feu dans les
grandes futaies.
Nous n 'hésitons pas à l'affirmer, sûr de
n 'être point contredit par les Algériens de
bonne foi, si, chaque année, nous enregis .
trons tant d'incendies de forêts , c'est aux
gardes des forêts que nous devons nous en
prendre, à ces agents qui retirent tout moyen
de vivre aux populations sylvestres et louent
le lendemain à certains privilégiés les bois
et broussailles que, la veille, ils ont pris aux
indigènes ...
Mais, dira-t-on , entre les mains de ces
agents, les forêts algériennes doivent rap
porter un beau denier à l'Etat ?.. Allons donc !
Les trois millions d 'hectares de forêts rap
portentannuellement cinq cent mille francs
à peine, alors que, d'après l'affirmation des
gens du métier, elles pourraient rapporter
au moins quarante millions 1..
Les forêts de chênes-liège constituent une
54 LE BANDITISME

des principales richesses du sol algérien , et


leur exploitation serait une des plus rému
nératrices entre les cultures, même inten
sives, de la colonie. Mais , au lieu de tirer
parti de ces richesses, ou tout au moins de
s 'en servir comme d 'un moyen précieux de
colonisation , l'Etat trouve bon de les distri
buer à quelques spéculateurs sous formede
concessions.
L'Etat agirait plus sagement s'il créait en
Algérie un marché sérieux pour cette mar
chandise de valeur qu 'on appelle le liège , et
qui actuellement est exportée dans la pro
portion des neuf-dixièmes de sa production ,
en gros et à l'état brut, L 'Etat devrait surtout
attirer le plus grand nombre possible de ces
petits industriels qui, dans les départements
du midi de la France, façonnent le liège en
bouchons et lui donnent, souslemême poids,
une valeur double .
Si, dans la colonie, il y avait une bonne
partie de ces liógeurs, de ces bouchonniers
EN KABYLIE 8

qui habitent le Tarn-et-Garonne, le Var, les


Pyrénées-Orientales, où ils viventmisérable
ment – et qui, sur place , occuperaient un
nombre considérable d 'indigènes et chasse
raient les agents des forêts – l'avilissement
dans le prix du liège ne serait plus à crain
dre, et l'Algérie deviendrait le siège d 'une
industrie prospère dont elle aurait même
presque le monopole . Puis, les forêts ne se
raient plus incendiées...
Le jour où renonçant à concéder, vendre
ou affermer des lots de deux ou trois mille
hectares, abordables seulement aux tripo
teurs et aux initiés, aux grands électeurs et
aux enjuivés, l'Etat divisera ses massifs
boisés en lots de deux cents ou trois cents
hectares, un double et précieux avantage
sera réalisé ; la colonie tirera un revenu
considérable de ses produits et l'Etat ne
sera plus à la merci de quelques accapa
reurs .
Mais il faudrait , pour cela , faire acte d ' é
$6 LE BANDITISME

nergie : supprimer l'armée dévastatrice des


locustes coloniaux ; interdire l'usure, ané
antir le Juif sous toutes ses formes. La
France pourrait alors, sans crainte, jeter son
or sur ce sol admirable, sur cette terre
maintenant stérile et qui ne demande qu 'à
être fécondée ...
Aujourd 'hui la France sème un colon : elle
récolte un administrateur – ou un agent
des forêts – deux huissiers et trois Juifs !..
CHAPITRE V

LE JUIF

J'ai eu la chance de rencontrer, en Algérie


un peintre amateur de grand talent, qui s'est
mis en tête demontrer la colonie aux Pari
siens, de révéler un coin d 'Afrique septen .
trionale sous son véritable jour, avec ses
chancres, ses plaies, ses horreurs, et, aussi,
avec sesmerveilles, ses rutilences, ses in
comparables jetéesde lumière.
Ce peintre qui, momentanément, désire
garder l'incognito , breton bretonnant et an
tisémite militant, estime qu'il lui faudra un
travail de cinq années pour parachever
l'quvre à laquelle il s'est donné tout entier.
Il veut faire vrai ; il s'efforce de fixer l'atten
88 LE BANDIT
ISME
tion par des images pitttoresques, de plaquer
sur la toile des morceaux de nature, de re
présenter les types, lesmeurs , avec leur
trivialité et leur laideur , sans omettre, ce
pendant, la beauté et la grâce.
Et notre peintre a commencé son étude
ardue par ce qu 'il y a de plus hideux, de plus
infect, de plus répugnant : le Juif algérien .
J'ai vu ses « youpins, » et, en vérité, pour
ceux qui connaissent ces produits levantins,
qui ont lemalheur de les coudoyer journelle
ment, c 'est ça , dans toute sa monstruosité,
on ne peut mieux ça .
Toute la gamme de l'usure algérienne s 'y
retrouve. Le petit marchand d 'allumettes,
pieds nus, déguenillé, les mêches de cheveux
collées sur le front étroit, déprimé, les yeux
petits, ronds, d 'un noir -vert inquiétant, le
nez extraordinairement recourbé, en bec de
hibou, tombant sur une bouche large, lip
pue.Cette étude, quoique empreinte de séche
resse, est d 'un réalisme énergique , dans le
EN KABYLIE $9

visage anguleux, blafard, vicieux, se lit toute


la rapacité du youtre, toute la crasse de la
race maudite.
Puis le Juif de vingt ans, celui qui a déjà
gratté sur le sou d 'allumettes, qui s'est fait
un magot par la vente clandestinedes cartes
transparentes, qui a monté « un bédit go
merce » de nouveautés, de toiles, de chaus
sures. Habillé sans goût, mais avec préten
tion , en calicot mal appris, les traits sont
moins aigus que chez le marchand d 'allu
mettes. Les vols sur le métrage des étoffes,
sur la quantité de la marchandise , la fortune
croissante, jettent sur le visage du com
merçant, une perverse sérénité ; la tête est
rentrée dans les épaules pointues ; le nez
s'est allongé, fouilleur, cherchant de conti
nuelles proies.
Et ce même Juif,trente ans après, enrichi
par plusieurs faillites, arrondi par l'usure,
le prit à la petite semaine, tous les com
merces illicites. La redingote noire, bouton
TISME
60 LE BANDI

née, est constellée de tâches. Ce juif n 'a plus


besoin de faire risette à la fortune ; il l'a cap
tée, il l'a tient dansses griffes et la traite en
fille soumise.La face, couverte debarberude
et courte, s 'est em pâtée ; le bec sort de deux
joues flasques ; les yeux se cachent sous une
forêtde sourcils gris ; le dos s'est voûté. Le
vautour est repu : il digère.
D'autres toiles montrent le youpin en cos
tume indigène. De petits hommes, très- gras,
ronds comme des barriques, la culotte ar
rêtée au genou et tombant sur des mollets
difformes,éléphantiasiques ; la veste étriquée,
est d 'étoffe sombre ; la tête , en boule, est
engoncée dans un gros turban . Puis,de longs,
étiques, avec des bas bleus troués , flottant
autour de quilles ; des culottes repoussantes,
des vestes éffiloquées.L 'un ,surtout,est amu..
sant, avec son nez mameloné de tumescen
ces bleues,ses yeuxbouillis, exorbités comme
ceux d 'un caméléon , sa bouche énorme,
béante , découvrant des chicots.
EN KABYLIE 61

Puis , encore, toute une collsction de fem


mes juives, de vrais tableaux vivants, d'une
magistrale ordonnance et d 'une curieuse co
oration . Dos jeunes filles, gravement belles,
l'æil hardi, les narines échancrées, le menton.
autoritaire, sous une bouche grande, gou
lue. Des matrones, bouffies, dansdes étoffes
criardes, des jupes de soie violette, rouge,
jaune, verte, des corsages sombres, des
guimpes de dentelle riche. Les têtes, petites
par rapport aux masses d 'où elles émergent,
portent des coiffes microscopiques, poin
tues comme des coques d 'arapèdes, mais
de larges rubans noirs brident les chairs
molles des faces, et des bijoux grossiers, en
or ou en argent,se piquent dans les cheveux ,
pendent aux oreilles, contournent les bras,
attachent sur la gorge tombante, énorme,
le long châle des Indes .
Enfin , les Juives pauvres, lamentables dans
leurs paquets de chiffes, les pieds nus dans
d'ignobles sandales. Sur le seuil d 'une mai
62 LE BANDITISME

sonmauresque,une vieille chouette hébraïque


très sèche, toute cassée, garde la porte ,ap
pelle le client, tandis que, derrière le gril
lage des lucarnes, trois mauresques, toutes
jeunes, pleines de grâces, d 'une expression
profonde, attendent l'heure du sacrifice!..
Il n 'est point besoin de voir deux fois ces
toiles pour juger la juiverie algérienne; on
sent, au premier examen , que voici la race
qui, si on n 'y met ordre, mangera musul
mans et chrétiens, prendra le dernier mor
ceau de champ de l'indigène et le dernier
écu du colon .
Le Juif est le grand corrupteur de la société
africaine. On dit qu'il faut chercher la femme,
quand un crime a été commis ; quand un
vol, une concussion, une dilapidation un tra
fic honteux se découvrent en Algérie : cher
chez le Juif !
Ces gens qui nous côtoientdepuis soixante
ans, n 'ont su ni voulu s'assimiler à nos
mours et coutumes ; ils tentent constamment
EX KABYLIE 63

dese soustraire aux charges queleur imposent


nos lois et ne revendiquent leur qualité de
Français que le jour où leur intérêt les porte
à le faire.
Dans l'histoire anciennede ce peuple deDieu
nous avons rencontré la rapine, la dévasta
tion comme principaux moyens d 'action ;
dans l'histoire du moyen -âge : la bassesse ,
la platitude, l'asservissement,dans l'histoire
moderne, l'usure éhontée .
Aujourd'huinous les voyons arrivés au
pinacle,tenantle haut du pavé. Ils ont drainé
l' or. Ils se sont glissés , par toutes sortes de
moyens, dansnos institutionsdémocratiques
qu 'ils ont gangrenées; ils ontenvahi progres .
sivement tous les emplois ; chez nos hommes
de loi, dans nos maisons de commerce,dans
nos administrations,on ne peut faire un pas
sans se heurter aux Juifs . Ils imposent leurs
lois aux gouvernements ;les emprunts natio
naux sont émis par leurs soins ; on voit les
gros bonnets de la finance juive invités aux
64 LE BANDITISME

bals des cours impériales, royales ou prési


dentielles. Les princes héritiers ont recours
à leur bourse ; le pape lui-même leur donne
samule à baiser et leur demande des avances
en attendant le denier de Saint-Pierre ! ..
On a voulu franciser les Juifs algériens, ils
se sont judaïsés davantage. Après vingt
quatre années de naturalisation , ils nous
sont aussi étrangers que devant. Ils ne s 'al
lient qu 'entre eux ; ils ont leurs écoles, leurs
costumes. Ils tournent le dos au progrés.
Qu 'est ce que cela , le progrès ? Une mar
chandise que l'on peut échanger, enfermer
dans le coffre fort ?
D 'aucuns se donnent des airs d'indépen
dence et jouent aux libre-penseurs, ce sont
des fumistes. Ils jouent de la libre-pensée
comme d 'autres du piston , pour que cela rap - .
porte . Grattez-les, en soi-disant libre-pen
seurs qui ont lâché les bas bleus et le tur
ban crasseux pour le veston d'alpaga et le
chapeau mou , et vous retrouverez les Juifs
EN KABYLIE 65
parfaits , instruments serviles aux mains de
leurs rabbins et de leurs consistoires qui,
grâce à la complicitédel'administration ,éten
dent leurs tentacules sur la population juive
tout entière .
On obéit à ce Consistoire au doigt et à l'æil.
Quiconque assiste à une élection – législa .
tive ou municipale – en Algérie , peut s'en
rendre compte. La masse inconsciente du
troupeau piaillant et braillant vote comme un
seul Juif et dénature ainsi toute la portée des
élections. Pour le Juif algérien, le bulletin de
vote n 'est pas autre chose qu 'une marchan
dise, plus facilementnégociable qu 'une autre
en période électorale « Libidite gômerceavant
tout, mon z’ami. »
Les crapuleries de ces gens est telle , que
moins d 'un an après le décret Crémieux, le
27 juillet 1871, le ministre de l'intérieur,
M . Lambrecht,soumit à l'Assemblée un projet
de loi ainsi conçu :
« Article unique : Est abrogé le décret rendu
LE BANDITISME
« le 4 octobre 1870 par la délégation de Tours,
« à l'effet de déclarer citoyens français les
« israélites indigènes d 'Algérie ! »
Leminuscule Thiers était alors Présidentde
la République,et ce protecteur des financiers
juifs, afin de sauvegarder les prérogatives
des Juifs d 'Algérie et de s'attirer les bonnes
grâces de Rothschild , opposa son veto , L 'as
semblée de larbins repoussa la proposition
du ministre de l'intérieur.
Il y avait, cependant, de bonnes choses, de
dures vérités , dans l'exposé des motifs du
projet de M . Lambrecht :
« Le tempérament et lesmours des israé
lites algériens, disait ce ministre ultra-mo
déré, se refusent absolument à l'incorpora
tion utile dans notre armée ; ceux qui ont
marché, en très petit nombre, n 'ont pas voulu
s'accomoder de l'ordinaire du soldat en cam
pagne. Il a fallu les renvoyer dans leurs
foyers, car ils sont incapables du service mili
taire.
EN KABYLIE 67

« Leur présence comme jurés n 'est pas


moins inopportune ; outre que le plus
grand nombre n 'entend et ne parle le fran
çais que très imparfaitement, il faut prendre
garde que les Arabes ne souffriront jamais
patiemment de voir des israélites indigènes
siéger parmi les juges. L 'insurrection a
éclaté au moment même où les populations
musulmanes ont vu , vers la fin de jan
vier 1871, les Israélites faire fonctions de
jurés . L'attribution dedroit de siéger,comme
jurés, faite à ces derniers, est donc à la fois
prématuré et dangereuse : elle a été,aumoins,
unedes causes de l'insurrection .
» Au point de vue de l'électorat, les incon
vénients ne sons pas moindres : ils procè
dent de causes analogues à celles qui ont
élé relevées plus haut. On ne saurait atten
dre des israélites, des votes dictés, soit par
des considérations politiques, soit par l'ap
préciation des intérêtsmunicipaux, envisagés
au pointde vue de la généralité des habitants
TISME
68 LE BANDI

d 'une commune. Ils forment, etcontinueront


deformer un corps à part, se considérant
comme doués d 'une existence propre, et, par
conséquent, sous l'influence des chefs reli
gieux qui les dirigent aujourd'hui, ils porte
ront toujours d 'un côté toutes les forces
dont ils disposent. Cet état de chose n'est
peut-être pas sans gravité ! »
Voilà ce qu’un ministre centre-gaucher di
sait à la tribune française, il y a plus de
vingt-trois ans ; aujourd'huiles chosesn 'ont
pas changé : les Juifs, devenus citoyens oppri
ment toujourslesArabes restés sujets.Et l'on
s' étonne, en France,des émeutes périodiques
dirigées contre lesmarchands de lorgnettes!
Mais ce qui nous surprend, nous, c'est que
tous ceux qui ontdans les veines autre chose
que de l'orgeat, supportent si passivement
les fils d 'Israël qui s 'approprient, au moyen
de complaisances coupables, les belles pro
priétés de l' Algérie !...
Je ne puis résister au plaisir de rapporter
EN KABYLIE 69

l'anecdote authentique suivante, qui m 'a été


contée par un amide Marseille, et qui donne
une juste idée de la valeurmorale du youpin
algérien :
— J'avais fait, me dit-il dans le courantde
l'année dernière, une grosse affaire d 'huiles
d 'olives avec un négociant juif d 'Alger . Au
jour convenu, je débarque dans la ville pour
prendre livraison de mamarchandise qui,
depuis la conclusion du marché, avait subi
une forte hausse.
» Jeme présente à date fixe chezle vendeur :
le magasin est clos. Je me rends à son do
micile : là , encore, visage de bois . Cependant
le concierge veut bien m 'apprendre quemon
négociant, le sieur X..., est à la synagogue
pour fêter le Grand -Pardon ( Yum -Kippoor).
» Je me précipite vers cet antre hébraïque
et j'aperçois , au milieu d 'un tas de gens
grotesquement accoutrés, mon vieux Juif
entortillé dans une sorte d' écharpe. Je vais à
lui et le tire par la manche ;malgré ses pro
LE BAXDITISME

testations, je l'entraîne hors du synagogue


not. Aux premiersmots que je prononce, X . ..
m 'arrête :
» — Comment ? s'écrie -t-il, tu viens me
déranger dans mes prières !... Tu sais qu'il
m 'est défendu de toucher de l'argent et de
m 'occuper d 'affaires un pareiljour... Reviens
après lesfêtes, je te donnema parole d 'houneur
que je te livrerai de suite ...
» J'hésitai tout d'abord , mais voyant un
vieillard jurer sur son Dieu , ses enfants et
son honneur , je ne doutai pas de sa parole
et je consentis au sursis qu'il me priait de
lui accorder.
» Imbécile que j' étais 1... Quand , les fêtes
terminées, je me présentai à mon youddi, il
refusa net deme livrer en me disant:
» — Les affaires sont les affaires,mon ami.
Tu n 'as pas fait exéculer le marché à jour fixe
ildevient donc nulde plein droit.Situ veux que
je te livre aujourd'hui, tu paieras au cours du
jour. ..
EN KABYLIE

» - Mais vieux misérable , m 'écriai- je, et


tes serments, qu'en fais tu ?
» Alors sans s'émouvoir, l'honnète Israélite
répondit : – Je savais parfaitement que je
mentais, car je n 'ai jamais eu l'intention de
livrer la marchandise. Mais je suis rentré
dans le lieu saint et j'ai avoué mon péché à
Dieu , qui m 'a aussitôt pardonné. Aujour
d'hui je suis absolument tranquille et je ne
te dois rien ...
» Je trainai le vieux youpin devant les tri
buuaux, me dit on terminant le naiſ mar
seillais, et, naturellement, je ſus débouté de
ma plainte... » (1)
Partout où il opère,le Juif algérien apporte
la même bonne foi, mais où il est surtout
remarquable , c'est dans safaçon de préparer
les faillites.

( 1 ) Cette anecdote n 'est pas un simple racontar dû


à l'imagination , toujours vive , d'un Marseillais . J'ai
en mains les preuves de ce que j'avance et les noms
des deux négociants : le nom du synagoguenard et
celui du Marseillais , ( . de 1' A .)
72 LE BANDITISME

Le petit Juif de quinze ans entre d'abord ,


en qualité d 'employé, chez un de ses coré
gionnaires , marchand de rouennerie , de
cordonnerie, de quincaillerie ; il s'initie au
gômerce , tout en restant dans les limites du
code .
A vingt-cinq ans, il a ramassé quelques
sous, péniblement grattés sur ses très-mai
gres appointements . Alors, il se marie , re
connait à sa femme une dot fictive de 20 à
30 ,000 francs,loue , au mois , un magasin dans
une des principales rues de la ville, et part
pour le France afin d ' y faire ses achats.
Notre Suiſ se nomme Mardochée Fitoussi,
par exemple. Il existe en Algérie un stock
considérable de Fitoussi, parmi lesquels
certains possèdent une fortune importante et
que le Mardochée en question donne en ré
férenna 2 . 8 négocants français. Ceux-ci
19 . Stengences de rensnignements et
aicioussi désignós, qui s'empressent de
répondre, avec une touchante unanimité :
EN KABYLIE 73

« Mardochée est fils d 'israëlite de bonne


famille : c'est un honnête homme ; il s'est
marié avec mademoiselle Rébecca Chloumon
qui lui a apporté trente mille francs de dot. »
Les négociants qui ont reçu , en outre, un
monceau de lettres élogieuses provenant
des Chloumon , parents de la demoiselle
Rébecca, livrent la marchandise et accordent
une longue échéance, 120 jours ou six mois.
Lorsque sa boutique contient pour une
somme rondelette de marchandises, le Juif
commence à vendre au comptant avec 15 ou
20 pour 0 /0 de pertes. Forcément les clients
abondent. Le Juif paie intégralement ses
premières échéances, augmente considéra
blement ses commandes etagrandit son ma
gasin .
C'est le moment attendu pour déposer le
bilan . Des coreligionnaires,moyennant une
faible rétribution, jouent le rôle de débiteurs
insolvables ; la comptabilité , vérifiée par
les experts , est trouvée en règle; les sommes
LE BANDITISME

soi-disant prélevées pour appointements


d 'employés et frais généraux ne paraissent
pas exagérées, bien que majorées du double
et quelquefois du triple ; de sorte que les
négociants français , considérant ces bons
youddis comme des commerçants mal
heureux, acceptent la proposition de con
cordat et se contentent de toucher le 20 ou le
25 pour cent.
L 'excellent Mardochée qui a réalisé, en
deux ou trois ans, 25 ou 30 mille francs de
a bénéfices, » juste le montant de la dot
fictive de la Madame Mardochée, se retire de
la circulation . Pendant quelques mois, on
n 'entend plus parler de lui, lorsque, tout-à
coup , il reparaît a l'autre bout du départe
ment. Il a lâchéla boutique de calicot pour
entreprendre le commerce des grains ; il vole
les Arabes en achetant au quart de sa valeur
le produit des récoltes.
Et il refait dans les céréales ce qu'il avait
fait dans la rouennerie ; il reprépare tout
EN KABYLIE 75

doucettement une seconde faillite qui qua


druplera son avoir , en attendant une troi
sième qui le décuplera. Après quoi, il se
retirera des « affaires » et ne s 'occupera plus
que de banque, de prêts à la grosse semaine,
de tripotages sur les terrains.
Le Juif est partout, dans le désert et dans
la plaine, au village et à la ville . On le sent
dans tous les coins : ça grouille , ça remue,
ça barbotte, ça foisonne. Le juif vend son
vote, ses complaisances, comme son aïeul
Esaü vendait son droit d 'ainesse ; il couve,
de ses yeux chassieux,le colon dans la débine;
il attend, au passage, l'indigène expulsé de
sa propriété, et il dépouille ses victimes, de
la tête aux pieds,en moinsdetemps qu'iln 'en
faut à un caporal de turcos pour ingurgiter
une verte... .
CHAPITRE VI

L'USURE

En France, sur 37 millions d 'habitants , on


compte à peine 50,000 Israélistes ; en Algérie
sur quatremillions d 'habitants (300 ,000 Fran
çais), on compte plus de 70 ,000 Juifs.
Pas un de ces soixante -dix mille individus
nese livre à la culture du sol, à l'élevage des
bestiaux ; pas un n 'est à la tête d 'une indus
trie (ils n 'entrent dans l'industrie qu'en
qualité de...chevaliers) ; pas un n 'entreprend
un travail pénible ou offrant quelques ris
ques. Ils préfèrent s'enrichir en pratiquant
une usure effrénée, en commettant toutes
les fraudes, toutes les escroqueries, toutes
les spoliations.
78 LE BANDITISME

Le gros Juif agit directement sur l'Arabe


propriétaire foncier ; le Juif moins riche suit
pas à pas, l'Arabe nomade dans ses périgri
nations. Ainsi, à l'époquedu printemps, lors
que les tribus du Sud remontent vers le Nord
et viennent camper dans les pâturages avec
leurs troupeaux, on peut constater que les
Juifs arrivent à ce moment, porteurs d 'un
stock considérable demarchandises derebut,
achetées à vil prix dans les liquidations ou
ventes après faillites, et qu'ils installent
aussitôt leurs tentes à proximité du campe
mentde la tribu arabe.
Naturellement, l'indigène vient admirer
les burnous et les objets que le Juif lui mon
tre complaisamment. L 'Arabe ne demande
pas mieux que d 'acheter, mais il n 'a pas
assez d 'argent.
- Si tu n'as pas toute la somme, dit le
Juif, donne-moi la moitié et fais un billet
pour le reste.
L'Arabe consent, et il paie centfrancs, dont
EN KABYLIE 79

cinquante comptant, le burnous que le Juif a


eu, lui, pour vingt frans.
L 'opération est bonne pour le vendeur qui
sait très bien que l'Arabe ne refuse jamais de
souscrire un billet. Car celui- ci se figure,
lorsqu'il fait un billet, qu 'avant l'échéance
surviendra un cataclysme quelconque qui
empêchera lepaiement.Malheuresement pour
lui, cette échéance arrive. Le renouvellement
estaccordé plusieurs fois , et toujoursmoyen
nant un intérêt énorme payé comptant. Fina
lement le troupeau de l'Arabe est vendu
à vil prix , et c'est le Juif qui le rachète pour
le revendre à un autre Arabe dans lesmêmes
conditions, c'est -à -dire avec billets qui ne
pouvant être remboursés à l'échéance, per
mettant au youtre d 'accaparer tout l'avoir
du nouvel acquéreur.
En 1888, lors de l'épouvantable invasion
de sauterelles qui ravagea l’Algérie , je che
vauchais dans la province de Constantine,
particulièrementéprouvée. Les criquets, par
80 LE BANDITISME

couches épaisses, couvraient les champs, et


les indigènes, réquisionnés par l'aministra
tion ,chassaient,au moyen de longsrameaux,
les myriades d ’acridiens sur les bandes de
toiles tendues, où ils pouvaient les écraser à
coup de pelle . Il se dégageait de ces mon
ceaux de bêtesunepuanteur et une pourriture ,
une odeur infecte de charnier qui empois
sonnait l'air, donnantdes nausées aux plus
solides.Dès qu 'on remuait les tas,les asticots
grouillaient et les mouches charbonneuses
s 'envolaient en bourdonnant. Les criquets
minuscules, ceux qui venaientde naître, les
gamins, restaient assis les uns contre les
autres ; les adolescents sautillaient, marau
daient autour des campements; lesaînés cou
raient, saccagaient tout ce qui se trouvait
sur leur passage.Et à mesure qu'ils quittaient
la place , d 'autres surgissaient de terre, ren
traient dans les rangs, se mettaient à l'ali
gnement.
Les colons , désespérés , n 'essayaient
EN KABYLIE 81

même plus de lutter. A quoi bon ?. . ceux


quiréussissaient à protéger pendant un jour
ou deux un coin de jardin ou un bout de
vigne, le faisaient au détriment du voisin ,
en chassant leurs criquets sur le champ limi
trophe. Mais le lendemain ou le surlende
main , ils abandonnaient la partie , impuis
sants à arrêter les colonnes qui, sans cesse ,
arrivaient du Sud . Les hommes de troupe et
les indigènes requis ne suffisaient plus ;
quand ils parvenaient à détourner une bande ,
une autre bande survenait, plusnombreuse,
et toujours , toujours, à l'infini, on apercevait
les terribles bataillons, marchant en rangs
serrés, ouvrant leur mandibules , chahutant
et chantant.
Rien ne peut donner idée de la tristesse
qui planait sur la contrée . Il passait, dans
l'air , des gémissements d ’agonisants, des
lamentations comme à la veillée des morts ;
le cour sursautait à chaque pas, des larmes
LE BANDITISME

d 'angoisse perlaient aux paupières des plus


sceptiques...
Les Arabes n 'avaient, pour toute nourriture
que des chardons et une sorte de racine de
taldouras. Ils grimpaient sur les arbres,
avant la transformation des criquets en sau
terelles et ils en arrachaient les feuilles
qu 'ils faisaient bouillir avec quelques poi
gnées d ’orge. Les indigènes fuyaientla cam
pagne, gagnaient les centres où ils s'amon
cellaient en tas. Quand on passait devant
un douar, on était entouré d 'enfants, de
femmes, de vieillard , pleurant la faim , pour
suivant à des centaines de mètres, tendant
leurs mains décharnées. Les femmes,
presquenues,montraientleurs en 'ants,hâves ,
à demi-morts; sous le kaïk de ces malheu
reuses, les seins pendaient,allongés, plissés,
desséchés. Et elles s'offraient au passant,
elles avaient l'héroïsme de sourire aux
chaouchs et aux soldats, elles exhibaient de
maigres nudités dans l'espoir d 'un morceau
EX KABYLIE 83

de pain , dans l'attente d 'un pauvre sou !...


Et les Juifs algériens suivirent les acri
diens; ils arrivèrent de tous les coins, des
points les plus éloignés ; ils sortaient des
fissures du sol, attendant patiemment que la
ruine fût complète pour s'emparer des bes
tiaux, des cavales, des mules , des moutons
qu 'ils ne payaient même pas le vingtième de
leur valeur. Ils furent plus infâmes encore
que de coutume. Les Arabes, enlevés à leurs
douars par l'administration pour faire la
guerre aux criquets qui dévoraient les ré
coltes des européens, étaient payés en bons
de quarante centimes par journée de travail ;
mais les bonsne pouvant être touchés qu 'à
la fin de chaque quinzaine et au chef-lieu de
la commune-mixte parfois éloigné de trente
ou quarante kilomètres, les Arabes, afin de
donner de suite à manger aux femmes et
aux enfants laissés dans lesgourbis, cédèrent
aux youtres leurs bons à moitié prix. Les
journaux indépendants crurent faire cesser
84 LE BANDI
T ISME
les scandales en les signalant aux membres
du Parlement: inutile d 'ajouter que séna
teurs et députés laissèrent les bons youddis
tripoter tout à l'aise ...
Dans les villes , négociants etcommerçants,
français , étrangers ou indigènes — à part
les Mozabites et les Maltais , aussi juifs que
les Israélites – sont prisonniers des Juifs
qui tiennent la haute finance entre leurs
doigts fourchus. L 'échéance est-elle chargée
et la maison de crédit dans laquelle le négo
ciant a l'habitude d 'escompter ses valeurs
refuse- t-elle d 'accepter certains billets à
ordre quine lui paraissent pas de tout repos ?
Le Juif passe son pif crochu par l' entrebail
lementde la porte , il prend les valeurs en
prélevant un intérêt variant de 15 à 25 pour
cent.
Dans les centres agricoles,les Juifs opèrent
en prêtant - on devine à quel taux - ou en
achetant sur pied aux cultivateurs néces
siteux , leur récolte de céréales ou de raisin .
EN KABYLIE 85

Ils s 'introduisentaussi dans les petits comp


toirs d 'escompte locaux qui, trop souvent,
au lieu d 'aider les colons ou les indigènes
dans la débine, leur prêtent quelques sous à
un taux fantastique. M . Pauliat, parlant à la
tribune du Sénat d 'une de ces maisons de
crédit agricole, prétendait qu 'elle escomptait
à raison de 40 0 /0 . C'est peut-être un peu
exagéré, mais on voit très-couramment ces
maisons prélever 20 ou 25 0 /0 .
Au commencement de cette année 1894 ,un
journal de Tizi-Ouzou , ayant affirmé que le
Comptoir d 'Escompte de cette ville se livrait
à l'usure, fut poursuivi de diffamation par le
directeur de la maison de crédit. Le journa
liste fut acquitté et le directeur, condamné
aux dépens, avec addition d 'attendus très
intéressants, parmilesquels nous extrayons
le suivant :
« Attendu qu 'il résulte de l'enquête à la
a quelle il a été procédé, que le Comptoir
« d 'Escompte de Tizi-Ouzou prête au taux
ISME
86 LE BANDIT

« de douze pour cent aux Européens et


« seize pour cent aux indigènes ; que le
« taux exigé de ces derniers atteint le
« vingt pour cent lorsqu'ils apportent du
« retard dans le paiement des billets sou
a scrits par eux ; déboute, etc. .... »
Mais , pour un directeur pris la main dans
le sac – et qui, selon toutes probabilités
continue son joli petit métier – combien
d 'actes usuraires connus des seules vic
times !..
Les exemples fourmillent de cesmalheu
reux mis sur la paille par la juiverie algé
rienne . Lorsqu 'ayant tout donné à la terre
qu 'il chérit , à la glėbe en laquelle il croyait ,
en qui il avait mis son avoir tout entier, sa
santé, ses espérances, l'agriculteur s'apprête
enfin à recueillir le fruit de ses labeurs, de
ses veilles, de ses peines, le Juif crasseux
arrive, avec les sauterelles ou le sirocco, et
met l'embargo sur les récoltes, poursuit à
outrance et s'empare, pour une somme déri
EN KABYLIE X7

soire, de la propriété en plein rapport.


Aussi, le long des routes, voit-on de lon
gues théories de pauvres diables, éprouvés
par les fièvres, la mort des enfants et de la
femme, grignotés par l'usurier ; sombres,
mornes, secs comme des échalas, ils ont les
reins ployés par la souffrance. Qui n 'a pas
aperçu ce long vieillard , assis devant une
table de cantine, préparantméthodiquement
son absinthe à deux sous ?.. Le paletot, pri
mitivement blanc, est jauni par les coups de
soleil, maculé de taches par les multiples
averses, rapiécé aux coudes ; par l'entre
baillement de la chemise de toile bise, on
aperçoit la peau hâlée de la poitrine, semée
de touſfes de poils revêtus ; autour du large
chapeau de feutre gris, se déroule un ruban
de graisse, et les bords lamentables de ce
vieux galurin prennentdes airs de gouttières
tordues par la violence des vents. C'est la
dernière incarnation du colon algérien . Sol
dat de l'armée roulante ,sans gîte , ilmendie,
88 LE BANDITISME

non pour le pain , mais pour l'absinthe, pour


la liqueur de l’abrutissement et de l'oubli.
Les yeux, petits, enfièvrès, dardent une
lueur suprême sur le verremi-plein de vert

- -
de-gris ; le vieux trimardeur ramasse tout

--
- -
ce qui luireste de vie, de forces, d'énergie ,
pour le donner à la sublime maîtresse, à la
satanique enjôleuse, à la Vertel..

-
En 1892, M . Flandin , alors procureur géné

-
- -
rald'Alger, disait à la commission sénatoriale

-- -
-
des Dix Huit, qu 'il fallait à l’Algérie une lé

- -
gislation spéciale contre l'usure. Elu député,

-
il s'est bien gardé de porter la question à la

-- -. ..
tribune; il s'est contenté d 'entrer dans l'in
timité de Yusuf Reinach – le gendre du - - -- - -
- - - - --- -

voleur - et de faire des propositions ridi


--
-

cules tendant à la réforme du réglement de


-

la Chambre...
- -
-
- -

. D'ailleurs, les deux représentants du dé


-

partement d 'Alger, M . Gérenti, sénateur, et


Samary, député, élus avec un programme ra
dical-socialiste et par les anti-juifs auxquels
EN KABYLIE
ils avaient fait toutes sortes de belles pro
meses,ont suivil'exemple de l'ex -procureur.
Ils se sont métamorphosés en Conrart...
Ce qui prouve qu 'ils se valent tous.
CHAPITRE VIL

LE BRIGANDAGE

Les indigènes , déjà surexcités par les agis .


sements des administrateurs, des gardes
forestiers,des chefs indigènes et des Juifs –
que le gouvernemertprotège ouvertement -
furent littéralement exaspérés par les exac
tionsde certains maires et par les cruautés
que leur infligeaientnombre de colons.
Ils virent, durant près de dix années, sous
l' oeil tutélaire du gouverneur Tirman , Sapor,
le maire d ’Aumale, aidé d 'un rabbin sacrifi
cateur et de quelques Européens, voler des
bestiaux en plein marché, dilapider les
deniers communaux, assassiner les Arabes,
92 LE BANDITISNE
rouer les femmes de coups de matraque,
présider, écharpe au ventre, à l'inauguration
d'une maison de tolérance... Ils en virent
d'autres qui achetaient,à vil prix,des armes
démasquinées, des pendules anciennes, de
fort beaux lampadaires que des Juifs com
plices venaient de soustraire aux riches indi

--
gènes ; ils en virent aussi qui, jadis con
damnés à la prison pour vente de faux bijoux ,

-
-- -
étaientnommésmaires,conseillers généraux,
suppléants de la Justice de Paix .... et caïds,
aghas, administrateurs, préfets et gouver
neurs, comblaient ces bandits de faveurs,

-
-
s'exhibaient à leurs côtés,s'asseyaient à leur
- -- -
table .
- -.
Les indigènes, furent dépouillés par les .

a naturalisés,o par cette tourbe qui parti


cipe à tous les avantages offerts généreuse
ment par la nation ,mais qui jamais ne s'as
simile ; ils connurent des colons, commeles
Abadie (1) de l'Oud-Et- Alleug quitorturaient
(1) Les tortionnaires Abadie comparaissaient le 29
EN KABYLIE 93
des enfants de quatorze ans et des vieilerds
de soixants-dix ans, les frappaient avec des
barres de fer, les brûlaient avec des fers
rougis à la forge, leur travaillaient longue
ment les doigts des pieds avec de fortes
pinces,leur arrachaient les ongles,puis les je
taient, pantelants, dans lesbouges à cochons.
! Alors, Arabes et Kabyles voyant ces denis
de justice, constatant que les tortionnaires,
acquittés, devenaient plus arrogants et plus
mai 1894 , devant la cour d 'assisses d ' Alger. A l'au
dience , ils avouèrent tout ce que l'instruction leur re
prochait etde nombreux témoins d clarèrent qu'ils n 'en
étaient pas à leur coup d'essai. Le ministère public ,
dans un réquisitoire sévère, demanda une punition
exemplaire et conclut ainsi :
- Si vous rapportez un verdict d 'indulgence , vous
laisserez supposer qu 'il n'y a plus de justice en Algérie,
colonie française . »
Il se trouva trois avocats pour défendre ces brutes ;
l'un d'eux réclamant, comme ses collègues, l'arquitte
ment pur et simple des « braves colons » , termina sa
plaidoirie par cette facétie digne du cadre :
- Si vous apporliez un verdict de culpabilité, mes
sieurs les jurés, cela produirait le plus facheux effet
dans la métropole , où lon est déjà si euclin à médire
de l'Algérie et de ses culons... )
Et les douze colons composant le jury ne voulurent
pas faire de chagrin à leuis congénères de l'Oued El
Alleug : ils acquittérent, à l'unanimité, la bande Aba
die l... ( N . de l'A .)
94 LE BANDITISME

cruels, que lesmaires prévaricateurs étaient,


presque toujours, couverts par le Gouver
nement, que toutes réclamations, inême les
plus justifiées,demeuraientvaines,résolurent
de se glisser dans la broussaille , de se jeter
dans les massifs montagneux et d 'exercer
leur vengeance contre les colons isolés .
Les innocents payèrent pour lescoupables.
Les fermes éloignées reçurent la visite des
brigands :moutons, beufs, volailles, fusils,
munitions de chasse, vivres, tout y passait.
L 'audace de ces malfaiteurs ne fait, d 'ail
leurs, que croître avec le temps : ils percent
lesmurs, attaquent les troupeanx en marche,
arrêtent les diligences, font dérailler les
trains, enfoncent les bâtis des écuries. Ils
opèrent toujours les armes à la main ; quand
ils sont pris , ils n 'hésitent pas à tuer tout le
personnel de la ferme et ne se retirent
jamais sans avoir mis le feu aux quatre
coins de la propriété.
Les bandes de voleurs, d 'assassins, d 'in
EN KABYLIE 95

cendiaires, sont toutes parfaitement orga


nisées. Elles ontleurs espions qui étudient
la topographie des lieux, les habitudes des
propriétaires, et s'introduisent partout en
qualité de domestiques, de travailleurs à la
tâche,d'acheteurs de bestiaux ou de volailles .
Ces BAOUÏAS préparent le coup à faire et
donnent les instructions nécessaires à leurs
affiliés, les KIANS. Ceux-ci, presque tous
repris de justice, échappés de Cayenne (1),
considérés comme des héros, des victimes
des roumis ,vontd'abord reconnaître les lieux ,
s'assurentde la vigilance des chiens et pren
nent leurs dispositions dernières. Puis ils
se mettent à l'œuvre, réussissent généra
lement leur coup et emmènent leur butin
qu'ils confient à une nouvelle classe de com
plices, les MASREFS, recéleursde la bande,
qui abritent les bêtes volées, font dispa

(1) En 1890 , le procureur général d'Alger avouait


que plus de neuf cents échappés de Cayenne tenaient la
campagne en Algérie .
96 LE BANDITIS
ME

raître les marques ou signes qui pourraient


servir d'indices etdonnentaux exécuteurs un
premier acompte. Ils partagent intégra
lement plus tard , quand le produit est réa
lisé . C'est au moyen des MASREFS que le
maire Sapor , conseiller général, chevalier
du Mérite Agricole , approvisionnait sa
boucherie d'Aumale.
Il y a des associations de région à région
qui découvrent des lieux de recel, des re
traites sûres, des faux témoins à décharge
en cas de malheur. Quand le juge de paix ou
l'administrateur s'avisent de faire une per.
quisition dans un douar, leur présence est
signalée bien avant leur arrivée ; dès lors,
personne n 'a rien vu : un concert de
« Manarf » (je ne sais pas), part de toutes
les bouches. Tout est en ordre dans le douar
et le butin en lieu sûr.
Les chefs indigènes – qui, souvent, sont
chefs de bandes – protègent occultement
les malfaiteurs, le cachent, et l'enquête n 'a
EN KABYLIE 97
boutit jamais . Cependant, comme le magis
trat ou le fonctionnaire ne peuvent décem
ment revenir bredouilles, on arrête à tort et
à travers. On commence par appréhender au
corps tous les témoins que l'on peut décou
vrir, sous prétexte que pour recouvrer la
liberté , ces gens finiront par dénoncer le
coupable. Mais , en opérant ainsi, les magis
trats font fausse route ; ou ne dénonce per
sonne, et les prisonniers, trois ou quatre
mois plus tard , après avoir été traînés de
géôle en géôle , bénéficient presque toujours
d 'une ordonnance de non -lieu .
Il existe desmagistrats qui ne se conten
tent point d 'incarcérer les hommes ; ils s'en
prennentaux femmes,sachantque les maris,
afin derentrer en possession de leurs épouses,
n 'hésiterontpas à indiquer l'auteur du crime.
Parfois même, on arrête tous les habitants
d 'un village,mais le plus souvent on ne re
tient que les notables. Enfin l'on a vu un
administrateur , celui des Ouled Solthan ,
98 LE BANDITISME

employer un moyen particulier pour faire


parler les Arabes et « mener à bien » les en - .
quêtes. Sur son ordre,les cavaliers, attachés
à son service , ficelaient les inculpés ou les
témoins et les pendaient, à l'arbre le plus
proche, par les poignets. Les indigènes res
taient, dans cette position , quatre ou cinq
heures d 'horloge. Les cordes coupaient les
chairs, le sang roulait, les os étaient à nu ,
les jointures se disloquaient, et le même
Barret – c'est le nom uu bon monsieur –
assistait, impassible , à ce supplice épou
vantable , le poing sur la hanche, le cigare
aux lèvres, attendant que la victime fit des
aveux. Un journal de Philippeville Le Colon
apprit les moyens inventés par Barret
pour questionner ses administrés ; il dénonça
le gredin , qui fut révoqué,mais non poursuivi.
Il est probable qu'à l'heure actuelle, ce ligot
teur modèle occupe un poste élevé dans la
police... de sûreté.
M . l'interprète Gourgeot, que nous avons
EN KABYLIE

maintes fois cité, et dont l'incontestable au


torité impose silence aux arabophobes les
plus forcenés , nous donne , en quelques
lignes, une idée exacte de l'état dedénûment,
d 'affreuse misère , danslequel est plongée la
majeure partie des familles indigènes, ce
qui, forcément, la pousse au brigandage :
. « ... Il est des familles qui ne sontabritées
que par de mauvaises nattes plantées en
guise de tentes ; d 'autres sont dans de misé
rables chaumières construites avec les tiges
d 'une plante appelée kelukh . Toutes vivent
sordidement et n 'ont que des haillons pour
se garantir des intempéries des saisons.Elles
ont,pour tout bien ,deux ou trois chèvresdont
le lait est insuffisant à nourrir de sept à dix
personnes. Beaucoup ne possèdent rien .
Les infirmes se réfugient dans nos villes où
ils se livrent à la mendicité . Les hommes
valides cherchent du travail chez les colons,
chez les commerçants des villes, surr nosnos
ports de mer. Quand ils n 'en trouvent pas,
100 LE BANDITISME

ils rôdent isolément ou en bandes, le jour,


la nuit,pareils à des bêtes fauves, à la recher
chede la pâture indispensable à leurs enfants ,
à leurs femmes, qu'ils ne veulent pas voir
mourir de faim sous leurs yeux .
« Alors, ils s'emparent, de gré ou de force ,
de tout ce qui a le malheur de se trouver
sur leur passage, sans distinction de pro
priétaires, chrétiensou musulmans... »
La fréquence des crimes, la difficulté d'en
connaître les auteurs, l'insuffisance de ré
prèssion décidèrent les victimes à s 'adresser
au Parlement. Elles envoyèrent – bien inu
tilement, d 'ailleurs, car il ne leur futmême
pas répondu – nombre de pétitions, revê
tues de milliers de signatures, où il était
démontré que si, dans les villes, le chiffre
des européens, la présence des soldats, ont
établi une sécurité relative, il est loin d 'en
être ainsi dans les campagnes . Là, point de
force armée pour défendre une population
disséminée sur d 'immenses territoires, au
EN KARYLIE 101

milieu des indigènes ; point de police , et,


en réalité , nulle autorité , nulle action orga
nisées pour la recherche et la poursuite des
criminels .
Cette situation, connue des malfaiteurs,
encourage leur audace. Le colon , sa journée
de labeur terminée, loin de pouvoir donner
la nuit au repos, est obligé de veiller en
armes pour sa défense, celle des siens, celle
de son bien . Aussi la terreur et le découra
gement s' emparent-ils de la population ru
rale , venant s 'ajouter aux difficultés , aux
déceptions et aux souffrances inhérentes à
la vie agricole , dans un pays où l'acclimate
ment et si rude, où tout est à créer, à trans
former, à essayer.....
Le gouverneur Albert Grévy, répondant
aux malheureux qui se plaignaient d 'être
insuffisamment protégés contre les actes
de brigandage indigène, terminait ainsi son
discours :
102 LE BANDITISME

- Braves colons, je vous le jure , la sécu


rité vous l'aurez !... »
Depuis ces mémorables paroles, les cri
mes de toute nature ont augmenté dans de
notables proportions; les neuf-dixièmes des
colons isolés sont à la merci des bandits ;
ceux qui veulent éviter les vols ou l'assassi
nat, sont obligés de composer avec lesmal
faiteurs.
Cela n 'a rien d 'étonnant et il en sera de
même tant que l'on continuera les erremenis
du passé. On avait prétendu que les actes
de brigandage étaient dûs aux exactions
répétées des bureaux arabes ; on a supprimé
ces bureaux sur la plus grande partie du ter
riloire. Avec le régime civil, le nom a changé ;
le principe est resté. L'Algérie, au lieu d'être
le verger où germe la graine d 'épinards
est devenue la cloche sous laquelle poussent
les fonctionnaires - et mûrissent les handits !
CHAPITRE VIII

ABDOUN

La Kabylie, pays demontagnes ravinées et


de forêts inextricables, a toujours donné
asile , depuis sa conquête par nos troupes, à
nombre de brigands. Mais c 'est surtout de
puis l'insurrection de 1871 - partie du Haut
Sébaou — que le banditisme indigène a pris
un essor considérable .
D 'abord, ce furent des révoltés qui refu
sèrentde payer les impôts énormes de capi
tation auxquels les Kabyles furent soumis
après la défaite de Mokrâni. Les soldats, qui
occupaient alors certains points élevés, en
tuèrent un nombre assez élevé ; d 'autres
104 LE BANDITISME
furent capturés et envoyés à Cayenne ou en
Nouvelle -Calédonie ; d'autres encore s'enfui
rent au Maroc ou s'embarquèrent pour
l'Amérique du Sud . Mais ilresta quand même
un noyau d 'insurgés qui, entraînés par les
khanuus et les inarabouts reprirent la forêt
dès que nos troupes l'eurentabandonnée.
Alors, les mécontents , les condamnés par
contumace, les échappés de Cayenne, les
prisonniers libérés , accoururent vers ces
politiques et formérent des bandes plus ou
moins considérables. Etdepuis une quinzaine
d 'années, ces bandits vécurent aux dépens
des villages compris dans les communes
mixtes d ’Azzefoun , du Haut-Sébaou, du Djur
djura et de la Soumann (400,000 hectares de
forêts), commettent d'innombrables crimes
dévalisant les voyageurs, tuant les amins,
rançonnant les colons, incendiantles douars
hostiles; prenant d'assaut les villages qui
leur refusaientl'hospitalité , emmenant avec
eux les plus belles filles – se conduisant, en
EN KABYLIE 105

un mot, en bons bandits qui se respectent.


Vers le printemps de l'année 1891, on
essaya de mettre un termeà ces abomina
tions. M . Genella , secrétaire général de la
préfecture d 'Alger, fut envoyé avec des gou
miers, des administrateurs, des gendarmes
et deux pelotons de zouaves, avec mission
de s'emparer des bandits. L 'expédition
échoua piteusement. On ne vit pas l'ombre
d 'un brigand et les soldats, harassés, rega
gnèrentleurs casernements après deuxmois
de campagne infructueuse. M . Génella fut
décoré .
Il est évident que cet échec donna plus
d 'assurance aux indigènes qui,de tous côtés,
vinrent grossir les bandes de brigands. La
plupart des agents kabyles appartenant à
l'administration prêtèrentleur concours aux
malfaiteurs, et l'on peut voir un chef de
bande, Areski-El-Bachir , pousser l'audace
jusqu 'à descendre, en plein jour, avec ses
lieutenants, au chef -lieu de la commune
406 LE BANDITISME

mixte du Haut-Sébaou, et se promener , des


heures entières, sur le marché, parmi deux
mille indigènes qui, tous, le connaissaient,
et devantmessieurs les chaouchs et les gen
darmes qui possédaient son signalement,
La situation devenait intolérable ; partout
on signalait l'apparition denouvelles bandes;
la Kabylie était à la veille d 'une formidable
insurrection . Les administrateurs deman
daient sans cesse au gouvernement général
l'autorisation de se mettre en campagne, en
même temps qu 'ils réclamaient l'interne
ment de la famille Abdoun , les célèbres ré
voltés du Tamgout. Le gouverneur Tirman
répondii aux administrateurs « qu'une me
sure de violence nous aliénerait la population
indigène » (sic ). Cefurentces atermoîments,
joints à la connivence , pour ainsi dire innée
de coréligionnaires quise plaisent à considé.
rer, en nos repris de justice , des victimes
innocentes ou glorieuses de notre domina
tion , qui amenèrent inévitablement la vraie
EN KABYLIE 107

campagne armée dans laquelle furent tués


et capturés la plupırt des bandits kabyles.
Cependant, les récriminations de quelques
propriétaires terriens, les protestations des
journaux, les réclamations des corps élus,
décidèrent enfin l'administration supérieure
à envoyer quelquesbrigades de gendarmerie,
renforcées d 'auxiliaires indigènes qui, bien
entendu ,arrivaienttoujours trop tard. Alors,
les Abdoun , sur le territoire d 'Azzefoun,
Areski,dansla contréede Yakouren ,devinrent
lesmaitres du pays ; à partir de ce moment
leurs coréligionnaires n 'hésitèrent plusà leur
fournir aide, assistance , renseignements et
concours actif, à la barbe hirsute des pan
dores stupides et sans cesse mystifiés.
Les Kabyles ne furent pas les seuls qui
prêtèrentmain forte aux bandits. Des colons
se firent leurs auxiliaires ; des adminis
trateurs les protégèrent ; des gardesforestier
leur donnèrent des vivres ; des étrangers les
cachèrent et leur remirent de la poudre.
108 LE BANDITISME

Pendant lesopérations, lors des perquisitions


faites dans les douars et des familles prati
quées sur les bandits tués ou capturés, les
autorités saisirent des armes anglaises , de
la poudre anglaise, de l'argent anglais.
· Or, il n 'existe pas une commune-mixte en
Kabylie - et je signale tout spécialement
Taaroust Djemâa – Saharidj, Moknéa , les
communes de Michelet, de Fort-National, de
Soumann , - qui ne soit infectée demission
naires, mâles ou femelles, appartenant à
« l'armée du Salut » , et dont l'unique préoc
cupation consiste à déconsidérer la France
aux yeux des indigènes.
Ces individus qui, mensuellement, reçoi
vent de Londres la forte somme, réunissent
chez eux les présidents de douars, les cards,
les notables - et aussi les bandits – et font
de périodiques distributionsde secours, sous
forme de burnous,de vivres, de grains, d'ar
gent, de bibles:
- Nous ne sommes que de pauvres servi
EN KABYLIE 109

teurs de Dieu , disent- ils aux Kabyles rassem


blés, et , cependant, nous pouvons vous venir
en aide... C'est que l'Angleterre est riche. Si
vous étiez avec nous, il n 'y aurait pas demal
heureux parmi vous , vous ne paieriez plus
d 'impôts, vous mangeriez à votre faim ..
Tandis que sous le joug de la ration fran
çaise vous resterez les éternels opprimés,
les sacrifiés, les martyrs... »
Maintes fois on a aperçu des navires, feux
éteints, longer les côtes d'Azzeſoun et de Del
lys.Avec un peu d 'observation etde patience ,
on voyait bientôt une chaloupe se détacher
du bord,glisser silencieusement jusqu 'au lit
toral;les hoinmes qui montaientle canot dé
barquaient, dans l'anfractuosité d 'un rocher,
de volumineux colis , et, aussitôt après, re
prenaient le large. A l'aube, il n ' y avait plus
trace de navire...
N 'est-il pas étrange que ces faits , connus
de tous les habitants de la côte,signalés vingt
fois au gouverneur Cambon et au juge d'ins
110 LE BANDITISME

truction de Tizi-Ouzou,M .Junilhon ,neles aient


pas autrement émus ?...Le juge n 'avait- il pas
pour premier devoir d'interroger ces louches
et riches missionnaires, d 'étudier les allées
et venues de ces étrangers, de perquisitionner
chez ces gens qui, vivant loin de tout centre
européen , en plein pays kabyle, ne furent
jamais, au grand jamais, inquiétés par les
bandes d'Areski et d ’Abdoun ?
Les Abdoun nepassaientpourtantpoint pour
des sentimentaux et je ne pense pas que les
discours des anglicans aient eu la puissance
de les convertir à la religion inventée par la
maréchale Booth . Que sontdonc ces bandits,
qui ont fait tant de bruit depuis plusieurs
années et dont la petite troupe a donné – et
donnera encore -- beaucoup de fil à retordre
à l'administration ?...
Les Abdoun sont de riches indigènes du
douar du Beni-Djennad-El-Chung, commune
mixte du Haut-Sébaou ; d 'origine marabou - .
tique, ils sontrespectés de tous les indigènes
EN KABYLIE 111

de la contrée . Le père Abdoun (Mohamed


Ou-El-Hadj), le chef de bande, fut condamné
à la peine demort par la cour d'assises d'Al
ger, le 26 février 1884, à la suite d 'une erreur
judiciaire , — reconnue depuis — sur dénon
ciation d 'une famille ennemie , la famille des
Achabo , égalementmaraboutique. Moh 'ımed
Abdoun réussit à faire commuer sa peine en
celle des travaux forcés à perpétuité. Envoyé
à Cayenne, il s' évada de la montagne d 'Ar
gent, le 13 octobre 1887, et regagna la Ka
bylie.Presque aussitôt repris,on le conduisit,
par la voie la plus rapide, en Nouvelle Calé
donie ... d 'où il revint de même en 1891.
Alors, aidé de son frère, Ahmed -Ou - Essaïn
Ou -Abdoun qui, échappé de Cayenne en 1887,
tenait la campagne dans la région du Tam
gout depuis janvier 1888, et de son fils , El
Bachir-Mohamed -Ou- El-Hadj Abdoun , con .
damné à mort par contumace, il réunit une
vingtaine de partisans et se jeta résolument
dans la montagne, après avoir averti l'admi
112 LE BANDITISME

nistration qu'elle ait à surveiller ses agents ,


car il était bien décidé de ne faire quartier à
quiconque.
Les Abdoun n 'étaient point des voleurs ;
jamais ils ne pillèrent ; ils se contentaient
de tuer, un à un , les Achabo et leurs alliés.
En un seul jour, ils en occirent sept - ce qui,
mêmedans les annales du banditisme algé
rien, peut être considéré commeun joli fait
d 'armes.
Le 1er janvier 1893, dans une rencontre
sérieuse avec les goumiers et les gendarmes
indigènes, le fils Abdoun et cinqde ses cama
rades furent tués. C'est ce qui décida le vieil
Abdoun à fusionner avec Areski,malgré tout
lemépris qu'il professait pour cet aventurier
de basse extraction.
Abdoun est d 'une extraordinaire énergie et
d 'une grande intelligence; il a toujours fidè
lement exécuté le plan qu 'il s 'est tracé en se
mettant hors la loi : « Tant que la terre
kabyle donner asile à un seul des membres
EN KABYLJE 113
de la famille des Achabo , a-t-il déclaré, les
Abdoun ne déposerontpas les armes. » Et,
partout où les Achabo comptentdes amis,les
Abdoun ont semé l'épouvante, prenant d 'as
saut les villages , incendiant les forêts ,
tuant les agents envoyés à leur poursuite,
massacrant vieillards, femmes et enfants.
Un jour Mohamed Abdoun , rencontrant
sous bois un administrateur d ’Azzefoun , lui
dit :

- Vous vous prétendez en République. La


République signifie : pas de maître, la chose
à tous et pour tous. Cependant vous avez des
maîtres qui prennent tout, les Juifs. Ce sont
ceux-là que vous deviez commencer par dó
truire . »
Le fils a été tué, le frère a été pris ; lui, le
vieux révolté, tient toujours la campagne. Il
a déjà réuni une dizaine de compagnons, et
avant peu , les exploits de sa bande nécessi
teront une nouvelle expédition .
114 LE BANDITISME

Son frèreAhmed-Ou -Essaïd-Ou-Abdoun pas


sera devant les assises d 'Alger dans quelques
jours; il futlivré à l'administration , le 16 dé
cembre 1893, par deux indigènes auxquels on
avait promis,à l'uncinq cents francs, à l'autre
une place de garde-champêtre.
Depuis son incarcération , à l'encontre de
ses compagnonsde captivité,Abdoun a gardé
une fière attitude et s'est renfermédans le
mutisme le plus absolu . Au juge qui tentait
de l'interroger :

– Inutile , a -t-il répondu. Vous me tenez ,


tantmieux pour vous. Si vous me relâchez,
je recommencerai. C 'est mon droit et aussi
mon devoir . »
Il sera sûrement condamné à mort et
exécuté . Et qui le condamnera ? Précisément
ces mêmes juges qui sont la cause première
de la formation de la bande Abdoun – et,
par suite , de tous les crimes commis par
elle ; ceux -là qui, se basant surle faux témoi
EN KABYLIE 115

gnage d 'un ennemi, ont envoyé à Cayenne


le chef de la famille , le vieux marabout Mo
hamed Abdoun , dont l'innocence a , depuis ,
été formellement reconnue!...
CHAPITRE IX

ARESKI

Areski-El-Bachir,né à Bou-Hini, appartient


à l'importante tribu des Beni-Ghobré, l'une
des plus redoutables parmicelles qui prirent
part à l'insurrection de 1871.
Areski, devenu le chef célèbre, le « Grand
Kébir du Sébaou » – ainsi l'appellent les
Kabyles – passa, durant ses jeunes ans, par
tous les degrés d 'un larbinisme dégradant.
D'abord berger, puis cireur de bottes à Alger,
garçon de bain maure,maneuvre, bûcheron ,
petit khamès (fermier) à Azazga, il n 'acquit
une certaine prépondérance sur ses coreli
gionnaires que par son bagout extraordi
118 LE BANDITISME

naire, sa loquacitémerveilleuse et ses répar


ties cocasses.
Il vivait sans souci, dépensant follement
avec les belles les quelques douros que lui
ripportaient ses divers métiers, lorsqu 'en
1837, il eut la malencontreuse idée de déva
liser, en compagnie de malandrins de son
espèce, la villa Régina, occupée par un méde
cin , le docteur Gartner, à Mustapha-Supé
rieur. Surpris par les agents de police, il
réussit néanmoins à s' échapper, mais dé
noncé par ses complices qui, eux, n 'avaient
pas eu la même chance etse trouvaient entre
les mains de la justice , Areskicrutopportun
de gagner la forêt. La cour d 'assises d 'Alger
le condamna, de ce chef, à vingt ans de tra
vaux forcés – par contumace .
Depuis lors, Areski vécut dans les massifs
du Tamgout, de Yakouren et d 'Akfadou , sur
les confins des départements d 'Alger et de
Constantine, tuant les présidents de douars,
détroussant les passants ,mais , surtout, en
EN KABYLIE - 119

tretenant d'excellentes relations avec les co


lons, les agents des forêts et les adminis .
trateurs.
Il était possesseur d 'un fusil donné par
l'ancien gouverneur Tirman à Saïd -Ou-Ali, le
fameux tueur de panthères, compagnon de
Bombonel, et il vantait à tout propos, la pré
cision de cette arme, « à laquelle il tenait
plus qu 'à sa femme» , disait -il cyniquement.
C' est avec ce flingot gouvernemental qu 'il
coucha dans la tombe une vingtaine d 'indi
gènes, meurtres qui lui valurent - toujours
par contumace – cinq condamnations à
mort.
Indépendemmentde son fusil, Areski était
armé de deux revolvers, d'un poignard et
d 'un couteau empoisonné. Il portaitune cein
ture pouvant contenir cinquante cartouches,
qu 'il faisait toujours lui-même, car il n 'accor
dait qu'une confiance relative à sesmeilleurs
compagnons. On affirme que certains babi
tants de la région luifournirent des quantités
LE BANDITISME

prodigieuses de munitions. On lui procurait,


avec autantde facilité , de l'argent, des vête
ments, des vivres et... des femmes !
Oui, des femmes. Areski étaitmarié à une
jolie fille de dix -sept ans, Tessadit, et lorsqu 'il
prit la broussaille, il cacha son épouse chez
des amis sûrs, près du douar de Tilla - Aïn
Malek . Une nuit le gourbi,danslequel il était
couché avec sa légitime, fut cerné par les
gendarmes indigènes. Il y eut un combat
acharné. Areski tua deux hommes et fut as
sez grièvement blessé ; il eut, cependant, la
force de fuir ,mais les gendarmes, pour se
venger, s'emparèrentde la jeune femme qui,
avec son fils, sa belle-sæur et son beau - père ,
fut internée à Alger par ordre de l'autorité
supérieure, de même que les femmes des
Abdoun avaient été internées à Bougie.
Areski acquit la certitude qu'il avait été
d' énoncé par l'amin d 'un douar voisin . Alors,
il résolutde faire payer chèrement cette tra
hison . Il commença par uer l'amin et son
EN KABYLIE 121

fils, puis il fit prévenir leshabitants du douar


« qu'ils aient à lui fournir des femmes selon
ses besoins, puisqu'on lui avait enlevé la
sienne » . Et telle était la terreur qu 'il inspi
rait que les malheureux s 'exécutaient ; ils
expédiaient leurs femmes,leurs seurs,leurs
filles, à l'heure dite et à l'endroit que voulait ,
hien désigner le kébir du Sébaou .On prétend ,
dans le pays, qu'elles ne se faisaient point
tirer l'oreille , et que la contrée compte ac
tuellement plus de trente rejetons d 'Areski
El-Bachir . Quelle jolie bande, dans une ving
taine d 'années !..
Areski amenait à lui tous les contumaces,
tous les gens qui, molestés par l'administra
tion ou ayantune vengeance à exercer, étaient
en délicatesse avec le Code. Les indigènes,
d 'ailleurs, l'encourageaient, lui créaient des
alibis, parce qu 'il avait pris la douce habi
tude d'escoffier proprement amins, notables
et complices de cette autorité qui les tyran
nisait et les ruinait .
122 LE BANDITISME

Aussi eut-il bientôt sous ses ordres une


petite armée, joliment outillée et parfaite
mentdisciplinée.Les petites bandes éparses,
les malfaiteurs isolés, se rangèrent sous sa
bannière : seul, le vieil Abdoun repoussait
ses avances : « Je ne veux pas , disait-il,
obéir à un voleur » . Ce ne fut que plus tard ,
dans le courantde l'année 1893, que les Ab
doun , pourchassés par les administrateurs
d ’Azzefoun, contractèrent une alliance défini
tive etmomentanée avec la bande Areski. Si
ce dernier avait été marabout, et si à l'époque
de la fusion les Abdoun l'avaient voulu , le
Kébir du Sébaou eût pu grouper plusde vingt
mille hommes prêts à combattre. (1) Mais on
disait à Areski, - et les Abdoun affirmèrentsur
le Coran, - « que le drapeau de la Révolte ne
devait être confié qu'à un marabout ». Sans
cet esprit de jalousie, l'insurrection éclatait ,

(1) Ce chiffre a été constaté dans les rapports des


a dministrateurs au sous-préfet de Tizi -Ouzou .
EN KABYLIE 123

formidable, surprenant l'administration qui


n 'était pas sur ses gardes.
On a mis sur le compte d 'Areski toutes
sortes d 'aventures plus funambulesques les
unes que les autres. Il faut, assurément , faire
large part à l'imagination de messieurs les
publicistes. Il n 'en est pasmoins vrai que le
bandit avaitune façon toute spéciale d'opérer,
qui lui valut le juste titre de « Fra-Diavolo
algérien » .
Je ne rapporterai ici que les anecdotesdont
j'ai, sur les lieux mêmes, vérifié l'authenti
cité, et je laisserai aux lecteurs de cette bro
chure le soin de dire si, chargés de juger
Areski, ils ne trouveraient pas, « en leur âme
et conscience » , une toute petite circonstance
atténuante en faveurde ce bandit hilarant
qui, malgré ses nombreuses « fredaines » ,
eut, néanmoins, de forts beaux gestes et de
grandsmouvements de générosité ...
Quelques mois avant l'arrestation d 'Areski,
un garde - forestier traversait la forêt de Ya
124 LE BANDITISME
houren , avec un mulet chargé de provisions
deménage et une petite somme d'argent. Il
futdépouillé du tout par des rôdeurs. Sachant
où voir Areski, il alla le trouver le lendemain ,
et se plaignit amèrement que ses gens l’eus
sentvolé :
— Tu avais cependantpromis à M . le garde
général Lasaulce, lui dit-il, de ne jamais
nous inquiéter. Tu as donc rompu le pacte
conclu avec l'administration forestière...
Le bandit répondit avec vivacité :
- Mais tu es dans l'erreur, mon ami; ce
ne sont pas les miens qui t'ont volé . Au sur
plus, je me charge de ton affaire ; rentre
tranquillement chez toi et ne dis rien à per
sonne.
Trois jours après, le garde trouvait, atta
ché devant sa maison , son mulet portant
autant de provisions qu 'il en avait été sous
trait, plus une djebira garnie de trois cents
francs en or .
Une autre fois,M . Livry ,boulanger à Azazga,
EN KABYLIE 125

fut volé de sa montre. Il se plaignit à Areski.


Le surlendemain sa montre était accrochée
à la porte ...
Le trait suivant prouve également que le
brigand n 'est pas vulgaire :
Un président de douar avait été tué ; sur
dénonciation d 'un cousin de la victime,
l'autorité s'était emparée d 'un Kabyle de
douar et l'avait emprisonné, Areski, informé
de l'arrestation, se rendit en plein marchéde
de Tizi-Ouzou , chercha et rejoignit le dénon
ciateur, puis, devant plus d 'un millier d 'indi
gènes, il le traita de lâche, de vendu, de fils
de chienne. Il ajouta :
– Tu vas, dès aujourd'hui, te rendre chez
l'administrateur ; tu lui diras que tu lui as
menti, que je suis le seulauteur du meurtre,
et que si, dans quarante huit heures, l'inno
cent n' est pas relaxé, je tuerai administra
teur et dénonciateur.
Vingt-quatre heures après, le Kabyle était
en liberté ...
126 LE BANDITISME

Areski n 'allait jamais seul; il divisait sa


bande en deux : la première moitié marchait
à trois cents mètres en avant de la seconde ;
le capitaine se tenait au centre avec ses lieu
tenants. Lorsqu'il y avait une vengeance à
exercer , un président de douar ou un mou
chard à envoyer au paradis de Mahomet ,
c'était toujours lui qui se chargeait de la
besogne.
Il opérait, d 'ailleurs , en artiste , tuant
loyalement, par devant, après avoir averti
son monde. Il écrivait ; « un tel, de telle tribu ,
tu as voulu me liyrer. Je t'ai condamné à
mort. Avant telle date, je t'exécuterai. » Il
signait, revétait la pièce de son sceau , et la
faisait porter à domicile. Et, avant l'époque
fixée, le Kabyle désigné voyageait vers le
septièmeciel.
Souvent il assista à l'enterrement de ses
victimes. Un jourmême,il fournit une mule
au médecin de colonisation d’Azazga, le
au

docteur Noguez, qui était appelé à Yakouren


EN KABYLIE 127
pour y pratiquer l'autopsie de l'amin Saïd
Akli, tué la veille par le bandit. Voici dans
quelle circonstance :
Le docteur suivait sur un mauvaismulet
la superbe route d 'Azazga à Yakouren ,
presque constamment tracée dans le roc et
ne
sourde comme un tambour. Il côtoyait un
ravin très large, au bas duquel coule l'Izer,
qu'on devine plutôt qu'on nevoit, caché qu'il
est par les chênes séculaires. Sur la rive
droite de l'Oued , la forêt s 'étend jusqu 'à la
crête de la montagne, si touffue que nulle
part on n 'aperçoit le sol. Pas une tâche dans
cette verdure. La végétation est si intense
que les arbres poussent, superbes, dans le
rocher , crevant la pierre sous l'effort des
racines. C 'est la forêt dans toute sa sau
vagerie.
Lemédecin , empoigné par la beauté du
sîte, allait, cahin -caha, au trot rude de sa
monture efflanquée, lorsqu'il fut arrêté par
un grand diable d 'indigène qu'il ne connais
128 LE BANDITISME

sait point et qui, à brûle pourpoint, lui dit :


- Tu es bien M . Noguez,et tu vas à Yakou
ren voir le cadavre de l'amin ?
- Qui.

- Eh bien ! laisse là tonmulet quin 'est pas


sûr et prend celui-ci.Je vais ramener le tien
à Azazga ,et ce soir, quand tu seras de retour,
j'irai chercher le mien .
Le docteur se laissa faire, et le soir même
Areski, car c 'était lui – se rendait à Azazga
et reprenait sa monture .

Lorsque, pendant la session d ’octobre 1892,


le conseil général d 'Alger vota la mise à prix
(125 ,000 francs) de la tête d ’Areski, le bandit
se crut perdu , « Pour toucher la forte somme,
pensait-il, pas un Européen ou un Kabyle
n 'hésitera à me livrer, à m 'empoisonner ou
à me tuer. Il fautdonc essayer de composer . »
A cet effet, il attendit M .Michaud , adminis
trateur d’Azazga, qui revenait, un matin ,de
EN KABYLIE 1 29

la chasse, et l'abordant sans autre préam


bule :

- Dépose ton fusil près de cet arbre , j'ai à


te causer longuement. Je suis Areski. »
M . Michaud, tout d 'abord estomaqué, se
remit bien vite et fit jouer les batteries de
son arme. Mais Areski, plein de sollicitude :
– Ne t'amuse donc pas à cela , lui dit-il ;
tu es père de famille et je ne veux pas qu 'il
t'arrive malheur... )
En même temps, il lui montrait un gros
buisson , distant d 'une trentainede mètres,
d 'où sortaient une demidouzaine de canons
de fusils .
Il avait plu la nuit ; la terre étaitmouil
lée ; le prévenant Areski se dévêtit de son
burnous, l' étendit sur le gazon et, après
avoir prié l'administrateur de s'assoir, il
prit place à son côté. Puis longuement, il lui
causa, luidonnant des détails sur sa vie ,sur
sa bande, s'engageant à laisser là son mé
130 LE BANDITISME

tier de brig ind si le gouverneur voulait iui


accorder l'aman :
– En somme, qu 'avez-vous à me repro
cher , vous aures Français ? demanda-t-il.
Ne suis-je pas au mieux avec les colons et
aí-je jamais porté aucun tort ? Au contraire ,
je débarrasse le pays d 'un tas de fripouilles in
digènes (sic), ce que vos gendarmes n 'ont
jamais su faire. Pourquoi me traquer ainsi
et mettre ma tête à prix ? Je fais la police
dans les douars, j'assure la sécurité dans la
forêt et je protège les agents de l'adminis
tration quine me sont pas ouvertement hos
tiles. Demandes à M . Richaud, receveur des
contributions à Agazague, si ce que je te dis
n 'est pas exact... .. »
C 'était vrai. Le receveur revenait d ’Azze
foun , portant une sacoche dans laquelle se
trouvait, commepar hasard , une trentainede
mille francs. Sous bois, Areski le rejoignit :
– Tu as tort de voyager avec autant d 'ar
gent sur toi. Tu n 'ignores pas, cependant,
EN KABYLIE 131

que la forêt est pleine de petites bandes de


voleurs qui auraient vite fait de te dé
pouiller. Passe-moi ta sacoche .
Le fonctionnaire, se croyant dévalisé mais
heureux de s'en tirer à si bon marché, remit
le sac au bandit, qui chemini près de lui
jusqu'à un kilomètre d ’Azizza. Là, il dit à
Richaud :
- Tiens, reprends ton ustensile ; tu n 'as
plus rien à craindre. Seulement une autre
fois, sois plus prudent. On pourrait t'assas
siner. Il ne faut jamais tenter le diable . »

A une époque antérieure, il y a quatre ou


cinq ans, des détrousseurs kabyles arrêtvient
fréquemmentla voiture d ’Azzefoun à Azazgue
et détroussaient les voyageurs. Comme
personne ne se hasardait plus à tenter le
voyage, l'entrepreneur du roulage demanda
une entrevue à Areski, et celui-ci, moyennant
une subvention mensuelle de cent francs,
promit d 'assurer la sécurité de la voiture .
132 LE BANDITISME

En effet, depuis cette époque, les voyageurs


n 'ont jamais été inquiétés et le service postal
s'est fait très régulièrement.
Areski se procurait, de cette façon, des
revenus considérables. Il mettait à contri
bution les voituriers, les adjudicataires de
marchés, les concessionnaires de lots de
forêts, lesmarchands ambulants, c'était là ,
avec les amendes qu 'il infligeait à certains
indigènes, le plus clair de ses ressources,
qui n 'étaient pas minces, d'ailleurs. Ainsi
l'adjudicataire du marché de Sidi-Aich ha
bitait Michelet.
Une fois par semaine, il était obligé de
traverser la forêt, portant la recette dans sa
sacoche. Il payait très-exactement une rede
vance anuelle de six cents francs au bandit,
et jamais il ne fut inquiété. Cet adjudicataire
crut devoir, un jour, se plaindre à Areski :
– Tu as arrêté mon meilleur client, dit-il ,
et tu demandes mille francs pour sa rançon .
Ce n 'est pas bien . Tu m 'avais pourtant juré
EN KABYLIE 133

de ne pas porter préjudice à mon marché, et


tu le sais ,cette arrestation empêchera désor
mais beaucoup de négociants de venir s'y
approvisionner... »
Areski l'interrompit :
- Je t'ai promis de n 'arrêter ni les
Croyants ni les Chrétiens. Celui dont tu
parles est un boucher juif. Il paiera la rançon
ou il fera plus intime connaissance avec le
dieu d'Abraham . Les juifs doivent être ex
ceptés de tous les contrats.
Le surlendemain , la famille du Juif envoyait
la rançon demandée au Kébir du Sébaou ,qui
en l'occasion n 'avait pas trop serré l'an
guille , car le prisonnier possédait de grands
biens du coté d 'Azouza.

Areski ne déteste pas la plaisanterie ; le


brigand est facétieux à ses heures. M . Robe,
bâtonnier de l'ordre des avocats d 'Alger, a
conté, en pleine séance du conseil général,
qu'un juge de Tizi-Ouzou reçut, un matin , la
134 LE BANDITISME

visite d 'un Kabyle , propre , s'exprimant en


termes corrects. L 'indigène venait lui donner
des renseignements sur la bande Areski. Le
magistrat prit des notes et remercia chaleu
reusement son visiteur. Le soir même, le
chaouch du tribunal lui apportait une carte
ainsi libellée :
« ARESKI-EL-BACHIR

a remercie M . le juge X ... de lui avoir accor


« dé audience et le prie de croire qu 'il se sou
« viendra , à l'occasion , de la courtoisie avec
a laquelle il a été reçu par lui. »
Il ne se contentait pas de rendre visite
aux magistrats ; il s'adressait également aux
fonctionnaires dans les circonstances excep
tionnelles et réclamait leur concours . Cela
peut paraître invraisemblable, mais c'est
pourtant ainsi. Le fait suivant, que nous te
nons de la bouche même de Tessadit, la
femmelégitime d ’Areski, en fait foi :
Pendant la saison estivale, Areski se repo
EN KABYLIE 135

sait. Les fortes chaleurs lincommodaient et


l'empêchaient de travailler. » Or, comme il
fallait bien que le Capitain : entretint son
armée roulante, il avait inventó un système,
simple mais ingénieux, qui lui permettait
de pourvoir aux besoins deses hommes.
Il ordonnait des fêtes, en son honneur, dans
les différents douars de son « royaume, » et
lorsque le Kouskous avait été englouti et
que la poudre avait parlé, le Capitaine fai
sait le tour de l'assemblée en tendant si
chéchia – dans laquelle tombaient sous,
piécettes, douars et louis d 'or.
Au mois de juin 1893, Areski décida de
réunir les familles notables des environs de
Bou -Hini, à l'occasion de la circoncision de
son fils. Mais , parmi ces familles, deux n ' é
taient pas précisément d 'accord. Elles s'en
voulaient à cause d'une cousine que la seur
d ’Areski, Farandja , avait publiquement in
sultée . Quelques coups de fusil avaientmême
été échangés entre elles.
136 LE BANDITISME

Que fit Areski ? ... Il délégua Tessadit, sa


femme, au Sous-Préfet de Tizi-Ouzou , M .
Lefébure, parisien sceptique, galant et spi
rituel, la chargeant d 'obtenir du fonction
naire l'envoi sur les lieux de quelques agents
de police, afin de verbaliser, au besoin , à l'en
contre des perturbateurs. (Textuel).
Le sous-Préfet obtempéra au désir de Tes
sadit et expédia à Bou-Hini une demi-dou
zaine de policiers – qu'Areski accueillit
avec grâce et paya généreusement.
Areski, ses bandits et ses invités brûlèrent
cette nuit-là plus de huit cents cartouches. Le
capitaine ramassa près de trois mille francs,
etne remit à sa femme que quarante douros.

A l'encontre des Abdoun qui, traqués par


to'is, colons ou forestiers, 'ne trouvaient
asile que chez les pauvres, Areski entrete
nait les meilleurs relations avec les Euro
péens, agriculteurs et fonctionnaires, quilui
EN KABYLIE 137

assuraient couvert, gîte – et parfois , le


reste.. .
Il en est un certain nombre, parmi ces
fonctionnaires, dont les rapports avec le
chef de bande causaient, dans la région , un
véritable scandale. L'un d 'eux allait à la
chasse avec Areski et acceptait de lui, en
temps prohibé, des bourriches de gibier . Il
a été déplacé. Tel autre se rendit en forêt, la
nuit, avec deux jeunes et jolies filles. Areski
avait préparé une sorte de diffa . Le lende
main , il contait à qui voulait l'entendre,
« qu'il avait soupé avec Madame La Poste,
M . Domaine et sa cousine... »
Toutes les maisons forestières recevaient
la visite amicale du « Capitaine ». La femme
d 'un garde disait à un journaliste d ’Alger, M .
Batail :
- Mon mari peut bien s 'absenter tant qu'il
voudra .Je suis complètement rassurée quand
Areski est dans les environs. »
Les forestiers auraient pu s 'emparer.
138 LE BANDITISME
d 'Areski cinquante fois, ou le tuer , s'il n 'a
vaient craint d 'être désagréables à leur chef,
le garde-général Lasaulce, dit : « le Père des
bandits. »
Avant dedevenir le brigand que nous con
naissons, Areskiavait été employé en qualité
de chef de chantier par l'administration fo
restière d ’Azazga. Depuis lors, cette admi
nistration phénoménale entretint avec lui
d 'étroites relations, et, lorsqu'il fallait exé
cuter , en forêt, de fortes coupes, c'est au
« Capitaine Areski » que le garde-général
Lasaulce s 'adressait pour le recrutement du
personnel ; c 'est lui qu'il chargeait de réqui
sitionner les mulets pour le transport des
arbres ; c 'est à lui qu 'il confiait le soin de
payer les auxiliaires ....
L'université elle -même, dans la personne
de M . Faure, instituteur à Makouren et pro
tégé du fantastique recteur Jeanmaire , se
faisait la complice du bandit, qu'elle cou
vrait de ses palmes académiques!
EN KABYLIE 139

M . Faure recevait 2, 100 francs d 'appoin .


tements pour faire l'école à une douzaine de
fils de colons et à quatre petits Kabyles ; sa
femme, institutrice, recevait 1, 200 francs. Le
fils d 'Areski fréquentait l'école de Yakouren ,
où il se rendait,de Bou-Hini, à dos de mulet.
Faure admit à sa table le père de son élève ,
I bella ses réclamations à l'administration ,
établit ses actes de location , lui servit, en
to it temps, de secrétaire. Madame Faure
blanchissait le linge du capitaine ct de ses lieu
tenants !. ..
Cependant, alléché par la prime de 25,000
francs votée par le Conseil Général d 'Alzer,
l'instituteurdemanda,au gouvernementgéné
ral, des armes qu'il devait remettre à quel
ques Kabyles dévoués « qui sauraient tendre
unc embuscade et tuer les bandits . » On lui
donna les armes... qu'il s'empressa de distri
buer,avec les munitions, aux amis d'Areski !...
Faure fut envoyé en disgrâce dans la pro
vince de Constantine. Plus tard, en 1894, on
140 LE BANDITISME

l'arrêta . Il comparaîtra prochainementdevant


les assises d 'Alger .

Quelques colons ont subi le même sort.


Ils sont actuellement sous les verrous.Mais
il est de notoriété publique que, grâce à des
influences occultes et, aussi, par crainte de
trop grosses vérités ,les principaux complices,
les plus coupables, courent encore les che
mins. Peut- être le procès dévoilera -t- il
certains dessous de l'affaire, laissés volon
tairement dans l'ombre par le juge d 'instruc
tion ?... Nous le souhaitons, sans trop y
croire. ..
Il ne faudrait pas juger les colons français
par la série de types que l'accusation et la
défense présenteront au public . La majeure
partie des agriculteurs algériens sont de
rudes travailleurs, ennemis du cabaret,
toujours à la peine. La plupartdes individus
auxquels le gouvernement a trop généreu
sement octroyé des concessions dans la ré
EN KABYLIE 141

gion du Sébaou, sont, au contraire, des ivro


gnes invétérés, paresseux comme des cou
leuvres qui adressent lettres sur lettres à
l'administration pour quemander des se
cours, et qui comptent surtout, pour vivre
sur la charité officielle .
Voici comment s 'exprimait, sur leur
compte, le Moniteur de l'Algérie, organe du
Gouverneur Cambon :
« Quand on les emploie dans un chantier ,
il n 'est pas rare de les voir l'abandonner au
bout de quelques semaines. Ils en ontassez .
L 'argent qu'ils ont gagné servira à boire
pendant quelques mois : c'est tout ce qu'ils
demandent. A Yakouren , ils sont véritable .
ment extraordinaires. Ils louent leur con
cession aux indigènes à des prix ridicules,
sourtout lorsque les Kabyles qui connaissent
leur côté faible , leur donnent tout de suite
un à compte .Le lotde jardin n 'est pas cultivé,
ils n 'ont ni un chou, niune pomme de terre .
Ils poussent la fainéantise si loin qu 'ils
142 LE BANDITISME

aimentmieux se serrer le ventre, plutôt que


de piocher un hectare de terre. Ils ne son
gentpas, du reste, au lendemain . S'ils con
sentent à prendre la pelle ou à pousser la
brouette pendant un certain temps, aux
frais desmunicipalités,c 'est parce qu 'ils pas.
sent immédiatement à la caisse. »
L 'occupation habituelle de ces gens, c'est
l'attente de secours administratifs. Le plus
souvent, on leur donne de l'argent pour
acheter des semences : ils n 'ensemencentpas
et se saoûlent comme des Polonais :
– On m 'accuse, disait l'un d 'eux, de boire
de l'absinthe, mais pourquoi qu'on a inventé
c'te liquide si c'est pas pour le boire 2... »
M . Charvériat, professeur à l'Ecole de droit
d 'Alger, écrivait :
« La politique constitue, dans la plupart
de nouveaux centres, le passe-temps, pour
ne pas dire l'unique occupation des colons
de Kabylie . Dotés par la munificence gouver
nementale de confortables habitations et de
EN KABYLIE 143

demeures importantes, ils commencentordi


nairement par louer leurs terres à des indi
gènes qui, bien souvent, ne sont autres que
les anciens propriétaires. Une fois déchargés
du souci de la culture, ils doivent songer
aux moyensd ' occuper leurs loisirs : politique
et absinthe.
« Quand ça va mal, ils demandent des sub
ventions au gouvernement,accablentdéputés,
sénateurs et conseillers généraux de de
mandes des secours, le tout accompagné de
dénonciations contre telou tel fonctionnaire
ou colon du clan adverse. De sorte qu 'on peut
dire que le droit à la subvention est en
Kabylie , ce qu'est, en France, le droit au tra
vail réclamé par les ouvriers. »
N 'a -t-on pas entendu un vieux colon de
Maillot, soutenir en réunion électorale que
les habitants de l'endroit s'exposant, pour le
bien public,aux dangers d 'un climat fiévreux ,
chacun d'eux devrait recevoir de l'Etat une
pension annuelle de mille francs ?..
144 LE BANDITISME

Pareils bonhommes qui réclament sans


cosse le« trois-quart colonial» devaient fata
lement s'entendre avec les bandits. Ils furent
leurs cornacs, leurs espions, leur indiquant
la venue des autorités, les renseignant sur
les agissements des fonctionnaires, se ser
vant d 'eux pour assouvir leurs vengeances
personnelles. Nous en connaissons – et le
juge d 'instruction les connaît aussi — quine
donnaient jamais une fête, qui ne laissaient
passer aucun anniversaire, sans inviter à
leurs agapes Areski et Amar Ou M 'raï,un type
extrêmement remarquable par l'intelligence ,
l'audace et la cruauté. Un colon d ’Azazga
conduisit sous bois une jeune Anglaise qui
désirait avoir une entrevue avec Areski. La
milady resta deux jours avec les bandits et
revintde son excursion quelque peu éreintée,
mais satisfaite.... Un autre colon avait loué
sa concession à Areski. Quand l'administra
teur lui reprocha cet acte, le monsieur ré
pondit :
EN KABYLIE

- Si je la louais aux autres Kabyles, je


serais mal payé ; les colons nemepaieraient
pas du tout; Areski, au contraire, paie très
largement et entretient admirablement mes
terres.

Areski soldait avec régularité ses contri


butions et cultivait ses domaines avec un
soin jaloux. Pas un champ ne pouvait riva
liser avec le sien ; il possédait de magnifi
ques bæufs de labour et ses troupeaux
remportaient la prime dans les concours.
Un an avant la campagne, Areski cons
truisit une maison confortable dans le
village de Bou-Hini et surveilla lui-même les
travaux. Il fut, en même temps, son archi
tecte et son entrepreneur. La case est,ma foi,
assez coquette .
C 'est là que vit aujourd 'hui madame Tes
sadît Areski, une assez jolie brune, de haute
taille , aux traits fins etréguliers, aux grands
yeux noirs très- vifs. Quand elle reçoit,
146 LE BANDITISME

Tessadit revêt une sorte de pagne à larges


raies rouges et bleues ; les cheveux en
torsade sont fixés par de longues épingles
d 'or sur le sommet de la tête, et, sur le
front, brille le coquet sultani. Les bras,
ronds et nus jusqu'à l'épaule, sont garnis
de bracelets d 'or et les lourds anneaux d 'ar
gent entourent les fines chevilles . Tessadit
a vingt-cinq ans l'âgemûr, pourſune Kabyle .
Areski a bien le type bestial que les
journaux illustrés ont reproduit : tête ronde ,
pommettes saillantes, lèvres épaisses, nez
camard, barbe rude et grisonnante, regard
faux et cruel, teint bistré. Il est vêtu d'une
veste et d 'un large pantalon bleus,commeen
portent les turcos; une haute chéchia rouge
est enfoncée sur la nuque. Il a, peut- être ,
quarante ans. ..
CHAPITRE X

LA RÉPRESSION

En 1893, les actes de brigandage se multi


plièrent,en Kabylie.(on n'entendait plusparler
que de meurtres, d'incendies, de vols à main
armée, de séquestrations. Mais le gouver
neur, selon sa coutume, n 'était pas là ; à
l'encontre de M . Choufleury, M . Cambon ne
reste jamais chez lui : il est en France, où il
se repose .
Cependant, la bande Areski grossissait
chaque jour. LeCapitaine refusait du monde.
Il fallait maintenant, pour être admis, se
faire présenter par deux bandits bien en
cour et payer cent cinquante francs. Areski
148 LE BANDITISME

ne fit exception que pour deux individus ;


Amar Ou M 'raï et le zouave Ganteaume.
Amar Ou M 'raï, superbe garçon de trente
ans, écrivit au « Capitaine » qu 'il serait heu
reux de servir dans ses rangs,mais qu'il ne
possédait pas le premier sou des 150 francs
exigés . Areski avait entendu parler de lui,
de son intelligence, de son esprit ordonné,
de son audace. Il luirépondit : « Je te donne
huit jours pour tuer, à ton choix , deux per
sonnes . Ensuite , tu seras des nôtres ! »
Quatre jours après, deux ennemis d'Amar
étaient proprement chourinés , l'un à Bou
Hini, l'autre à Yakouren , et la troupe Areski
comptait un soldat de plus. Amar Ou M ’raï
remplit , depuis lors, les fonctions d 'admi
nistrateurde la bande. Il n 'a jamais été pris ,
et, avec le vieil Abdoun , il cient toujours la
montagne.
LezouaveGanteaume,lui, était en garnison
à Fort-National où il s'ennuyait ferme. Un
jour il résolut de se donner de l'air et de
EN KABYLIE 149
voir du pays. Il déserta . Rencontré du côté
de l’Akfadou par les bandits,harassé etmou
rant de faim , il leur demanda du pain . Ils
l'accueillirent joyeusement, lui firent jeter,
dans un fossé, ses effets militaires, le dégui
sèrent en Kabyle , et, pour toute arme, lui
remirent un fusil, et plus tard , un révolver
volé par Areski au juge de paix d 'Azazga,
M . Chambre,
Mais Ganteaume montrait de la mollesse
dans les opérations ; il se pliait difficilement
aux exigences de cette vie d 'aventures et de
longues courses sous bois. Aussi, après deux
mois de présence au corps, le capitaine lui
conseilla -t- il paternellement d 'abandonner
un métier pour lequel il n 'avait aucune espèce
d 'aptitude. Le zouave se laissa persuader.
Areskiluiacheta des vêtements civils à Bougie ,
lui remit deux cents francs et l'accompagna
jusqu'à la balancelle qui devait le déposer
sur la terre d'Espagne.
Hélas ! les bandits proposent et Neptune
150 LE BANDITISME

dispose. Un vent malencontreux jeta la


barque sur les côtes de France , et le zouave ,
reconnu par les agents à la Ciotat, revint en
Algérie , ficelé comme un saucisson, flanqué
de deux gendarmes. Condamné par le con
seil de guerre d'Alger , il tire actuellement
trois années de travaux publics au péniten
tiaire de Birkadem près Alger.
Malgré les rapports des administrateurs
réclamant de suite une action énergique, les
bureaux du gouvernement général, en l'ab
sence du patron , n 'osèrent prendre l'initia
tive d'une campagne contre les bandits . Ils
voulurent ruser, finasser, tendre des embus
cades ; ils ne réussirent qu'à faire tomber
Areski et ses soldats dans la pâmoison d 'une
profonde rigolade.
On ne peut imaginer, en effet, à quelles
inventions ces bonnes gens eurent recours
pour ne point arriver à leurs fins, et j'ai, ma
foi,peur d'être taxé d 'exagération en rela
tant quelques-unes de ces chinoiseries, qui
EN KABYLIE 151

ne germentque dans la cervelle d 'un ronde


cuireux – si j'ose m 'exprimer ainsi :

Le lieutenant de gendarmerie Bouras, de


Tizi-Ouzou , futaverti,un jour, par les agents
de la sûreté envoyés dans la contrée par le
gouvernement général,qu 'Areski et quelques
autres devaient coucher le soirmême à Bou
Hini. Aussitôt, ilmobilisa ses brigades, arma
de pied en cape ses pandores, et les voilà
tous en route,bottes,cirés, reluisants comme
des sous neufs, Longtemps ils marchérent
dans les sentiers caillouteux, très-durs, gra
vissant lourdement la montagne, glissant
sur les rocs, dévalant dans les ravins. Enfin ,
après heurts, cachots, chûtes burlesques et
bizarres aventures, ils arrivèrent à un car
refour que les bandits devaient entièrement
traverser. Ils se blottirent dans les fossés, se
cachèrent derrière les arbres, s'embusque
rentdans les fourrés, et patients, attendirent.
Les bandits n 'arrivèrent pas, mais vers
152 LE BANDITISME

dix heures, comme la lune accomplissait sa


mélancolique ballade, un bergerkabyle appa
rut, descendant placidement de Bou -Hini.
L 'arrêter fut l'affaire d 'un instant.On le ques
tionna, et le lieutenant apprit que les ban
dits, au nombre d 'une centaine, sans compter
les amis , étaient , depuis le crépuscule ,
réunis derrière la djunâa, où ils humaient
tranquillement le café offert par les habitants
du village.
: – Hum ! une centaine sans compter leurs
amis , se dit Bouras ; et nous ne sommes que
dix -sept l...
Il appela les deux maréchaux des logis, les
quatre brigadiers etl'on tint conseil. Un ma
réchal des logis proposa tout simplementde
faire demi-tour ; contre la force, pasderésis
tance. Mais le lieutenant Bouras, esclave du
devoir , fit sévèrement observer qu'il n 'était
pas possiblede compromettre ainsi l'honneur
de la gendarmerie, et que, puisqu'on était là ,
on irait à Bou-Hini.
EN KABYLIE 153

Donc, on regrimpa. La montée était de


plus en plus rude. Les bons gendarmes, pour
s'entraîner, entonnèrent, en cheur, la cé
lèbre charge :
« Y'a la goutte à boire, là -haut... »
Quand ils arrivèrent au village, toutrepo
sait. Les bandits n 'avaient pas jugé à propos
d 'attendre la visite de la tonitruante maré.
chaussée.
Avant leur départ de Tizi-Ouzou , Areski
connaissait lebut de la promenade des braves
gendarmes ; il savait où ils devaient tendre
l'embuscade et quel était leur nombre. Les
assas (espions), l'avaient parfaitement ren
seigné. Il n 'est pas possible, en effet, à un
roumi, quel qu ' il soit, de faire un pas hors
de la commune, sans être aussitôt signalé.
Dans l'intérieur du village, les Kabyles s 'a
vertissent au moyen des drapements du
burnous, et aussi, à la façon de brandir la
matraque ; en dehors des groupements ha
bités, ce sont de plantives mélopées, les airs
154 LE BANDITISME

aigus de la flûte champêtre qui, de crète en


crête , disent aux habitants le nombre des
ennemis et la direction qu'ils prennent; en
forêt, ce sont les enfants , les petits bergers
qui, se vautrant sous les touffes de ronces,
escaladant les rocs abrupts, vont porter la
nouvelle au gourbi le plus proche ; la nuit ,
les signaux se font au moyen de feux sur le
sommet des montagnes, de sorte que, neuf
fois sur dix, les visiteurs sont éventés, les
bandits partis et les armes cachées...
Toutes les autres tentativesrestèrent aussi
vaines. C 'est pourquoi on résolutde changer
de tactique, en essayant de l'empoisonne
ment. M . l'administrateur Michaud, d 'Azazga ,
fit parvenir au colon Réber , de Yakouren ,
une fiole de morphine et une lettre - jointe
au dossier - où nous relevons cette phrase :
« Il faut, à tout prix , que nous nous em
« parions d 'Areski vivant. Il vient chez vous
« à tout instant ; il vous est donc facile de
« l'endormiren mélangeantleliquide contenu
EN KABYLIE 155

« dans la petite bouteille , à ses aliments,


« Prévenez -moi : le reste me regarde. »
Réber refusa de jouer ce rôle . Alors l'admi.
nistrateur eut une idée géniale . Avec l'au
torisation du gouvernement général, il fit
revenir à Bou -Hini la femme d 'Areski,
internée à Alger , etlui remit la fiole demor
phine refusée par le colon d 'Yakouren .
Commed'habitude,Areskifutavertides pro
jets de l'administrateur et de la complicité de
Tessadit . Il se rendit à Bou -Hini où , rencon
trant un habitant, Lonnés ben Embarek ,
il le pria de venir partager le koukous pré
paré par sa femme.
Lorsque le plat fut apporté sur la natte,
Areskidit à Lonnès :
– On affirme que tu es à la solde de l'ad
ministration qui t'aurait promis le burnous
bleu de canalice de la commune mixte,si tu
consentais à me livrer. Je n 'en crois pas un
mot, et je veux, au contraire, te prouver ma
grande amitié. Tu vas manger le koukous
156 LE BANDITISME

avantmoi; je n 'y toucherai que lorsque tu


auras terminé.
Lonnès,sansdefiance, et sachant, d 'ailleurs
qu'il n 'était point prudent de désobéir au
capitaine, mangea gloutonnement une bonne
part de ce kouskous auquel il trouvait une
saveur particulière. Mais dix minutesne s 'é .
taientpas écoulées, qu'il tombait sur la natte ,
terrassé pa” le lourd sommeil. Areski, très
jovial, après avoir ironiquement remerció
Tessadit, écrivit à l'administrateur d ’Azazga :
« Décidément, tu n 'as pas de chance et tu
« placesmalton argent.Lonnésben Embarek
« Tessadit, ma femme, et toi, très méchant,
« vous êtes trois imbéciles »
. L 'empoisonnement, demême que l'embus.
cade, ayantdonné des résultats négatifs , on
tenta de recourir à un troisièmestratagème. Il
fût décidé, en tout lieu , qu ’un agent de la
sureté d'Alger, M . Crouzet, serait installé
colon à Yakouren , qu 'il attirerait chez lui
Areski et ses principaux lieutenants par ses
EN KABYLIE 157
prévenances et ses cadeaux, et qu'aumoment
propice, aidé de ses serviteurs, agents
commelui, il s'emparerait des bandits. Avant
mêmel'arivéedes policiers à Tizi-Ouzou ,Areski
donnait, à ses soldats, le signalement de Crouzet
et de ses acolytes.Lesagents , humiliés, repri
rent le train suivant.. .

Un jour de novembre 1893, Areski décida


d 'attaquer Tabaroust, situé sur la commune
mixte d 'Azzefoun. Trois habitants de ce
village avaient fourni des renseignements
sur la bande Areski, et, pour ce fait, le capi
taine les avait frappés d 'une amende de cent
cinquante francs par tête , qu 'ils devaient
verser entre les mains de Beka, l' encaisseur
habituel des bandits. Mais , pour la pre
mière fois depuis qu' Areski opérait dans ces
parages, les Kabyles refusèrent de payer et
Beka fut éconduit .
Areski,ne pouvant tolérer qu'on lui man
quât ainsi de parole , décida de châtier sévè
158 LE BANDITISME
rement les gens de Tabaroust. Ilréunit chez
un garde-forestier français les chefs des
trois autres bandes qui tenaient la forêt en
même temps que lui: le vieil Abdoun ;
Mohamed-Naït-Saïd , chef des Béni-Flick , et
Areski-Ou -El-Hadj, chef des Béni-Haçaïn . Il
leur expliqua brièvement le cas et leur dé
montra que si les Kabyles refusaient main
tenant de payer l'amende, c 'en était fait du
métier de bandit. Il fallait une action com
mune contre Tabaroust, car l'intérêt de tous
était en jeu .
Le chef des Béni-Flick et celui des Beni
Haçaîn se faisaient un peu tirer l'oreille ,
mais le vieil Abdoun leur rappela que c' était
précisément à Tabaroust que, quelques mois
auparavant, son fils et ses meilleurs soldats
avaient été tués dans un guet-apens. La prise
de Tabaroust fut résolue.
Le soir même, lorsque les bandits virent
le village endormi, ils l'entourèrent d 'un
cordon de troupes,mirentle feu auxmaisons
EN KABYLIE 159

les plus proches. Les malheureux habitants,


réveillés en sursaut, sortirent en hâte de
leurs demeures. Reçus à coups de fusil, ils
s'enfuirent, affolés, poursuivis par les bri
gands, laissant, le long des sentiers, nombre
des leurs tués ou blessés. La justice se
transporta , le lendemain , sur les lieux ; elle
ramassa , aux alentours de Tabaroust, plus
de huit cents douilles de cartouches !
Cet acte de brigandage exaspéra , au plus
haut point, la population kabyle , qui des
cendit en masse de la montagne pour récla
mer la punition des coupables. Le sous-préfet
de Tizi-Ouzou se rendit aussitot à Alger,
exposa la situation grave au gouverneur et
obtint d 'organiser, sous son entière responsa
bilité, une nouvelle campagne :
- Prenez les bandits vivants autant que
possible , dit M . Cambon . Que pas un soldat,
pas un goumier, pas un cavalier, pas un
gendarme, ne soittué. Quantaux administra
teurs , s'il en reste quelques-uns sur le carreau ,
160 LE BANDITISME

tant pis pour eux. Cela rehaussera le prestige


des autres. » (sic).

M .Lefébure accepta ces conditions et orga


nisa l'expédition . On mit, sous ses ordres,
les administrateurs d ’Azzefoun, du Haut
Sébaou , de Michelet, de la Soummann et leurs
adjoints , les cavaliers et les goumiers des
communes-mixtes, les brigades de gendar
merie de la région , deux compagnies de
zouaves et un demi-peloton de spahis ; de
plus, on arma, de fusils Lefaucheux , les
Kabyles chez lesquels Areski avait : tra
vaillé », soit en volant, soit en assassinant,
soit en violant. Les marabouts ayant pré
tendu qu'Areskine pouvait être tué avec du
plomb, l'administration fit fabriquer des
balles d 'argent qu'elle remit aux tireurs les
plus renommés, à ceux qui avaient, à leur
actif, quelques cadavres de lions ou de pan - .
thères. Etce fut en plein hiver, le 25 novem
bre 1893, par un froid rigoureux, au milieu
EN KABYLIE 161

des tourbillons deneige , que l'on commença


les opérations.
Le plan du sous-préfet était ,ma foi, très
adroit. M . Lefébure fit occuper militairement
les villages les plus compromis par leur con
nivence avec les malfaiteurs , défendant aux
habitants, sous peine d 'arrestation immé
diate, de dépasser un périmètre convenu ,de
porter sur eux, lorsqu'ils sortaient du vil.
lage , des provisions de bouche, de laisser
leurs femmes aller ailleurs qu'à la fontaine ;
et, cependant les colonnes mobiles sillon
naient le pays, battaient les bois , fouillaient
les grottes.
Les bandits se sentant traqués de tous
côtés, mis dans l'impossibilité de se ravi
tailler, se réunirent, une nuit sur le Tam
gout au nombre de cent-cinquante et tinrent
conseil.
Les Abdoun opinèrent pour la résistance
à outrance, les attaques nocturnes des postes,
la mise à mort de tous les ennemis que l'on
162 LE BANDITISME

pourrait capturer. Si on les eut écoutés , pas


un bandit n 'aurait été pris et les agents de
l'administration se seraient vu forcés de
bien vite capituler. Mais Areski lâcha pied
et proposa la dislocation ; appuyée par les
Beni-Haçaïn , son opinion prévalut,et, dès
le lendemain , les indicateurs de l'adminis
tration signalaient dans les bois et sur les
crêtes, des petits groupes de six à huit
bandits. La plupart d'entre eux réussirent à
gagner la province de Constantine et se sau ·
vèrent dans les immenses massifs qui entou
rent Bougie ; les autres tombèrent, un à un ,
sous les balles des poursuivants ou dans les
enbuscades tendues par les administrateurs.
Moins d'un mois après l'entrée en campagne,
dix - sept bandits étaient tués et quarante
deux avaient été pris ou s 'étaient rendus...
Aussitôt après la dislocation , Areski et.
son fidèle Amar Ou M 'raï errèrent à travers
la brousse ; n 'osant approcher des villages,
ils se glissaient jusqu'à la ferme isolée
EN KABYLIE 163

d 'un colon de Yakouren – arrêté depuis –


où ils se procuraient quelques victuailles.
Rencontrés un matin par une petite colonne
volante qui tira plus de cinquante coups de
fusil dans leur direction mais sans les at
teindre, les deux bandits se séparèrent et
ne purent se rejoindre. Amar Ou M ’raï -
on l'a su depuis, – se cacha dans les grottes
du Tamgoutoù il retrouva le vieil Abdoun ;
Areski se réfugia sur le territoire de la Soum
mann, dans la province de Constantine.
On eut pu croire qu'Areski - el - Bachir,
le grand Kébir du Sébaou, cinq fois con
danné à mort et n 'ayant aucune illusion
sur le sort qui l'attendait s'il tombait vivant
entre les mains des roumis , se serait fait
tuer bravement, les armes à la main . Il
n 'en fut rien . Le Roi de la forêt, qui tantde
fois avait fait preuve de courage, se rendit
lâchement au caïd Belkacem , du village de
Seddouk , près d ’Akbou .
Belkacem , qui était l'amid'Areski, hésitait
164 LE BAXDITISME

à l'arrêter .Mais le bandit l’en pria avec tant


d 'insistance, qu'à la fin le caïd s'exécuta .
Belkacem , pour ce haut fait d 'armes, a été
promu officier de la Légion d 'Honneur ; il a
reçu , en outre, une prime de vingt mille
francs l. ..
Depuis son incarcération , Areski n 'a cessé
de correspondre avec ce chef indigène.
Dans une dernière lettre , il lui disait que le
gouvernement ayantfait main basse sur ses
biens etne pouvant, par cela même, toucher
un sou , « il lui serait reconnaissant s 'il vou
lait bien lui envoyer quelques centaines de
francs pour payer son avocat. Il lui ren
drait cet argent plus tard l... La lettre in
terceptée se trouve entre les mains de M .
Langlois, l'avocat d ’Areski.

La campagne fut habilementmenée par le


sous-préfet de Tizi-Ouzou qui, en toute occa
sion , paya de sa personne. Mais il est permis
de se demander pourquoi on fit appel aux
EN KABYLIE 165

soldats , qui ne coopérèrent qu'accidentelle


ment à l'affaire et restérent l'arme au bras,
tandis que les administrateurs et leurs
adjoints, aidés des cavaliers et des auxiliaires
des communes mixtes, participaientà toutes
les opérations, s 'exposaient sans cesse à
tomber sous les balles des bandits, cou
chaient à la belle étoile par un froid de
douze degrés ?..
Avec les dispositions prises par le sous
préfet de Tizi-Ouzou, par lesadministrateurs
d 'Azazga, de la Soummann, d ’Azzefoun , du
Djurdjura et par leurs adjoints, la présence
des soldats était inutile. Plus inutile encore,
nuisible même, la présence des gendarmes
dont l'incapacité absolue pour les marches
forcées et les difficultés de déplacement, ont
gêné plutôt que facilité les opérations.
Une seule fois, les forces militaires
adjointes aux colonnes et les gendarmes de
M . Bouras, concoururent à une affaire
sérieuse. Encore est-on en droit de se
166 LE BANDITISME

demander si les deux bandits tués n 'au


raient pu être pris vivants, sans cette prodi
galité exagérée de deux cents coups de feu . . .
Ilest vrai que ce procédé est plus conforme
aux allures guerrières, qu'il fait beaucoup
plus de bruit, et, partant, plus d 'effet...
Il ne serait pas juste de terminer cette
courte étude de meurs algériennes, sans
consacrer deux lignes au rôle joué par les
policiers, européens et indigènes, envoyés
sur les lieux par le gouvernement général.
Ces gens ne pensèrent qu 'à manger et boire ;
ils furent d 'une lâcheté abominable et prati
quèrent, à l' égard des indigènes, les chanta
ges les plus divers et les plus éhontés. Le
sous-préfet, outré de leurs agissements, en
informa leur chef direct : il ne lui fut même
pas répondu ...
Cette campagne a, naturellement, néces
sité de grosses dépenses, et la caisse des
fonds secrets était à sec, parait-il, depuis
longtemps. Que faire?.. Demander un crédit
EN KABYLIE 167

supplémentaire aux chambres, c'était se


heurter à un refus catégorique, et M .
Cambon ne pouvait décemment distraire,
pour couvrir ces frais , partie de son traite
ment de trois centmille francs. .. Comment
donc faire face à ces embarras financiers ?. ..
Le Gouverneur, qui n 'est jamais à court,
eut une idée lumineuse . Il s 'efforça de faire
comprendre aux fonctionnaires fortunés ,
qu 'ils seraient bien gentils s'ils prêtaient un
peu d 'argent à l'administration supérieure :
« Je saurai me souvenir des sacrifices con
sentis , » dit-il. Quelques-uns l'écoutèrent.
Aujourd'hui - une année après la campagne
- ils ne sont pas encore remboursés des
sommes volontairement avancées !
Mais ces avances étant loin de suffire, le
Gouverneur eut une deuxième idée, non
moins géniale que la première:
« Puisque l'on guerroye en Kabylie , pensa
t-il, pourquoi ne pas trouver dans le pays
même les ressources nécessaires ? »
168 LE BANDITISME

Aussitôt dit , aussitôt fait. On frappa d’ im


pôts exceptionnels les villages kabyles du
Haut-Sébaou,de Michelet, d’Azzefoun, et l'on
put recueillir ainsi une trentaine de mille
francs... Ce n 'était ni légal, ni logique, ni
humain : mais qu 'importe au gouverneur
Cambon ?

Areskiavoue quatorze assasinats; on l'ac


cuse d 'en avoir commis le double, sans
compter les menues peccadilles : vols, viols,
incendies, etc ... Il comparaîtra devant les
assises en même temps que vingt- sept de
ses co-accusés . D 'autres ont été renvoyés ,
par la chambre des mises en accusation ,
devant la police correctionnelle ; quelques
uns, parmilesquels plusieurs des Béni-Flick
et des Béni-Hacaïn , plus les complices euro
péens,ne serontcités que plus tard, - on ne
sait encore devant quelle juridiction , – sous
l'inculpation d'association de malfaiteurs.
On s'attend à douze ou quinze condamna
EN KABYLIE 169
tions à mort. Mais , lorsque le gendre du
hourreau Kazenænd – celui-ci n 'opérant
plus lui-même – aura tranché une douzaine
de têtes, aura -t- il tué le banditisme?...
Hélas ! non . En ce moment, sur les lieux
mêmes où les Areski et les Abdoun ont tra
vaillé pendant des années, les bandes se
réorganisent ; lesbrigands, tout d 'abord sur
pris par la furia apportée dans la répression
reprennentassurance et recrutent des cons
crits. Le Sous-Préfet de Tizi-Ouzou , encou
ragé par un premier succès, réclamait, ces
jours derniers, une nouvelle expédition...
Guillotine et répression n 'empêcheront pas
le banditisme ; d'autres Areski surgiront
des ravins de Kabylie et leur appel sera
toujours entendu , tant que les gouverne
ments refuseront d 'écouter les cris de souf
france, tant que tracasseries, spoliations,
usure, pourront engendrer la pire des con
seillères : la misère !...
FIN .
TABLE DES MATIÈRES

PHEFACE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE IT. - La Kabylie. — Le Kabyle. . .


CHAPITRE II . – Sous le sabre..
Chapitre III. – Régime civil. . . . . . . . . . .
Chapitre IV . – Colonisation officielle . . . . . .
Chapitre V. – Le Juif. . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE VI. – L 'usure . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE VII. — Le Brigandage . . . . . . . .
CHAPITRE VIII. – Abdoun. . . . . . . . . . . .
CHAPITRE IX . — Areski. . . . . . : : : : : : :
CHAPITRE X . -- La répression . . . . . . . . . . 147

ABBEVILLE, - IMPRIMERIE A . RETAUX .


RAOUL BERGOT

L'ALGÉRIE TELLE QU'ELLE EST


Un volume in -18 jésus à 3 fr. 50
(Envoi franco au recu du prix , timbre ou mandat-poste )
M . Raoul Bergt s'est attaché à peindre avec une
entière bonne foi la population de notre grande colonie
que des écrivains fantaisistes ont trop souvent étudiée
et décrite à la légère .
(Revue Bleue.)
Tout cela est écrit avec ſune énergie sauvage, d'un
style incorrect et puissamment coloré.
(Polybiblion .)
C'est la revanche de l'Algérie trop souvent décrit en
virtuose, même par des écrivains réalistes. .. Il a paru
peu de livres aussi nourris de faits sur notre grande
colonie africaine.
( Revue du Cercle Militaire.)
Il est regre 'table que no députés ne lisent pas ce livre .
Ceux qui ont fourni à l'auteur les matéruux de l'euvre
connaissent l'Algérie depuis de lingues années.
( L ' Indépendant de Mascara .)
L 'auteur apporte à son enquête les cuntributions de .
son expérience des choses d ’Algérie.
(L'Oued - Sahel.)
Tableaux parfois un peu sombres.
(Journal des Débats.)
GEORGES MEYNIE

L 'ALGERIE JUIVE
Un volume 18 jésus à 3 fr. 50
(Envoi franco au reçu du prix ,timbres ou mandat-poste)
L'auteur prend l' Arabe et le Juif avant la conquête
et les suit pas à pas jusqu'à nos jours , en faisant con
naitre les procédés employés par les Juifs pour exploi
ter nos Arabes et les Colons.
(L'Oued -Sahel.)
M . Meypié s'est chargé de donner un appendire à
l'ouvrage de M . Drumont en traitant la question des
Juifs d 'Algérie.
( Les Lettres et les Arts.)
L 'euvre de M . Meynié, écrite avec un style plein ce
force et de couleur, mérite d 'être lue et prom t pour
l'avenir des ouvrages sérieux et intéressants sur la
question .
( Manuel des Questions actuelles.)
L'auteur nous fait suivre du doigt la marche pro
gressive et désastreuse des Juifs dans cette colonie. Il
nous les montre meprisés par l'Arabe et l'Européen et
à juste titre, puisque leur génie est l'usure et qu 'ils se
dérobent au service militaire ; il nous peint leur main
mise de possession lente,mais sûre du pays par suite de
la bonne foi et des vices du vainqueur.
(Revue du Monde Catholique.)
Requisitoire sévère et que l'on dit documenté.
( Soir.)
GEORGES MEYNIE

LES JUIFS EN ALGÉRIE


Un vol. in - 18 jésusà 3 fr. 50
( Envoi franco au reçu du prix , timbres ou mandat-poste)
Cet o ,vrage, très intéressant, contient une foule
de renseignements sur la situation des colons et
la lutte sémitique en Algérie.
(Le Courrier du Soir.)
Tableau précis et clair de la lutte sémitique
en Algérie.
(Le Mot d'Ordre.)
Ardente critique de la mesure qui a rendusfran
çais les Juifs indigènes.
(La Pair).
L ’auteur se montre étonné, indigné même, de
voir les Juifs Algériens Français, tandis que les :
Arabes ne le sont pas. Le problème est grave .
( L'Echo de Paris )
Les Juifs en Algérie offrent le tableau , un peu
poussé au noir de la situation morale et politique
de la race israélite dans cette colonie .
... Les jugements sévères de M . Meynié ont
beaucoup de force.
( Journaldes Villeset des Campagnes.)
D ' CORRE

NOS CRÉOLES
Un vol. in :18 jésus à 3 fr. 50
(Envoi franco au reçu du prix , timbre ou mandat-poste )
Nos créoles étudie le caractère et l'esprit , les meurs
publiques et privées, le langage de nos concitoyens des
Colonies et plus particulèrement de ceux des Antilles.
( Journal des Débats.)
Ledocteur Corro s'est montré ici un vrai artiste docu
ments jusqu'au bout des doigts et spirituel jusqu 'au bout
des ongles.
. (Observateur Français.)
Ce n'est ni une satire ni un panegyrique : c'est un ta “
bleau consciencieux, mais plutôt sévèr", to jours spiri
tuel, bien des fois comique de nos Colonies. L 'auteur doit
s'attend .e aux clameurs des Créoles, si les esprits indé
pendants lui saveat gré dela conscience de son livre .
( Télégraphe.)
Loin d 'être un pamphlet, Nos Créoles constituent un
travail très sérieus et très documenté .
(Revue du Cercle Militaire .)
A côté d'un tableau que que peu sévère des meurs de
nosconcitoyens d 'Outre-Mer, le docteur Corre a réuninom -
bre de reuseignements utiles qui serout très précieux à
nos industriels , à nos négociants et à nos arınateurs .
(Nouvelle Revue.)
MAT- GIOI
(ALBERT DE POUVOURVILLE )

LA POLITIQUE INDO - CHINOISE


1892 - 1893
Un vol. in -18 jésus à 3 fr. 50
(Envoi franco nu recu du prix timbre ou mandat-poste)
Ce livre, curieux à tons égards, est précédé d'une
préface anonyme, ou l'une de nos premières person
nalités politiques agite, en quelques phrases décisives,
la question des rapports hiérarchiques entre le dépar
tement des Colonies et lesGouverneurs des pays'de Pro
lectorat.
(L'Estufetle.)
On voit que l'auteur a habilé le pays et vécu de la
vie et des luttes de là -bas Il en résu te une saveur
particulière qui fait que ce livre sur l’Indo - Chine est
surtout un livre indo - chinois fait par un Indo -Chinois
expérimenté et convaincu .
(Le Rappel.)
L'ouvrage n 'est pas écrit avec passion ... Ce livre
n 'est pas un paluphlet de circonstance. .. La consigne
est pourtant de se taire comme en face d 'un doc :
meni scandaleux .
(Le Moniteur Universel.)
Ce très instructif ouvrage est un formidable réquisi
toire contre M . de Lanessan qui n 'a su faire que des
fautes irrémédiables dans sa fatale administration de
l'Indo - Chine.
( L'Espérance de Nancy.)
AUGUSTE CHIRAC
L ’AGIOTAGE
SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE
5e édition . --- Deux volumes in -18, 7 francs
L 'auteur se propose de faire, à grand renfort d'anec
dotes scandaleuses et de noms propres , l'histoire de tous
les tripotages financiers qui ont, depuis dix -huit ans,
mis à sec l'épargne publique et fait le vide dans les
caisses de l'Etat » . Il suffit d'un mot pour définir le ca
ractère de cette compilation : c'est pour la France finan
cière le pendant de la France Juive, de M . E . Drumont.
(Journal des Débals).
Un pamphlet sanglant, mais aussi un ouvrage docu
mentaire intéressant et instructif. (Indépendance Belge.)
Deux volumes dont on peutdire qu 'ils sontredoutables .
(Gaze !te de France.)
Le livre montre, dans une argumentation serrée et
inflexible , jusqu'à quel cynisme imprévoyant peuvent
aller des classes dirigeante : improvisées et sans éduca
tion préalable . Il révèle la situation intolérable faite aus
petits par la côterie juive qui draine le capital national,
sans le moindre souci des intérêts des travailleurs.,. Je
ne puis d 'ailleursni ne veux acalyserici ces deux volumes
bondés de faits' et saisissants d 'actualité douloureuse .
(Observateur Francais.)
Pamphlet en deux gros volumes, où sont impitoyable
ment étalés, chiffres en main , les tripotages financiers
qui ont scandalisé, depuis dix-huit ans, la morale pri
blique . (Nourelle Revue.) "
La grande volerie agioteuse s'étant perpétuée et même
extensifiée sous la troisièine République, Toussenel et
Duchêne devaient avoir des continuateurs et les ont cus
en la personne d 'Auguste Chirac et d 'Edouard Drumont.
Du moment où les agissements des monopolateurs et
des accapareurs financiers constituent un véritable dan
ger public et se traduisent en spoliations mongoliques ,
nous avons voulu appeler l'attention du public démocra
tique sur ces livres vengeurs. (L 'Homme Libre.)
Dans aucune cuvre contemporaine n 'ont été dévoilés,
analysés, catalogués , expliqués , flétris avec cette science
certaine et cette maestria justicière, ies tripotages finan
ciers et les intrigues politiques de la bande rapace et
malfaisante des tripoteurs. (Intransigeant.)
KALIXT DE WOLSKI

LA RUSSIE JUIVE
Troisième édit. – Un volume in - 18 jésus, 3 fr. 50
Cette production forme pour l’Empire moscovile le
pendant de la France Juive.
( Journaldes Débats.)
Ce livre a pourmoi la valeur d'un témoignage.
(Rappel.)
C 'est une cuvre de combat, mais c'est faussi et
surtout un livre d 'étude.
( National.)
Ouvrage documenté et curieux,qui a sa placemarquée
dans la bibliothèquede tous ceux qu'indigne ou sim
plement inquiète la conquête juive.
(Pilori.)
Curieux renseignements sur la vie et la condition
s ciale ou politique des Juifs d'Orient.
( Echo de Paris.)
Ce livre est une euvre de combat, qui retrouvera
la même faveur que la France Juive.
(Mémorial diplomatique.)
La Russie Juive est un livre à méditer ..., de tels livres
ne sont pas assez nombreux .
(Bibliographie catholique.)
Toute la presse allemande et russe parle de ce livre
étonnant, qui ressemble à la France Juire, d'Edouard
Drumont... L 'auteur y peint au vif la Russie juive ,
c 'est - à - dire l'influence immense et occulte que les
Juifs y exercent au moyen de l'usure, de la vente de
l'alcool et d'autres infâmes spéculations.
(Obserratore Catolico.)
JUGUSTE CHIRAC

OC EST L'ARGENT ?
Ou vol. i:.-18 jésus à 3 fr. 50
(Encoi franco au recu du priä , timbres ou mandat-poste)
Voilà M . Auguste Chirac, un habile manieur de
chiffres, qui pose une question insidieuse : Ou est
l'argent ? Or, l'argent dont il est question dans ce
travail est celui qui e -t représenté par les billets de la
Banque de France. Selon M . Chirac, il paraîtrait que
l'encaisse métallique de notre premier établisseinent
financier ne serait pas du tout celui qu 'accusent les bi
Tans. (Revue des Livres Nouveaux .)
Nous engageons nos lecteurs à étudier ce livre.
(Banque Publique.)
Livre bourré de chiffres dont l'objet est de « dénoncer
la di parition du numéraire français et de démuntrer
que la Banque de France dissimule un déficit de caisse
dépassant un miliard . » ( Débats .)
Chiquement composé de chiffres et de documents ,
mis à la portée des moins habiles en calcul, ce livre
est des plus intéressants et des plus capables de faire
pen: er . (Univers.)
Véritable travail de bénédictin .
(La Question sociale.)
Il me semble impossible qu ’on traite des accusations
pareilies par le mépris... On a beau être fin de siècle,
c'est vexant tout de même d'être traité de voleur pen
dant 300 pages. (Le Carillon .)
DATE DUE

NOV 01 2007

PRINTED IN U.S .A

GAYLORD
DT
279
. 15
02994
753

NOV 2 3 1971
.5
72 9
DI
V