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CLÉMENT

D'ALEXANDRIE

SA DOCTRINE ET SA POLÉMIQUE

PAR

L'ABBÉ J. COGNAT

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(Clbm.

d'Alex., Strom. F, 18, p. 697.)

PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

V AI.A/S-ROYAI , 13, GAI.ERIB D'ORLEANS.

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CLEMENT

D'ALEXANDRIE

SA DOCTRINE ET SA POLÉMIQUE

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CLÉMENT

D'ALEXANDRIE

SA DOCTRINE ET SA POLÉMIQUE

L'ABBE J. COGNAT

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(Clem. d'Alex., Strorn. V, 13, p. 697.]

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PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLEANS.

1859

Tous droits réservés.

>

65

ClrSlJ

ARCHEVÊCH É DE PARIS.

François-Nicolas-Madeleine MORLOT, par la

miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège apostolique,

Cardinal -Prêtre de la sainte Eglise romaine, du titre des

SS. Nérée et Achillée, Archevêque de Paris.

Sur le rapport très-favorable qui nous a été fait de l'ouvrage

intitulé : Clément d'Alexandrie, sa doctrine et sa polémique, par

M. l'abbé J. Cognât, Nous avons permis et permettons d'imprimer ce livre, dont la publication nous paraît utile et opportune. L'auteur s'est

livré à des recherches consciencieuses, et il en a exposé le

résultat avec des sentiments et un talent qu'il nous est agréable

de louer, et nous souhaitons que les ecclésiastiques savants et

laborieux de notre diocèse voient dans cet éloge la particulière estime que nous inspirent les travaux sérieux et les fortes

études.

Donné cà Paris, sous notre seing, le sceau de nos armes et le

contre-seing du Secrétaire de notre Archevêché , l'an du Sei- gneur mil huit cent cinquante-huit, le deuxième jour du mois

de novembre.

f F.-N., Cardinal Archevêque de Paris.

Par mandement de Son Éminence,

E. J. LAGARDE.

Chanoine honoraire, secrétaire général.

Digitized by the Internet Archive

in 2011 with funding from

University of Toronto

http://www.archive.org/details/clmentdalexandOOcogn

PllÉFACE

En s'imposant au monde comme une vérité divine, surna-

turelle et obligatoire, l'Évangile a soulevé une question que

Ton trouve mêlée à tous les événements et présente à toutes

les époques de l'histoire des sociétés chrétiennes. Cette

question, sous la diversité des noms qu'elle reçoit ou des

formes qu'elle revêt, cache un problème unique dont la so-

lution a préoccupé les plus grands esprits de tous les siècles.

A voir la manière dont il se mêle aujourd'hui encore aux

luttes des chrétiens contre les incrédules et aux débats inté-

rieurs des catholiques entre eux, il est évident que ce pro-

blème est le nœud des choses divines et humaines, et im-

plique des intérêts qui survivent à tous les temps et à toutes

les transformations.

Ce problème consiste à déterminer les rapports de l'ordre

naturel avec l'ordre surnaturel , la part et les droits respectifs

ii

CLÉMENT D'ALEXANDRIK.

de la foi et de la raison, do l'autorité divine et do la liberté

humaine dans lo triple domaine de la religion, do la science

et de la politique.

Il comporte trois solutions.

La première solution consiste à nier le premier terme du

problème, c'est-à-dire Tordre surnaturel. Elle considère la

religion, non comme un fait divin et surnaturel, mais comme

un phénomène humain et naturel; non comme une institution

d'origine divine, mais comme un produit de la pensée et de

l'activité humaine.

La seconde réponse au problème tend à supprimer ou,

au moins, à déprimer Tordre purement naturel en refu-

sant à la raison humaine, en dehors de l'enseignement

direct et surnaturel de Dieu, toute autorité comme principe

et règle de croyance et de conduite.

Entre ces deux solutions extrêmes qui appartiennent au

rationalisme et au fidéisme, se place une solution moyenne

qui, admettant comme un fait incontestable l'existence de

deux ordres de choses en ce monde,

Tordre naturel et

Tordre surnaturel, cherche à déterminer les différences qui

les séparent, les affinités qui les rapprochent, et le lien com-

mun qui les unit sans les confondit 4

.

Cette dernière solution, consacrée par les définitions de

l'Église, est celle de tous les grands théologiens catholiques.

Elle esl en particulier celle d< 4 Clémenl <l" Uexandrie, dont

la théorie a ouvert la voie et servi de guide aux docteurs

PREFACE.

[il

chrétiens qui ont traité, depuis seize siècles, la question dé-

licate et épineuse des rapports de la foi et de la raison,

Clément, disciple de saint Pantène et maître d'Origène,

l'une des gloires de l'illustre école d'Alexandrie, à laquelle il

semble avoir, le premier, imprimé une direction puissante,

peut être considéré comme le Père de la philosophie chré-

tienne. Il fut en effet le premier docteur chrétien qui non-

seulement fit usage de l'érudition profane et de la philosophie

grecque dans l'exposition et la défense du christianisme,

mais qui, de plus, insista sur la nécessité d'unir la foi avec-

la raison, la théologie avec la philosophie, la religion avec la

science, et chercha à définir les conditions et les avantages

de cette union.

Sous ce rapport, l'étude des écrits de Clément d'Alexan-

drie est d'un intérêt tout particulier dans les circonstances

présentes. On y voit que les controverses si vives qui agitent

et partagent aujourd'hui les esprits ne sont ni nouvelles ni

propres à ce temps ; qu'elles se sont produites avec éclat dès

le ii e siècle de l'Église, et que, sous des noms différents,

il est facile d'y reconnaître les mêmes hommes et les mêmes

doctrines.

Notre travail n'est donc pas une œuvre de pure érudition

historique. C'est pour répondre à des besoins présents, pour

résoudre des questions contemporaines, que nous nous

sommes proposé d'exposer la doctrine et la polémique de

Clément d'Alexandrie.

i\

CLEMENT D ALEXANDRIE.

Cette doctrine, pour être bien comprise, exige que Ton

n'ignore ni les causes qui Font préparée, ni les circonstan<

et les besoins qui Font produite. C'est à quoi nous avons con-

sacré le premier livre qui fait connaître Clément, ses maît'

et ses adversaires. Vient ensuite, dans les quatre livres sui-

vants, l'analyse raisonnée de ses principes sur la philoso-

phie, sur la foi et sur l'union de la foi et de la raison, d'où

la gnose. Enfin, dans une conclusion, nous avons essayé

(F apprécier cette doctrine dans son ensemble, dans s *

résultats historiques et clans son application pratique à

l'apologie contemporaine du christianisme.

Tel est le plan sommaire de cet ouvrage. Quant à son but.

il est suffisamment indiqué par le principe qui lui sert d'épi-

graphe, et qui est emprunté à Clément :

« C'est le fait des mêmes hommes de mépriser la philo-

< sophie, et d'attaquer la foi, de louer l'injustice et de placer

le bonheur dans l'asservissement aux passions. »

Voici l'indication des sources ou nous avons puisé, el des

auteurs que nous avons consultés. Nos Lecteurs pourront >

trouver un moyen de contrôler nos propres jugements, i

pénétrer plus avanl qu'il ne nous a été donné de le faire dans

Fétude de la question el, dans la doctrine de notre illustre auteur.

I' Clem

candrini Opéra

tant, recognita et illustrata

PREFACE.

v

Sancti Justini philosopha et martyris Opéra etc. Lutetiae Parisiorum,

1(315.

Sancti Irenei adversus hereses Libri Y

Parisiis, 1710.Avec la sa-

vante dissertation de D. Massuet. Apparatus ad Bibliothecam maximam Veterum Palrum, etc.; opéra et

studio D. Nicolas Le Nourry. T. I. Parisiis, 1703.

Patris Gothefridi Lumper

Historia trium prim. sœcul. et virorum

doctissim. Pars IV et V. Augustee Vindelicorum, 1787.

Histoire générale des autetvrs sacrés et ecclésiastiques Ceillier. t. II. Paris, 1730.

par D. Remy

La Patrologie ou Histoire littéraire des trois premiers siècles de VÉglise

chrétienne

par Jean Mœhler, traduite de l'allemand par Jean Cohen,

t. IL Paris, 1853.

Bossuet. Œuvres complètes. Tradition des nouveaux mystiques. Ce que Clément d'Alexandrie et son école entendent par gnose, où Res-

sources que Vâme trouve : dans V ordre naturel, et dans l'ordre surnaturel

pour s'élever à Dieu. Par le P. Speelman.

livraisons de juin, juillet et août 1855.

Dans la Revue dcLouvain,

10° Histoire du dogme catholique pendant les trois premiers siècles de

l'Église, et jusqu'au concile de Nicée, par M. l'abbé Ginoulhiac, 2 vol.

Paris, 1852.

11° Essai sur la polémique et la philosophie de Clément d'Alexandrie par

l'abbé Hébert Duperron. Paris, 1855.

12° Cours d'histoire ecclésiastique, par l'abbé P. S. Blanc. T. I. Paris, 1853.

Parmi les auteurs protestants ou rationalistes, nous avons

consulté entre autres :

Dissertatio historica de vita et scriptis Clementis Alexandrini. Auct. Joanne et Freder. Tribbecliovio. Halee Magd., 1706.

De Schola que Alexandrie floruit catechetica Commentatio historica et

theologica. Scripsit Henricus Ern. Ferdin. Guerike. Halis Saxonum, 1825.

De yvùxjsi Clementis Alexandrini et de vestigiis neoplatonice philo-

sophie in ea obviis Commentatio historica theologica. Scripsit Aug. Ferdin. Doehne. Lipsiae, 1831.

Clementis Alexandrini théologie moralis capitorum selectorum particule.

Commentatio academica quam scripsit Hermannus Reuter. Berolini, 1853.

Clementis Alexandrini de \oyou Doctrina. Scripsit Hugo Laemmer.

Lipsise, 1855.

vi

CLEMEN'J D'ALEXANDRIE.—PRÉFACE.

ii" Histoire de la philosophie chrétienne, par Ritter, traduction française, Paris.

7" Histoire de l'École d'Alexandrie, par M. Jules Simon. Paris, 1845.

Histoire critique de l'École d'Alexandrie, par M. Vacherot. Paris, 1817.

Plusieurs autres auteurs moins importants seront indiqués en leur lieu dans la suite de l'ouvrage.

Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de nommer les

maîtres bienveillants dont la science et les conseils nous ont

rendu possible un travail au-dessus de nos forces. Nous les

prions du moins de recevoir ici le témoignage public de notre

profonde et religieuse gratitude.

J.

C.

Paris, Fête de tous les Saints, 1858.

ERRATA

Livre III, ehap. n , p. 1(53, ligne 3, au lieu de

Le Fils ri est pas en tout sens comme le Père , lisez

Le Fils ri est pas un en tout sens comme le Père.

Et à la page 164, ligne 6, au lieu de :

La

source originaire de la Trinité, lisez :

La source originaire de la Divinité.

Livre IV, cliap. ix, p. 359, ligne 6, au lieu de :

Il ne

les

fait point entrer, lisez :

Il ne le fait point entrer.

Livre V, ehap. i, p. 364, ligne 16, au lieu de :

Que le gnose de Clément^ lisez :

Que la gnose de Clément.

P. 442, ligne 10, au lieu de :

L'Intelligence seconde hypothèse, lisez :

L'Intelligence seconde hypostase.

CLÉMENT D'ALEXANDRIE

LIVRE I

COUP D'ŒIL HISTORIQUE SUR LES RAPPORTS DU CHRISTIANISME

et de la science profane

durant les deux premiers siècles de l'Église.

CHAPITRE I

Nature et caractère de l'enseignement de Jésus-Christ, de la prédication des apôtres et de leurs premiers successeurs. Les premiers apologistes.

Durant le premier siècle de son existence, le christia-

nisme demeura presque complètement étranger à la philo-

sophie comme à la littérature profanes. Les chrétiens ne

s'occupèrent des sciences grecques, ni pour les cultiver,

ni pour les combattre, et cette indifférence s'explique facile-

ment par la nature même de la religion et par les circon-

stances au milieu desquelles elle s'établit dans le monde.

Jésus-Christ s'est annoncé à la terre comme un Messie

divin, comme l'envoyé de Dieu, comme Dieu lui-même.

« Je suis d'en haut, dit-il aux Juifs. En vérité, en vérité, « je vous le dis, je suis avant qu'Abraham ne fût ; je suis

2

CLÉMENT D'ALEXANDRIE.

« la voie, la vérité et la vie. Celui qui me voit voit aussi

« mon Père : mon Père et moi nous ne sommes qu'un. Ma

« doctrine n'est pas ma doctrine, mais celle de mon Père

« qui m'a envoyé *i »

Avec ce caractère divin qui le séparait si profondément

d'un philosophe, et donnait à sa parole l'autorité d'une

révélation positive, le Sauveur ne pouvait pas abandonner

sa doctrine à la merci d'une démonstration scientifique,

faire dépendre la croyance aux vérités qu'il révélait des

lumières de la raison individuelle. La parole de Dieu ne se

prouve pas à la façon d'une thèse philosophique, elle s'im-

pose d'autorité à l'intelligence humaine : le droit de discus-

ni

sion dans le disciple suppose la possibilité d'erreur dafis

le maître.

Qu'on lise l'Évangile. On y trouve des affirmations et

des préceptes ;

des récits et des paraboles : on n'y ren-

contre rien qui ressemble à une méthode scientifique pro-

prement dite.

Dans ses conversations et dans ses discours, Jésus-Christ

affirme et commande ; il discute rarement. On ne le voit pas, comme Socrate, prendre son point de départ dans

arriver , par une induc-

une idée qu'il analyse pour

tion savante, à une conclusion qu'il veut faire accepter.

Il ne cherche pas, comme Aristote, à coordonner entre eux

les divers points de sa doctrine, et à les rattacher à un

principe évident. Jl ne suit aucun ordre scientifique* l ne

fleur, un champ de blé, une tempête, un figuier, le >p

tacle de la nature, ou celui des infirmités humaines, lui

fournissent également l'occasion d'exposer à la foule qui s'ftU&che à ses pas, ou aux apôtres qu'il s'est choisi^ les

plus hauts mystères, les préceptes de la morale la pins

1 Jormn . p&ssim

LIVRE I.

3

pure. Il raconte, selon l'expression si juste de l'un des his-

toriens de sa vie, il raconte comme un témoin ce qu'il voit

dans le sein de son père ; il révèle le monde divin d'où il

est descendu, et vers lequel tout cœur humain aspire ; il

rend témoignage à la vérité, en s' affirmant et en se mani-

festant lui-même.

S'il rencontre sur sa route quelque esprit rebelle, quel-

que Pharisien enflé de la science de la loi, il en appelle non à l'évidence intrinsèque des vérités qu'il annonce,

mais à l'autorité de ses œuvres, qui attestent sa mission et

sa nature divine.

« Je

parle, et vous ne me croyez pas ;

« cependant les œuvres que j'accomplis rendent témoi-

« gnage de moi l . » Il en appelle aux prophéties, c'est-à-

dire encore à des faits et non à des idées. « Interrogez les

« Écritures, vous y trouverez la preuve de ma mission 2 . »

En un mot, s'il daigne accepter quelquefois la discussion

de la part de ses contradicteurs, c'est uniquement sur le fait de sa mission divine, jamais sur la vérité intrinsèque

de ses enseignements. Il consent à donner une garantie à

la raison, en prouvant sa divinité par les prodiges qu'il

opère; mais, ce besoin légitime de toute créature raison-

nable une fois satisfait, il exige, sans autre démonstration,

la soumission de ses auditeurs à la vérité qu'il enseigne.

Tel est le fondement du devoir et de la nécessité de la

foi. A une doctrine qui se présente appuyée sur une autorité

divine on ne peut, on ne doit répondre que par la sou-

mission la plus absolue de l'esprit. Soumettre la parole de Dieu à l'examen, et mettre en doute sa vérité, n'est pas

seulement un acte de déraison, c'est un mépris coupable

delà véracité divine.

1 Joann., 10-25. « Joann., 5-39.

4

CLÉMENT D'ALEXANDRIE.

Aussi Jésus-Christ revient-il, en toute occasion, avec la

plus grande insistance, sur la nécessité de croire. C'est la foi qu'il exige, avant toutes choses, de ses disciples, comme

une condition indispensable de connaissance et de salut J

11 condamne les Juifs, qui n'ont pas cru en lui, malgré les

preuves qu'il leur a données de sa puissance divine 2 . « Si

.

« vous ne croyez

en moi ,

vous mourrez dans votre

3 . » Si l'incrédulité produit l'aveuglement et la

mort, la foi, au contraire, est un principe de lumière et de

vie. C'est à la foi que Jésus pardonne ; c'est la foi qu'il

« péché

exauce, qu'il admire, qu'il béatifie. Enfin, c'est à leur foi

que ses disciples devront la puissance d'opérer des prodiges plus étonnants que ceux dont il a rempli la Judée ,f

.

Le caractère de la mission que Jésus-Christ donne à ses apôtres est en parfaite harmonie avec la nature de la doc-

trine qu'ils doivent propager dans l'univers. « Comme mon

« Père m'a envoyé, je vous envoie. Tout pouvoir m'a été

« donné au ciel et sur la terre : allez donc, et enseignez

« toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils

« et du Saint-Esprit; leur apprenant à observer les pré-

« ceptes que je vous ai donnés. Voilà que je suis avec vous

« jusqu'à la consommation des siècles 5 . Le consolateur,

« qui est le Saint-Esprit, que mon Père enverra en mon

« nom, vous enseignera toutes choses, et vous fera res-

« souvenir de ce que je vous ai dit 6 . Vous recevrez la

« vertu du Saint-Esprit, qui descendra sur vous, et vous

« me rendrez témoignage jusqu'aux extrémités de la

1 Luc, 10-22.

2 Joann., 15-24. » Joann., 8-24. * Joann., 14-12.

»

Mat th

28-18-199.

6 Joann . 14-26.

LIVRE I.

5

« terre l . Quand on vous traînera devant les tribunaux

« des hommes, ne préméditez point ce que vous devez

« dire ; mais dites ce qui vous sera inspiré à l'heure même ;

« car ce n'est pas vous qui parlez, mais le Saint-Esprit

« qui parle en vous 2 . Celui qui croira sera sauvé, celui

« qui ne croira pas sera condamné. »

Ainsi les apôtres étaient établis les témoins irrécusables

d'un fait divin, qui comprenait la vie et les enseignements

de leur maître. Leur parole, soutenue par la vertu de l'es-

prit de vérité, ne pouvait être que la reproduction, que

l'écho fidèle de la parole divine qui avait retenti dans les

bourgades de la Judée. En leur confiant le ministère de la

prédication, celui qui les envoyait se réservait le soin d'en

assurer la vérité et la puissance. Ils n'avaient qu'à répandre,

sous la conduite de l'Esprit saint, la semence de la parole évangélique, telle qu'ils l'avaient reçue : c'est d'en haut

qu'elle devait recevoir sa fécondité.

Il est certain que les apôtres ne comprirent pas autre-

ment leur mission. Profondément convaincus de la divinité

de leur maître, pleins de confiance dans l'assistance qui leur est promise, ces pauvres bateliers n'hésitent pas à se

poser à la face de l'univers en témoins d'un Dieu crucifié.

Aucune difficulté ne les embarrasse, nul obstacle ne les

arrête, nulle impossibilité ne les effraye. Jamais le monde ne vit un pareil spectacle. Le courage de ces hommes

que l'on reçoit comme des dieux, ou que l'on poursuit

à coups de pierre, n'est dépassé que par leur confiance

inébranlable dans le succès. Ils disent à tous,

dans un

langage barbare, et avec un ton de vérité et de convie-

1 Act., 1-8.— Luc, 24-28. 2 Marc, 13-11.

6

CLÉMENT D'ALEXANDRIE.

tion inimitable : « Nous vous prêchons la parole de la vie

« qui était dès le commencement, que nous avons enten-

« due, que nous avons vue de nos yeux, que nous avons

« regardée avec attention, que nous avons touchée de nos

mains ; car la vie s'est rendue visible ; nous l'avons vue, a nous vous en rendons témoignage ; nous vous l'annon-

«

«

çons, cette vie éternelle qui était dans le Père, et qui

«

est venue se montrer à nous i . Nous sommes témoins

s

des faits que nous annonçons, nous et l'Esprit saint, que

« Dieu a répandu sur ceux qui sont dociles à sa parole 2

.

« Les Juifs cherchent la vérité dans les miracles ; les Gen-

« tils invoquent la sagesse humaine. Pour nous, nous prê-

« chons Jésus-Christ crucifié, qui est un scandale aux

« Juifs et une folie aux Gentils 3 . » Les apôtres se regar-

dent donc avant tout comme les historiens de leur maître.

Ils s'annoncent comme des témoins, comme des témoins

qui ont vu, entendu, touché. Ce témoignage, ils le répètent sous toutes les formes, ils le soutiennent jusqu'à la mort ;

mais ils ne cherchent pas à adoucir par les artifices et les

délicatesses du langage, ou à rendre vraisemblable par la

force du raisonnement un récit qui devait paraître si in- croyable, si absurde h des Grecs et à des Romains. « Ils

« craindraient, disent-ils, d'anéantir la croix de Jésus-

« Christ s'ils se dépouillaient du caractère de témoin* et

« d'organes de la parole divine, pour prendre le rôle de

« rhéteurs ou de philosophes *. Les aimes de notre milice

« ne sont pas des armes charnelles et n'ont rien <k la fai-

« blesse de la chair ; mais elles sont puissantes de la puis-

1 .1 ".mu., / Epist , 1-2.

' .1-7., 5-33.

:1 / ad Corinth., Il

' l ad Corinth., 17.

LIVRE 1.

7

« sauce de Dieu, pour renverser les remparts qu'on leur

« oppose, confondre les raisonnements humains, abattre

« toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu,

« réduire en servitude tous les esprits et les soumettre à

« l'obéissance de Jésus-Christ 1 . » « Il est écrit, dit ailleurs

« saint Paul

°

2 , je détruirai la sagesse des savants et je

« rejetterai la prudence des sages. Que sont devenus les

« sages, les docteurs de la loi? Que sont devenus ces

« esprits curieux des sciences de ce siècle? Dieu n'a-t-il

« pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? Car

« Dieu voyant que le monde avec la sagesse humaine ne

« l'avait point connu dans les ouvrages de la sagesse

«

divine, il

lui a plu de sauver par la folie de la prédica-

« tion ceux qui croiraient en lui 3 . »

que l'enseigna son

auteur, tel que le comprirent les apôtres, différait essen-

tiellement de la philosophie, en ce qu'il se présentait non

comme un système d'idées, comme le résultat de recherches

scientifiques, mais comme une révélation proprement dite,

comme un fait positif et divin , ayant un caractère histo-

rique, aussi bien qu'une signification rigoureusement dog-

matique. Comme fait historique, il avait sa preuve dans le

témoignage autorisé par le miracle ; et ce fondement une

fois établi dispensait de toute autre démonstration. Le con- tenu de la révélation avait un principe certain et une raison suprême dans la réalité de son origine divine. Dès

lors on n'avait que faire des procédés ordinaires de la

science. Ils devenaient inutiles à l'enseignement et à la

propagation de l'Évangile. Le concours de la philosophie,

On

le

voit ,

le

christianisme tel

1 II ad Corinth., 10, 4 sq. 2 I ad Corinth., v. 19 sq.

3 Cf. ad CoJoss., 2, v. 8 sq .

8

CLEMENT D'ALEXANDRIE.

loin d'être utile à la religion nouvelle, aurait pu lui être

funeste, en lui donnant le caractère d'un système religieux,

établi et accrédité par des moyens humains *.

Toutefois, ce dédain, facile à concevoir dans des hommes

tels que les apôtres, n'allait pas, comme on le prétendit

plus tard, jusqu'à une condamnation absolue des lettres et

de la philosophie. Les premiers instituteurs du christia-