CHEZ CAMILLE CLAUDEL

Interview imaginaire de Camille Claudel par Reine-Marie Paris
J'ai l'honneur d'être liée par le sang à la grande artiste qu'est Camille Claudel : elle est la
sœur de mon grand-père Paul Claudel. C'est ce lien qui m'a décidée à engager les recherches
sur cette parente inconnue.
Au commencement je ne me suis pas posé beaucoup de questions, ni sur la personne, ni
sur l'œuvre. Je me contentais d'acquérir ses œuvres au fil des ans. Elles m'inspiraient des idées
de joie et d'amour, mais n'impliquaient pas une connaissance particulière de l'art du modelage,
et, à vrai dire, je ne faisais pas la différence entre une sculpture académique bien construite,
mais froide comme une chaîne de puits, et une œuvre d'âme. C'est l'observation continuelle et
attentive des œuvres de Camille Claudel qui m'a enseigné la différence. Camille avait un
idéal. Chacune de ses sculptures est la résultante d'une longue réflexion de l'esprit, elle-même
étant la résultante d'un instant intime du cœur. Je me plantais devant chacune d'elles pour m'en
rassasier le regard. De jour en jour Camille me devenait plus proche ; dans l'intimité de
l'œuvre, je me sentais de plus en plus en accord avec la personne au point de les confondre :
l'œuvre était Camille, et Camille l'œuvre. Les traits de caractère de l'artiste se révélaient à
moi, d'abord sous forme d'esquisses, pour enfin se dévoiler en véritable portrait, aussi éloigné
de la caricature qu'il est possible, car il n'y a de véritable artiste que l'artiste qui exprime ses
propres images à travers ce qu'il voit et ce qu'il ressent. C'est bien ce que Camille nous laisse
comme message lorsqu'elle dit qu'elle ne connaissait rien aux questions théoriques en matière
d'art et se bornait à la pratique.
À l'heure du bilan de mes recherches sur cette femme, unique dans l'histoire de l'art, il
m'a paru amusant de jouer au jeu de l'interview fictive ; elle me permet d'exprimer librement,
par la voix de Camille, ce que je pense de sa personnalité, de ses idées, de son âme.
Camille a été mon héroïne pendant de longues années, et je ne pense pas me tromper en
disant qu'elle a cristallisé autour de moi tous les bonheurs de l'esthétique en art ; à savoir la
suggestion qu'une œuvre d'art laisse dans mon imaginaire de la manière la plus naïve qui soit.
INTERVIEW
Camille me reçoit chez elle, quai Bourbon. Elle est coiffée d'un chignon relâché ;
quelques mèches auburn encerclent son visage et font ressortir ses yeux bleu outremer. Son
regard est franc. Elle est vêtue d'une blouse de travail blanche, maculée de taches d'argile.
Des selles, une table, des chaises et un lit constituent l'ameublement. Les plâtres et les
marbres disposés çà et là en désordre répandent à l'entour une sorte de vibration curieuse.
L'artiste accuse alors une quarantaine d'années.
* À quel âge avez-vous eu conscience que vous étiez née pour l'art ? Avez-vous hérité de
gènes artistiques familiaux ?
Dès l'âge de 8-10 ans, je m'amusais à triturer de la terre. Je modelais des personnages
imaginaires qui émanaient de mes rêves ou de mes lectures. Ainsi le temps passait vite, je
n'avais pas d'autres distractions. À ma connaissance, aucun de mes ancêtres n'avait la fibre
artistique.
* Étiez-vous bonne élève ?
Non, j'étais surtout bonne en dessin. Personne ne rivalisait avec moi. On montrait mes
dessins à toute la classe. J'étais gonflée d'orgueil.
* Quel est votre meilleur souvenir d'enfance à Villeneuve ?

Les escapades avec mon frère dans la forêt. Je récoltais toutes sortes d'objets pour
réaliser des figurines et mon frère bâtissait une histoire autour. On s'entendait alors très bien.
Comme j'étais l'aînée, j'usais de ce droit d'aînesse pour me faire obéir. Il était mon serviteur,
voire mon esclave.
* Votre plus mauvais souvenir ?
Les leçons de piano de ma sœur Louise. Elles me cassaient les oreilles.
* Quand avez-vous pris votre essor ?
Dans la vie, il faut parfois avoir rencontré la chance. Je l'ai rencontrée deux fois. La
première fois que la chance m'a souri, c'était à Nogent-sur-Seine, où mon père exerçait la
charge de conservateur des hypothèques. Nous habitions une belle maison XVIII e, où nous
recevions de temps à autre les notables du coin. Alfred Boucher, le sculpteur, en faisait partie.
Mes yeux brillaient quand il venait. Je voulais lui plaire pour qu'il jette un coup d'œil à mes
esquisses. Il les trouvait intéressantes et m'a encouragée à continuer. Il était surtout un
excellent tailleur de marbre. C'est ainsi que j'ai pris mes premières leçons de taille directe.
C'est un art très difficile, vous savez, car il faut être très précis et savoir exactement où donner
le coup de ciseau, sinon on court à la catastrophe – et le marbre est si cher ! Mon premier
marbre s'intitule L'Écume.
L'Écume. Grâce à Boucher, nous avons tous, sauf mon père, débarqué à Paris
où il avait promis de me donner encore des leçons.
La deuxième fois où la chance m'a souri, c'est ma rencontre avec Rodin, mais, quand j'y
pense aujourd'hui, j'aurais mieux fait ce jour-là de me casser une jambe. Je le déteste. Il a
pourri ma vie. C'est un homme malhonnête, grossier, sans éducation, qui s'est pris pour dieu et
qui exerçait son droit du cuissage sur tout ce qui portait jupon.
* Pourtant il vous a apporté beaucoup, ne serait-ce que de vous permettre de profiter des
avantages de son atelier, avec ses praticiens, ses modèles, ses critiques d'art et sa clientèle.
(Camille est furieuse).
furieuse). C'est surtout lui qui a profité de moi. Il me faisait travailler du
matin au soir sur les morceaux qui l'embêtaient, en particulier les mains et les pieds de ses
personnages. Il trouvait ce travail fastidieux et beaucoup trop long. Si vous allez à Meudon,
vous verrez une quantité de ces objets que j'ai modelés pour lui.
* Pardonnez-moi d'insister, mais, sans lui, vous seriez restée peut-être une sculptrice sans
envergure, dans la veine d'un Boucher, une bonne main, sans plus ?
Vous êtes agaçante, à la fin, de me lancer sans cesse à la figure le parrainage de cet
obsédé du sexe, qui ne voit dans la femme que ce qu'elle a de plus gros pour assouvir ses
instincts de Priape. Sans lui, j'aurais été encore un très grand sculpteur.
* Cependant vous avez été très intime avec lui, jusqu'à en attendre un enfant. Je ne veux pas
être indiscrète, mais la rumeur colporte ce bruit ?
Mon Dieu, quelle horreur, un enfant de lui ! J'ai bien fait de ne pas le garder. J'aurais eu
trop peur de mettre au monde un doublon !
* En avez-vous fait la confidence à votre frère ?
Sûrement pas. Lui aussi est un obsédé, mais d'un autre ordre. C'est un fou de Dieu. S'il
l'avait su, il m'aurait chassée à tout jamais de son cœur. Il m'admire, mais jusqu'à un certain
point. (Rêveuse
.) Pourtant il pourrait me comprendre et se souvenir qu'il avait fait un enfant à
(Rêveuse.)
sa maîtresse qui porte le nom de son mari, et non le sien.
* Rodin vous a présentée à Mathias Morhardt, qui a écrit un superbe article sur vous. Vous
auriez dû lui en être reconnaissante ?
Oui, j'aime bien Morhardt. Son article est bon, mais j'avais peur que cet article n'attise
les haines contre moi. Dès qu'il m'arrive quelque chose d'heureux, la jalousie de certains
m'empêche d'être sereine.
* Ne pensez-vous pas que vous exagérez votre aptitude à voir tout en noir ? Il y a bien eu des
éclaircies dans votre ciel, non ?

Oui, mais elles furent de courte durée. J'ai eu des bouffées de bonheur au château de
l'Islette, en Touraine, quand "le triste sire" cherchait un modèle pour son Balzac.
Balzac. Moi, j'avais
en tête l'idée de La Valse et je terminais le visage de l'adorable petite-fille de ma logeuse, une
véritable grippe-sous, celle-là ; j'ai été obligée de lui laisser en dépôt deux moulages en plâtre
de la petite-fille, gage jusqu'au paiement du loyer. Pour en revenir au "maître", oui, à ce
moment, tout était clair dans ma vie ; pourtant je savais qu'il était collé à une vieille maîtresse
à qui il mentait copieusement et cachait sa liaison avec moi. J'avais espéré qu'il se déciderait à
être tout à fait à moi et qu'il quitterait sa « commodité », comme il l'appelait. Pour l'obliger à
m'épouser, je lui avais dicté un contrat par lequel il me promettait le mariage et me donnait
une sculpture en marbre [NDLR
[NDLR : Elle n'a pas été retrouvée à ce jour.],
jour.], vous savez, Le Frère
et la sœur,
sœur, qu'il a copiée sur ma Jeune fille à la gerbe.
gerbe. Je devais même aller à Rome avec lui.
Ah ! Rome. Quelle ville extraordinaire ; j'aurais copié les antiques et bu du Valpolicella… Le
paradis, n'est-ce pas ? Rien de tout cela n'est arrivé.
* Vous avez exposé à tous les Salons des œuvres magnifiques. Comment expliquez-vous leur
mauvaise fortune ?
Non, il ne faut pas dire ça. Vous oubliez qu'en 1888, ma Çakountala a été récompensée
par une mention honorable. C'était un véritable tour de force de la réaliser. Douze heures par
jour, j'ai travaillé sur elle, mes os étaient rompus quand venait le soir. Elle n'a pas fait
l'unanimité, mais ceux qui l'ont décriée sont des ânes ! Je la trouvais si belle que je voulais la
traduire en marbre, mais l'État, un âne aussi, n'a pas voulu me fournir le marbre. Bien
entendu, si Rodin l'avait demandé pour lui, on le lui aurait fourni dans un carrosse d'or ! Vous
savez, j'adore tailler le marbre. C'est ma spécialité. Lui ne sait pas. Il donne ce travail à ses
esclaves – et Dieu sait s'il en a ! Je voulais aussi du marbre pour ma Valse.
Valse. Quel beau morceau
c'aurait
c'aurait été ! La direction des Beaux-Arts me l'avait promis et même confirmé par écrit, mais
une fois encore, cette promesse est restée lettre morte, c'est le cas de le dire. Croyez-moi, j'ai
ma petite idée là-dessus, vous vous en doutez ! C'était Lui qui était derrière ; il avait tellement
peur que je devienne plus grande que lui…
Je vais vous faire une confidence (Elle
(Elle rit.),
rit.), les femmes sculpteurs n'ont pas la cote.
Tout le monde sait que j'ai été l'élève de Rodin et, comme on dit, il vaut mieux s'adresser à
Dieu qu'à ses saints.
* Est-ce à cause de votre style trop proche de celui de Rodin, ou en raison de vos thèmes trop
autobiographiques ?
Mon style ? Qu'est ce que le style ? Á force d'être à ses côtés, son style aurait déteint sur
le mien ? C'est ça que vous voulez dire ? Sachez que, bien avant de connaître Rodin, je
modelais comme lui. Il ne m'a rien appris de ce côté-là. Comme lui, je sculptais par profils, de
sorte qu'on pouvait tourner autour d'une sculpture sans voir aucun angle mort. C'est le B.A.BA du modelé. Cette technique était innée chez moi. Pour lui, tout était prétexte à palper les
hanches de son modèle ; cela m'énervait beaucoup. Moi, je n'avais pas besoin de toucher pour
voir que mon modelé respirait la vie.
Quant à mes thèmes, ce sont ceux de la vie : l'enfance, la vieillesse, la mort, l'amour.
Les thèmes de Rodin tournent autour du corps humain. Ses faunes, faunesses, nymphes
pantelantes, sont toujours les mêmes polissonnes d'atelier. Il n'a pas d'imagination. Mon idéal
à moi est tout autre. Mon grand désir est de mettre dans les formes que je tire de la pâte
une idée ! J'estime que le moindre ouvrage artistique est comparable à une poésie, où les
mots, si agréables, si musicaux, si colorés soient-ils, ne font qu'exprimer une pensée qui
doit être plus admirable encore [NDLR
[NDLR : Paroles de Camille Claudel en 1905.].
1905.].
Enfin, puisqu'on en est aux comparaisons, je vous préviens que je suis décidée à sortir
de cette impasse infernale. Je veux échapper à son influence néfaste. Elle m'a fait trop de mal
et m'en fera encore. La pensée que je pourrais me tirer d'affaires sans lui le met dans un
état affreux ! Croyez-vous qu'il a le toupet de m'envoyer pour la signer une protestation

en faveur de son Balzac et de me faire inviter par différents émissaires à venir assister au
banquet que lui ont offert à la campagne ceux qui voulaient narguer la Société des Gens
de Lettres en affirmant que son Balzac était un chef-d'œuvre ! Il voudrait absolument
que, aux yeux du monde, j'aie l'air très bien avec lui, et me traîner partout aplatie
devant son adorable personne ! [NDLR
[NDLR : Paroles de Camille Claudel en 1898].
1898].
* Le seul moyen de vous en sortir est d'exposer de belles sculptures dans la veine des
Causeuses par exemple.
Oui, personne n'a fait ça avant moi. Elles sont d'une facture très moderne. Elles ont été
inspirées par les images que font les Japonais, qui racontent des histoires de tous les jours.
Octave Mirbeau, un ami de Rodin – pour une fois où il m'envoie un critique qui me veut du
bien – en a fait l'éloge. Il a même dit que l'État devrait être à genoux devant moi pour me
commander de pareilles œuvres. (Camille
(Camille devient pensive.)
pensive.) Non l'État est indifférent.
Heureusement, Eugène Blot, un ami de Gustave Geoffroy, a lui aussi tellement admiré mes
œuvres qu'il m'a acheté les plâtres pour les traduire en bronze. Eugène Blot est devenu mon
ami, le seul qui me comprenne. Il essaye de vendre mes œuvres dans sa galerie, sans succès.
Je suis triste pour lui – et surtout pour moi.
* Votre frère vous a-t-il acheté des œuvres ?
Non, jamais. Il a écrit un article sur moi à l'occasion de l'exposition de mes œuvres,
justement à la Galerie Blot. J'aime surtout le passage où il compare mon art à celui dont il tait
le nom. Il n'a pas osé dire son nom. Dommage pour moi, qui en aurai tiré un meilleur
avantage. Il dit que l'art de Rodin est lourd et matériel, un ouvrage de manant, servi par un
esprit retors et desservi par une imagination naturellement morne et pauvre. Bravo, Paul !
* Vous ne vous êtes jamais rabibochée avec Rodin ?
Non, c'est impossible, le contentieux est trop lourd. Il est si lourd qu'il m'envahit le
cerveau comme un cancer.
* Vous n'avez pas été touchée par les courants novateurs qui pointaient leur nez ?
Non, ils ne m'intéressent pas. Mes œuvres puisent l'inspiration dans l'observation des
grands classiques de l'antiquité grecque. Je crois à la signification de l'œuvre avant ses
qualités esthétiques. Je suis avant tout un artisan qui exécute le mieux possible ce que la
pensée me suggère. Si elle me suggère des personnes qui causent entre elles, je modèle des
femmes assises sur un banc qui écoutent la parleuse. C'est mon côté réaliste ; mais elles sont
nues. C'est mon goût pour l'allégorie. Je mêle le narratif à la métaphore. Vous savez, Les
Causeuses pourraient aussi bien s'intituler Le Secret.
Secret.
* Quel est votre rêve le plus fou ?
Avoir de belles robes et de beaux chapeaux et de vivre tranquillement avec mes chats...
Reine-Marie PARIS

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