Vous êtes sur la page 1sur 372

>^

.'F.vvf.^

^^

*9f^.^^^-

r t?

^

^'É:

2 - ^'^^^^

-t^^'" ^.

^

: *f

^,

^1K

^

V

X'N

%.

Digitized by the Internet Archive

in 2009 witii funding from

University of Ottawa

littp://www.arcli ive.org/details/figuresbyzantineOOdieli

FIGURES BYZANTINES

Deuxième Série

LIBRAIRIE ARMAND COLIN

CHARLES DIEHL

Figures byzantines. (Première série.) Un vol. in-18 Jésus

50

(3° ÉDITION), broché

3

fr.

(Couronné -par l'Académie française. Prix Marcelin-Guêrin.)

La vie d'une impératrice à

Byzance. Athénaïs.

Théodora.

Irène. Les romanesques aventures de Basile le Macédonien. Les

quatre mariages de l'empereur Léon le Sage. Théophano. Zoé la

porphyrogénète. Une famille de bourgeoisie à Byzance. Anne

Dalassène.

Figures byzantines.

Jésus, broché

'Deuxième série.) Un volume in-18

3 fr. 50

Excursions archéologiques en Grèce. In volume in-18 Jésus

avec 8 plans Mi" édition), broché

4

fr.

{Couronné nar l'Académie françaiae. Prix Montijon).

Les découvertes do l'archéologie au xix" siècle. Les fouilles de Myeènes.

Tiryntho. Dodono. L'Acropole d'.\tliènes. Délos. Le toniplo

d'Apollon Pto'ios. Olympie. Eleusis. Épidauro. Tanagra, etc. etc.

En Méditerranée : Promenades d'Histoire et d'Art. Un volume

in-18 Jésus (2" édition), broché

3 Ir. 50

(Ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.)

Dans la Dalmatio romaine. Le palais do Dioclétien à Spalato. Les

fouilles de Salone et les origines thréticnnos. Chez

les Slaves

do

l'Ailriaiiquo. Los souvenirs de la Franco eu Dalmatio. Kn Bosnie-

Herzégovine.

Les fouilles do Delphes. La Sainte-Montagne do l'Athos.

Consiaiiiinople. Notes et souvenirs. 'Villos mortes d'Orient.

L'art français à Chypre et à Rhodes. Jérusalem.

D

CHARLES DIEHL

Professeur d'histoire bvzantine à l'Université de Paris.

FIGURES

BYZANTINES

Deuxième Série

BYZANCE ET L OCCIDENT A L ÉPOQUE DES CROISADES

ANNE

COMNÈNE IRÈNE DOUKAS

ANDRONIC COMNÈNE UN POÈTE DE COUR

PRINCESSES d'occident

A LA COUR DES COMNÉNES ET DES PALÉOLOGUES

DEUX ROMANS DE CHEVALERIE BYZANTINS

Librairie Armand Colin

Paris, 5, rue de Méziéres

I 908

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

FIGURES BYZANTINES

CHAPITRE I

BYZANCE ET L'OCCIDENT

A L'ÉPOQUE DES CROISADES

I

Lorsque, vers les dernières années du xi^ siècle,

la première croisade mit pour la première fois en

contact direct et immédiat l'Orient byzantin et l'Occi-

dent latin, le contraste était grand, la différence pro-

fonde entre les deux civilisations, ou plutôt entre les deux mondes qui se rencontraient.

Au moment où les bandes indisciplinées de

la

croisade déversaient sur Tempire grec leur flot d'en-

vahisseurs, Constantinople était toujours encore une des plus admirables cités de l'univers. Sur son marché,

véritable centre du monde civilisé, s'accumulaient et s'échangeaient les produits de toutes les parties de

la terre. Des mains de ses artisans sortait tout ce que le moyen âge a connu en fait de luxe précieux

et raffiné. Dans ses rues circulait une foule bariolée

et bruyante, en somptueux et pittoresques costumes,

2

FIGURES BYZANTINES

si magnifique que, selon l'expression d'un contem-

porain, « ils semblaient tous des enfants de rois ».

Sur ses places, encadrées de palais et de portiques,

s'alignaient les chefs-d'œuvre de Tart classique. Dans les églises aux coupoles colossales, les mo-

saïques jetaient des éclairs d'or parmi la profusion

des porphyres et des marbres. Dans les grands palais

impériaux du Boucoléon et des Blachernes, si vastes

qu'ils semblaient des cités dans la cité,

la longue

suite des appartements étalait un luxe inouï. Les

voyageurs qui,

au

cours du xii'' siècle,

ont visité

Constantinople, les pèlerins de la croisade qui ont

pris la peine

en leur naïf langage, les

de noter,

impressions qu'ils éprouvèrent, Benjamin de Tu- dèle comme Édrisi, Villchardouin comme Robert de Clari, ne peuvent, en décrivant cette ville incom- parable, retenir leur admiration. Les trouvères d'Oc-

cident, à qui était parvenue la renommée de ces

splendeurs, parlent de Constantinople comme d'un

pays de rêve, entrevu dans un miroitement d'or. D'autres écrivains énumèrent complaisanimeut les

reliques précieuses qui remplissaient les églises de

Byzancc. Mais tous ont été également frappés d'une

même chose, la prodigieuse, l'incommensurable ri- chesse de celle ville qui, selon le mol de Villchardouin,

« de toutes les autres était souveraine ».

Ce n'est pas tout. Dans l'Europe du xi" siècle,

Conslanlinoplc était vraimeni la reine des élégances. Tandis que les rudes clievaliors d'Occident n'avaient

guère pour souci et pour divcrlissemcnt que

la

chasse et la guerre, la vie byzantine était inliniment

raffitiéc et luxueuse; la distinction des manières, la

BYZANGE A L EPOQUE DES CROISADES

3

des arts y étaient universellement répandus. Et bien

plus encore peut-être que par la prospérité maté-

rielle de cette magnifique capitale, les barons de la

croisade furent étonnés par la pompe merveilleuse du cérémonial qui environnait la personne de l'empereur,

par ces complications de l'étiquette qui creusaient un

abîme entre l'orgueilleux souverain de Byzance et le

reste de l'humanité, par ces apothéoses théâtrales,

où le basileus apparaissait comme le représentant ou

plutôt comme l'émanation même de la divinité.

Dans cette société élégante, dans cette cour céré-

monieuse, à la stricte et minutieuse hiérarchie, les

croisés d'Occident apparurent comme des rustres

assez mal élevés, comme de fâcheux et gênants

trouble-fêtes. Aussi bien, pleins d'un mépris pro-

fond pour ces Grecs schismatiques, incapables en

leur rude suffisance de rien comprendre à tant de

s'en

raffinements et de nuances de politesse,

et

trouvant froissés dans leur amour-propre comme

d'un manque d'égards, enfin et surtout fort excités

par ce prodigieux étalage de richesses, les Latins

ne firent rien pour arrondir leurs angles, et ils se

conduisirent, selon le mot de l'un de leurs chefs, de

Pierre l'Hermite lui-même, « comme des voleurs et

des brigands ». Il faut voir dans les écrivains du

temps l'impression d'inquiétude et de stupeur que

produisit sur les Grecs l'arrivée inopinée

de

ces

multitudes en armes, qui brusquement se répan-

dirent sur le territoire byzantin. « Le passage des

Francs, écrit un témoin oculaire, nous a tellement

saisis, que nous n'avions plus conscience de nous-

mêmes ». Et en face de ces foules, « plus nombreuses,

dit Anne Comnène, que les étoiles du ciel et que les

4

FIGURES BYZANTINES

sables de la mer », en face de ces grands seigneurs ambitieux, « qui rêvaient de l'empire de Byzance », on conçoit que la fille d'Alexis Comnène nous ait

montré l'empereur son père « noyé dans une mer de

soucis. »

Aussi, dès le premier contact, Latins et Grecs se

regardèrent avec défiance, et l'antagonisme fonda-

mental qui séparait les deux civilisations se mani-

festa par des soupçons mutuels, de continuelles

difficultés, d'incessants conflits, de réciproques accu-

sations de violence et de trahison. L'empereur était

inquiet, et non sans motif, de la venue de ces croisés qu'il n'avait point appelés. Ne comprenant

rien au grand mouvement d'enthousiasme qui, à la

voix d'Urbain II, jetait l'Occident à la délivrance du Saint-Sépulcre, il ne voyait dans la croisade qu'une entreprise purement politique. Il connaissait surtout

-les Latins par les ambitieux projets que jadis Robert

Guiscard avait formés contre l'empire grec; et, quand il voyait parmi les chefs de la croisade le propre fils de son ancien adversaire, Bohémond, Alexis se défen-

dait mal de la crainte de quelque coup de main sur

Gonstantinople, et s'efl'rayait de toutes les convoitises

(ju'il soupçonnait ou devinait. Les croisés, de leur

coté, ne firent rien pour diminuer ces inquiétudes de

l'empereur. Beaucoup de grands barons oublièrent

très vile le coté religieux de leur enli'ej^rise, pour ne

plus song(;i" (|u'ii Icui's inlérèls terrestres. Dans l'en-

louragi^ même dt' (jodcl'ioy lic Bouillon, on j)ensa un

moment à prendre d'assaut Gonsl;intinoj)le. Et à

tout le

moins, ù l'égard

d'Alexis, les chcl's de

la

croisade se montrèrent pleins de mauvaise volonté,

d'exigences, de hauteur cl d'insolence.

BYZANCE A L'ÉPOQUE DES CROISADES

5

Deux anecdotes caractéristiques, que raconte Anne

Gomnènc, illustrent assez curieusement l'état d'âme

des deux parties.

Lorsque Bohémond de Tarente arriva à Constan-

tinople, il trouva, dans le palais Tempereur avait fait préparer ses quartiers, la table mise et somp-

tueusement servie. Mais le prudent Normand se

souvenait trop qu'il avait

été jadis

l'ennemi du

basileus, pour ne point garder quelque défiance au

fond de l'âme. Aussi ne voulut-il ni goûter, ni même toucher les mets qu'on avait dressés, mais il fit

préparer son dîner à la mode de son pays par ses

propres cuisiniers. Seulement, comme, tout en se

défiant pour

lui-même, il

n'était

pas

fâché de

s'éclairer sur les véritables intentions de l'empereur,

il s'avisa d'une expérience ingénieuse. Très libéra-

lement, il distribua à ses compagnons les pièces de

viande que lui avait envoyées Alexis, et, le lendemain,

avec beaucoup de sollicitude, il demanda à ses amis

des nouvelles de leur santé. Ils lui répondirent qu'ils

allaient fort bien, et n'avaient éprouvé nulle incom-

modité. Alors Bohémond, candide : « Et bien, tant

mieux! mais moi, comme je me souvenais de nos

difficultés d'autrefois, j'avais un peu peur que, pour

me faire mourir, il n'eût mêlé quelque poison à ces

aliments ».

On voit que l'hospitalité grecque n'inspirait pas

aux croisés une confiance sans bornes. Il faut avouer par ailleurs que les Latins étaient des hôtes étrange-

ment incommodes. Il faut voir de quel ton les chroni-

queurs byzantins parlent de « ces barons français

naturellement effrontés et insolents, naturellement

avides d'argent et incapables de résister à aucune de

6

FIGURES BYZANTINES

leurs fantaisies, et, par-dessus tout, bavards plus que

tous les autres hommes de la terre », et comment, dès le matin, ces indiscrets visiteurs envahissaient le

palais, sans nul souci de l'étiquette, importunaient

l'empereur d'interminables discours, entrant chez lui

avec leur suite sans même se faire annoncer, causant

avec lui familièrement sans lui laisser même le temps

daller déjeuner, et le soir, le poursuivant jusqu'à la

porte de sa chambre à coucher, pour lui demander de

l'argent, des faveurs, des conseils, ou tout simplement

pour bavarder un peu. Les courtisans étaient scanda-

lisés de ces manquements à l'étiquette. Mais Alexis,

bon prince, et qui savait du reste l'humeur irritable de ses hôtes, leur passait toutes leurs incartades,

soucieux avant tout d'éviter un conflit. Aussi voyait-

on parfois des scènes assez étranges. Un jour, à une

audience solennelle, en présence de toute la cour

assemblée, un baron latin alla insolemment s'asseoir

sur le trône même du basileus. Et quand le comte

Baudouin vint le tirer par la manche pour le faire lever,

en lui faisant observer que ce n'était pas l'usage à

lîyzance de s'asseoir en présence de l'empereur, et

qu'il convient, quand on est à l'étranger, de se con-

former aux usages du pays, l'autre, regardant Alexis

de travers, se mit à marmonner entre ses dents : « Eh

bien, en voili» un ruslre, (jui reste assis lorsque tant

de grands capitaines sont debout! » Alexis, « qui connaissait de longue dale l'Ame orgueilleuse des

Latins, » (il semltlant de n'avoir rien remarcpié; mais

il se (it Iraduiic la réponse du chevalier, et au moment

il levait l'audience, l'appelant auprès de lui, il lui dcniaïula qui il était, et de quel pays. « Je suis un pur Français, dit l'aulre, et de race noble, et voici ce

BYZANCE A L'ÉPOQUE DES CROISADES

7

que je sais. Il y a dans mon pays un carrefour, se trouve une vieille chapelle; quiconque a envie de

combattre un adversaire en combat singulier vient là,

il implore l'aide de Dieu, et il attend celui qui osera

se mesurer avec lui. J'y suis allé souvent, il n'est

jamais venu personne. » On juge de ce que l'empereur

dut déployer de patience, de bienveillance et d'habileté

pour s'accommoder avec des gens d'humeur aussi

batailleuse; et si, finalement, il arriva à conclure un

accord avec eux, on devine que, dans ces conditions,

cet accord ne devait, d'aucun côté, être bien sincère

ni bien durable.

Les Occidentaux se sont par la suite beaucoup

plaints de l'ingratitude, de la perfidie, de la trahison

de l'empereur grec et de ses sujets, et ils ont rendu Alexis uniquement responsable de tous les échecs

ultérieurs de la croisade. Au vrai, c'est une pure

légende, soigneusement entretenue par tous les ennemis de la monarchie byzantine, et dont l'écho,

transmis d'âge en âge, explique tant d'injustes et

tenaces préjugés qui aujourd'hui encore persistent

inconsciemment contre Byzance. En fait, une fois

qu'Alexis eut traité avec les croisés, il se montra

fidèle à sa parole, et si la rupture se produisit, la cause

en doit être cherchée surtout dans la mauvaise foi

des princes latins. Mais il faut bien reconnaître aussi

qu'entre ces gens de menlahté si dilïérente, cette

rupture était presque inévitable. Alexis agissait en

basileus, soucieux par-dessus tout des intérêts de la

monarchie ; dans ces croisés qu'il n'avait point appelés,

il ne voyait que des mercenaires, dont il était prêt à

utiliser

et à bien payer les services, mais à qui il

entendait, en échange, imposer le serment de fidélité

8

FIGURES BYZANTINES

et Tobligation de restituer à lempire tous les terri-

toire?; jadis byzantins qu'ils pourraient reconquérir.

De leur côté, les princes latins, tout en se prêtant

aux exigences impériales, parce quils sentaient que

l'appui des Grecs leur était indispensable, étaient

ambitieux pour eux-mêmes, impatients de toute auto-

rité, désireux de se tailler en Asie des principautés

indépendantes. Lorsque, en conformité avec ces idées

et au mépris de leurs engagements, ils attribuèrent

en toute souveraineté Antioche à Bohémond, l'empe-

reur put légitimement se trouver déçu et se juger

outragé. La rupture dès lors' était fatale. Encore faut- il remarquer que, si Alexis fit la guerre à Bohémond,

il demeura jusqu'à la fin en bons termes avec les

autres princes de la croisade. Et il eut à cela, comme

jadis à éviter le conflit menaçant sous les murs de

Constantinople, quelque mérite assurément.

On pourrait croire qu'en se multipliant, les rap- ports s'améliorèrent entre l'Orient et l'Occident. C'est tout le contraire qui jarriva. Durant tout le cours du

xir siècle, lorsque la seconde, puis la troisième croi-

sade mirent de nouveau en contact Byzantins et

Latins, on vit apparaître les traces du même antago-

nisme, grandissant seulement et plus Apre à chaque

rencontre nouvelle. Ce sont les mêmes défiances, les

mêmes accusations, la même mésintelligence fonda-

mentale de la situation des deux partis. De la i)art

des guerriers indiscif)linés de la croisade, ce sont les

mêmes pillages, les mêmes violences, les mêmes exi-

genc(;s impérieuses; de la part des Grecs, ce sont les

mêmes moyens, souvent assez déloyaux et dont

BYZANCE A L'ÉPOQUE DES CROISADES

9

recommandent Temploi pour se débarrasser de visi-

teurs incommodes et leur ôter l'envie de revenir.

Entre Tempereur et les rois latins, ce sont les mêmes

difficultés d'étiquette; et, de plus en plus, l'idée fait

son chemin dans les têtes d'Occident, que, pour en

finir avec ces alliés peu sûrs, avec cet empire grec

plus nuisible qu'utile à la croisade, il n'existe qu'un

moyen, c'est le recours à la force. Dans le camp de

Louis VII comme dans celui de Barberousse, on pensa sérieusement à prendre Constantinople; vers

le milieu du xii'^ siècle, on prépara un plan de croi- sade, non plus contre les infidèles, mais contre les

Byzantins. Et lorsque, enfin, les désastres successifs des expéditions sacrées eurent enraciné peu à peu

dans tout l'Occident la légende hostile à l'empire

grec, lorsque aux vieilles rancunes grossies s'ajouta

la conscience, de plus en plus nette, de la richesse

et aussi de la faiblesse de Byzance, les Latins ne

résistèrent plus à la tentation. Les barons de la qua-

trième croisade, partis pour délivrer le Saint-Sépulcre,

finirent par prendre Constantinople et par renverser

le trône des basileis, avec la tacite complicité du

pape, et aux applaudissements universels de la chré-

tienté.

L'établissement d'un empire latin sur les ruines de

la monarchie de Constantin froissait trop cruellement

le patriotisme byzantin, pour que cette solution bru-

tale pût calmer les Abeilles rancunes et apaiser l'anta-

gonisme des deux mondes. La chute, après un demi-

siècle à peine d'existence, de ce faible et éphémère

état creusa plus profondément encore l'abîme entre

Byzance et ses vainqueurs. Désormais, les princes

temporels de l'Occident, que ce fussent un Hohen-

10

FIGURES BYZANTINES

staufen comme Manfred ou un Français comme

Charles d'Anjou, eurent pour ambition constante de

reconstituer à tout prix, et par la force, l'empire

latin détruit. Les chefs spirituels de la chrétienté, les

papes, n'eurent de même quune pensée, profiter des

embarras et de la détresse des basileis pour leur

imposer l'union avec Rome et la soumission de l'église

grecque à la papauté. Et les Byzantins, adversaires

de l'union des églises, ne se trompaient guère en

disant que, sous les hostihtés ouvertes comme sous les apparences désintéressées, l'Occident, en somme,

ne poursuivait toujours qu'un même but, « la des-

truction de la ville, de la race et du nom grecs ». Si,

finalement, malgré des satisfactions momentanées de

la part des Byzantins, malgré d'inefficaces et tardifs

secours de la part des Latins, la chrétienté occiden-

tale a laissé, au xv^ siècle, Constantinople succomber

sous les coups des Turcs, la raison essentielle en doit

être cherchée dans les antipathies anciennes, dans les

incompatibilités radicales, qui rendaient tout accom-

modement impossible entre l'Orient grec et l'Occi-

dent latin. Si la chrétienté laissa tomber Byzance,

c'est qu'elle détestait en elle des ennemis irréconci-

liables, schismatiques et perfides, à qui l'on faisait le

double reproche d'avoir fait échouer les croisades et

de s'être toujours refusés à rentrer sincèrement au

giron de la catholicité.

Ainsi, du jour ù la fin du xf siècle, les croi-

sades pour la première fois raj)prochèrent Latins et

Cirées, un problème se posa, (jui domina jusqu'au

XV" siècle une grande j)artie des aflaires européennes,

et qui fut vraiment la question d'Orient du moyen

âge. L'établissement d'un modiis vivendi cnlrc l'Occi-

BYZANCE A L'ÉPOQUE DES CROISADES

14

dent et l'Orient fut désormais et pour trois siè-

cles et demi, pour l'empire byzantin la question vitale, pour l'Europe chrétienne Tune de ses plus

graves difficultés. Malgré les solutions diverses

essayées pour résoudre le problème, rien d'efficace

ne sortit de ces efforts, ni au point de vue politique,

ni au point de vue religieux. Mais de ce contact pro-

longé des deux civilisations, de ces rapports, mauvais

souvent, mais fréquents et étroits, résultèrent pour

Byzance d'importantes conséquences sociales. La

société byzantine, si fermée jusque-là aux influences

latines, se transforma profondément par elles au

cours de cette période. Comment s'accomplit cette pénétration des idées et des mœurs occidentales à

Byzance? Comment, et dans quelle mesure aussi, le

monde grec, si réfractaire en apparence, prit-il à ce

contact un aspect nouveau? C'est ce qu'il faut main-

tenant brièvement expliquer.

II

On sait comment presque chacune des croisades eut pour conséquence la fondation d'un état latin en

Orient. Dans la Syrie, reconquise à la fin du xi^ siècle,

s'épanouit comme par enchantement toute une flo-

raison de seigneuries féodales, royaume de Jéru- salem, principauté d'Antioche, comtés d'Edesse et de Tripoli, sans parler des moindres baronnies. A la fin

du xn" siècle, la troisième croisade prit Chypre en

passant, et les Lusignan y fondèrent un royaume, qui

fut pendant deux siècles le plus riche, le plus prospère de tous les états de l'Orient latin. La quatrième croi-

12

FIGURES BYZANTINES

sade fit mieux encore : à Byzance, elle assit un empe-

reur latin sur le trône des Césars; elle couvrit de principautés féodales la Grèce et les îles de TArchipel.

Tandis qu'un comte de Flandre révélait la pourpre

des basileis, qu"un marquis de Montferrat était pro-

clamé roi de Thessalonique, des Bourguignons se faisaient ducs d'Athènes, des Champenois princes

de Morée, des Vénitiens devenaient grands-ducs de

Lemnos, marquis de Cérig'o, ducs de Naxos et de

Paros, des

Génois princes de

Chios et sires de

Mételin; Rhodes devenait la capitale des chevaliers

de l'Hôpital,

et la Crète

une colonie

de Venise.

Et dans tous ces établissements latins, nés sur la

terre de Syrie ou d'HelIade, les nouveaux venus

apportèrent avec eux les lois, les usages, les mœurs

de rOccident. Ce fut comme un morceau d'Europe

féodale transporté sous le ciel d'Orient. Aujourd'hui

encore, sur les monts de Syrie comme sur les monts d'Arcadie ou d'Argolide, aux pentes du Taygèle comme aux pentes du Liban, plus loin encore, en

plein désert, perdues au delà de la mer Morte, le

voyageur étonné rencontre d'admirables forteresses

féodales, couronnant de leurs tours massives et de

leurs murailles crénelées les crêtes des collines. A

Chypre, des édifices presque intacts, fières citadelles, cloîtres solitaires perdus au fond des vallées désertes,

morvoillouses cathédrales gothiques, redisent les

s|)lendcurs de l'art franrais du xm" et du xiv'' siècles.

Et avec ses remparts foimidables, ses vieilles tours,

le? maisons anciennes de sa rue dos Chevaliers,

Hhodes ollre le rare et presque unique spectacle

d'une cité française du xv" siècle, conservée avec

tous SCS monuments. C'était vraiment, comme le

BYZANCE A L'ÉPOQUE DES CROISADES

13

disait un pape, « une nouvelle France » que la croi-

sade avait fait éclore en Orient. Et si, comme il arrive

toujours lorsque se trouvent en présence deux civili-

sations de qualité inégale, la moins développée des

deux c'était alors Toccidentale subit puissam- ment rinfluence des civilisations supérieures, arabe,

syrienne, byzantine, avec qui elle fut en contact,

cependant, tout en recevant beaucoup, elle donna

beaucoup aussi. A ce monde féodal et français, qui

fleurit en Chypre, en Syrie, en Morée, TOrient prit quelque chose; et si, en face des nouveautés et des

prestiges de l'Islam ou de Byzance, les Latins appri-

rent à réfléchir sur bien des choses qu'ils soupçon-

naient à peine, la société orientale aussi se transforma à ce contact journalier.

Ajoutez qu'à côté des barons ambitieux, qui devin-

rent en Orient empereurs, rois ou princes, qu'à côté

des cadets de noble famille qui vinrent dans ces états

nouveaux chercher une seigneurie ou une fortune,

les croisades amenèrent dans le Levant d'autres Latins encore. Les grandes villes commerçantes

d'Italie, Venise, Gênes, Pise, comprirent vite l'im-

portance du riche marché qui s'ouvrait à leurs entre-

prises. Leurs comptoirs, dès le lendemain de la pre-

côte

mière

croisade, peuplèrent

les ports

de la

syrienne, et u</