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Littératures Les Poèmes de Milosz (Pour le 20e anniversaire de sa mort) André Lebois Citer

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Lebois André. Les Poèmes de Milosz (Pour le 20e anniversaire de sa mort). In: Littératures 7, février 1959. pp. 11-46;

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Les Poèmes de

Milosz

(Pour le 20* anniversaire de sa mort.)

« La critique est peut-être un mal aussi nécessaire que l'inutilité, dont l'archétype existe dans la pensée de Dieu, à côté du vocable Non. »

Milosz (1937).

libre. Vous,

« Moi, qui

prie, je suis

qui désagrégerez demain les atomes, et cependant n'irez pas vous pavaner dans les voies lactées qui se trouvent à deux cent mille années lumière, vous, Messieurs, qui ne priez pas, vous êtes libres également. Mais c'est moi qui suis le maître du trésor. »

Les Arcanes (1928).

Milosz naît le 28 mai 1877 à Czéreia, département de Mohilev, district de Sien, terre lithuanienne contestée. Un arbre généalogique de Druja fait descendre les Lubicz-Bozawola [Volonté de Dieu] d'une dynastie sorabe de la Lusace (l). Trente mille hectares de fiefs, Czéreia, Druja et Lukolm, près de Vitebsk, seront confisqués par les Soviets, inclus dans la Russie Blanche, hors de l'Etat lithuanien de 1918. Le grand-père du poète fit le coup de feu

à Ostrolenko, le 26 mai 1831, contre les Russes. Il

épousa une

cantatrice italienne, Natalia Tassistro, qui fut, pour le petit-fils, « la morte de Vercelli ». Leur fils Vladislas choisira, lui, la fille d'un

(1) Milosz en parle plaisamment dans un de ses contes : « J'ai oy recorder ee que s'ensuit ou pals lithuan, à Labunava-Serbinaï, terre qui ou tems que le Roy Loys neufofesme du nom regnoit en France, jà estoit seigneurie de mes ancestres Milosz, lesquelz, Diex en ait l'ame ! furent jadis, ce dit on, sires de Lusaice. »

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professeur d'hébreu de Varsovie, Maria Rosenthal. Raymond Schwab

attribue à ces greffes et boutures l'essentiel de Milosz : dans la poétique la plus vieille du monde et la plus racée, une étrangeté naïve, une originalité sans artifice. Milosz préférait vanter les humanités de l'ancienne noblesse lithuanienne : « Avant d'adopter, au XVIIIe siècle, le français comme moyen presque unique elle a fait un usage courant, pendant et après la Renaissance,

et s'est illustrée par sa

du langage de Cicéron et de Virgile »,

connaissance du grec. Taine aurait beau jeu: traces de morgue autocratique, colère des

porte-glaive, chant de Natalia, musique et couleur méditerranéennes

et,

juive, les soubresauts harassants, de l'orgueil prophétique à l'humilité saupoudrée de cendres et lécheuse de murs, l'entrée de

plain-pied dans le monde biblique, l'accès aux secrets, la capture

transmises du ghetto à travers quels pogroms ?

, l'angoisse

des éclairs

Il suffit : la critique tainienne est très romanesque.

Aux meilleurs esprits, que d'erreurs promises ! Le déterminisme nous la baille belle. Surtout s'il s'agit d'un être aussi libre.

Le père? Un personnage d'Elémir Bourges. Il y avait en ce boyard

Un Floris qui, au lieu

de servir la Commune, profite des troubles pour arracher, en plein Paris, une novice d'un couvent. La décadence de leur famille, ce « crépuscule des dieux », Milosz et son père l'éprouveront dans leurs moelles, jusqu'à l'essai de suicide. Greta Prozor entendra Milosz conter la nuit extravagante, le sabre décroché de la panoplie, le harakiri inframortel de Vladislas, la course de l'enfant par les salles du château de ténèbres, jusqu'à l'air libre où il trouve du secours. Malgré ses violences médiévales, le descendant des voïvodes traitait humainement ses serfs : catholiques de souche, Russes du pope, boutiquiers d'Israël. Oscar, le « petit seigneur », assiste aux mariages juifs, mange les sucreries de fête dans les isbas, voit à Noël la chambre bleue visitée par l'arbre mort devenu ange. L'arbre de Noël est venu tout seul de la forêt enneigée « avec ses feux follets repentis et sanctifiés »; les vux des humbles l'accompagnaient. Mais du junker flanqué de deux énormes heiducs de race oursonne, quelle tendresse l'enfant pouvait-il attendre ?

du Charles d'Esté, du Floris des Oiseaux

Et

«

la mère ?

Je dis ; ma Mère 1 Et c'est à

vous

que je pense, ô Maison ! »

On connaît ces cris, plus que d'orphelin, de jeune cur martyr,

déchiré par les rigueurs et les sévices, les combats et les débats.

Il n'est de remède que la fuite vers l'allée, l'églantier, le saule;

et

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les transferts de l'amour filial. La vraie mère sera la maison, ou mieux, la solitude, vêtue de brun pauvre couleur de semailles :

Car je n'ai jamais eu, ô Nourrice, ni père ni mère Et la folie et la froideur erraient sans but dans la maison.

Devant Jean de Boschère, Milosz précisera l'accusation : le mot père, pour des raisons que Dieu seul sait, n'a jamais réussi à

s'épanouir sur ses lèvres, pas plus que le vocable mère, en fleur de tendresse véritable; « chose infernalement céleste que de naître de l'esprit ». Un portrait de Maria la montre auprès de son fils, et pourtant séparée, irrémédiablement. Jusque devant l'objectif, le visage rapace, nu, abrupt, se détourne de l'enfant aux yeux anxieux, aux mains déjà jointes; dans les plis de bronze du buste sanglé et

Mais calomnions-nous ?

de la jupe, cette roideur, cet interdit Les parents aussi ont leurs secrets.

Juan de

Milosz devant son père moribond. Prendrons-nous au mot l'oraison funèbre ? Vladislas vient de mourir, en 1904. « Cela », dit Don Juan, dans les printemps d'autrefois, sous les pommiers du Cantique,

Et cependant

Il

y

a

le terrible

« requiem

»

du Don

Rêvait sans doute aucun de la virginité D'une bête sans âme et sans cœur et sans nerfs A qui ma chair depuis donna le nom de mère Et de cette heure burlesque quelqu'un naquit, Moi.

Croirons-nous que le petit rebelle interrogeait les miroirs sur cette balafre à son front,

souvenir d'un gros bâton moral Qui voulait enseigner la franchise à l'enfant Faible et triste qui n'osait pas lever les yeux

?

Faible et triste, il l'est, à quatre ans, sur le sein de sa seule amie, gouvernante au grand cœur, ancilla domini. Tout ici est tendresse et confiance. Un malheur en console un autre. Des strophes, maladroites encore mais révélatrices, diront la vénération du poète à l'égard de celle qui jadis

dans la maison glacée Où l'âme de l'enfant se mourait d'abandon Me prit sur ses genoux de fille délaissée Et souffla sur mes pleurs le soupir de son nom; De celle qui, suivant le progrès de mon âge, Sut m'être sous un nom entre tous respecté Tout d'abord une mère au sublime visage Puis l'amie au grand cœur plein de nuit et d'été.

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Faute d'autres précisions, retenons : « fille délaissée », les

une épouse chassée

trouvent ici leur origine (2). Et le poème Insomnie, où la maison

un

hommage issu des sources les plus chaudes de l'inconscient : le

souvenir de Czéreia et de indissolublement liés.

est personnifiée :

persistantes comparaisons de

la douleur avec

«

ô

femme de jadis

« l'amie

au

sur la colline

»,

est

grand cœur » sont

Les parents le firent, du moins, baptiser; il reçut la Première Communion en 1886, le 2 juillet, à Varsovie; savait-il déjà que la douceur de ce sacrement le hanterait toute sa vie ? Mais pour le petit lecteur de l'aimable Don Quichotte de M. de Florian, pour l'amoureux de « la Dormeuse blanche » de Perrault, dans la seule compagnie des bêtes, des plantes, et d'Echo, « votre second fils, solitude », la vraie mère est la Lithuanie. Liêtiwa, Motina Musu: Lithuanie, notre mère. Liêtuva, où le ciel et la mer « dorment sur les violettes du lointain, comme les amants ». C'est le pays du chevalier blanc, décrit par Jean Mauclère (3), avec « ces ruches dont les rangées s'alignent sous les panaches argentés des bouleaux, au bout des jardins où croît en parterres frisés la ruta », la rue, qui fleurit aussi dans les poèmes de Milosz. On connaît le chant d'amour de Mickiewicz, dans Messire Thadêe (Pan Tadeusz) « vers ces collines boisées, vers ces vastes prairies étalées largement au bord du bleu Niémen, vers ces champs diaprés de moissons, dorés par le froment, argentés par le seigle, où la navette est couleur d'ambre, le sarrazin blanc comme la neige, où la luzerne brûle d'une rougeur virginale, — le tout liséré d'une senteur verdoyante sur laquelle, çà et là, de calmes poiriers reposent ». Mieux encore que Mickiewicz, Milosz aura parlé de cette contrée « étrange, vaporeuse, voilée, murmurante », de sa senteur de nymphéas, de sa vapeur de forêt moisissante, du sursaut de ses printemps, de ses automnes précoces et blafards, quand « la pâleur de l'idée fixe noie la force silencieuse du soleil ». Ici la couleuvre du foyer, le beau reptile de Samogitie, nommé Giwoitos (de giwas : donneur de vie), dort avec les paysans, leur

communique la force de la terre.

«

II

y a

sur ta tempe une veine

Et aussi chez Mickiewicz qui présente ainsi le bouleau : « Comme une

paysanne qui vient de perdre son fils, ou comme Une veuve qui pleure son époux, il se tord les bras et laisse tomber jusqu'à terre, par-dessus ses épaules, les ruisseaux de ses tresses. » (Part Tadeusz, 1. III.)

Le Pays du Chevalier Blanc (Spes, 1930). Voir aussi : Son* le Ciel pâle

de Lithuanie (Pion) et La fille du Haff (La vraie France). Et. de Jeanne- Yves Blanc : Images de Lithuanie (Ohanth, 1938), préface de Milosz.

(2)

(3)

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au cours calme / Ensommeillée. C'est ma couleuvre du foyer », dira le Cantique du Printemps. Ici, s'étend Mateczniki, la matrice des profondeurs, paradis des animaux, gouffre des forêts lithuaniennes :

« le conte ou la légende savent seuls ce qui s'y passe », écrit Micikiewicz.

En des temps sinistres, je vis les corbeaux du Niémen, à Memel- Klaipeda, la ville

De battements d'ailes des oiseaux de la mort, De clapotis d'ailes noires sur l'eau de mort,

et la Nehrung où rôde l'élan, et les hameaux hargneux sur le Kurisches Haff. Un jour de la fin septembre 44, par delà Tilsit, le Niémen franchi, je vis une fille aux nattes blondes, maïs mûr, prisonnière comme moi, et qui chantait; je lui tendis un des rares mots de lithuanien à ma portée : daïnos. Ces daïnos malicieuses, héroïques ou sinistres, traduites par Milosz sur le recueil de Rhêsa (Koenigsberg, 1818), qui déjà ravissait Goethe. Surprise qu'un Français en haillons connût le mot magique, et trop encline à croire que je comprenais, elle chanta tout ce qu'elle savait : étais-je si loin de comprendre, puisque je tentais de juxtaposer à la mélodie, à sa mimique, les couplets de Mïlosz ?

Qui donc réveille, Quel sonneur de matines, Ceux qui sommeillent Au flanc de la colline ? De la colline Des poussiéreux œillets, Où l'on devine Les noms des oubliés ? Si l'on m'ouvrait Le cercueil de bois tendre, Je reverrai Son visage de cendre. Dormez en paix, Vous que j'ai tant aimée; Jamais, jamais, Je ne vous reverrai.

Disait-elle le dialogue avec le houblon, qui exige un tuteur, et

d'être cueilli à temps, pour mousser dans le verre, et de la prudence

ensuite chez le buveur, «

de l'orpheline qui rêve qu'elle retrouve sa mère en ce coucou sauvage qui paraît la reconnaître ? La plainte de la fillette qui reproche à sa marâtre de ne pas l'avoir plutôt jetée à l'eau; elle eût égayé ses

ou je te fous par terre » ? Le chagrin

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« bons frérots les poissons », et, ondine pêchée, fût devenue la bru de bons riverains du haff ? La malice de cette autre, perfidement

chargée de rapporter de l'herbe d'hiver et de

esquive la correction grâce à un rameau de pin et une poignée

qui veut habiller de bois le fortune du futur :

marieur indigne : il l'a trompé sur la

elle

la neige

d'été :

d'écume de mer ? La

colère du père

Coudrier pour la veste, Sapin pour le gilet, Bouleau pour le collet, Et chêne pour le reste

Ou la douleur du fils au retour de la guerre, qui trouve la maison vide : le bouleau et le saule ont fait la croix et les planches ? Chers daïnos, — une dizaine parmi deux millions : ils éveillaient le rire en pleurs d'une seselé, d'une petite sœur de là-bas, sur une heure d'exil et de dangers dans l'Orient froid.

A la Lithuanie, Milosz aura consacré une part de son activité et deux volumes de contes, où elle apparaît sous ses multiples aspects :

pays rieur et familier, de la girolle aux teintes vives, de la soupe aux choux froide, du samovar, du vieil hydromel de tilleul et des petits pâtés de lièvre, présent inséparable de toute visite faite à des parents; pays de vénérables dieux, où Jupiter se nommait Perkunas et le diable: l'Allemand (Maître Vokiétuks) ; où les corbeaux et les Coucous de la Coucoulerie ont leur généalogie; où sorcières et

et à toi avec le menu peuple; pays

reine des serpents vivent à tu

mélancolique, où le lin, hersé, grelottant, arraché, roui, cardé, conte ses souffrances ; où la maman Eglé, le funèbre sapin, fut contrainte de punir sa fille, la pusillanime Drébulé, incapable de garder un secret sous la torture :

« Aujourd'hui encore, malgré tant et tant de millénaires écoulés, Azuolas-Chêne, Uosis-Frêne et Berzas-Bouleau sont les arbres les plus puissants, les plus généreux et les plus loyaux de la terre; et Drébulé- Tremble tremble au moindre vent; que la plus douce brise se lève, voyez, elle tremble, hélas, elle tremble et tremble et tremble. »

Lithuanie de l'abeille Bité, dont on retrouve la présence en Egypte pharaonique, Lithuanie du svastika et du lotus. Berceau, qui sait ? de la race indo-européenne. Très vite, Milosz se fera de son pays une conception mystique, comme il adopte, à propos d'Eglé, de ses fils et de sa fille, la théorie de l'origine animale des végétaux. Nerval seul eut jamais pensée aussi prompte aux coups d'aile, aussi apte à coudre, comme l'hirondelle, ensemble des pans de brises qui se croyaient indépendants, surpris de se voir réunis :

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« C'était une de ces nuits comme il n'en éclôt qu'au ciel de la Lithuanie, pur et pieux berceau des mythes orphiques transplantés, dans la profon¬

La neige des clochers de

cent églises scintillait dans ce formidable et muet carillon de soleils et de nébuleuses, où cela qui n'était pas encore l'appel articulé de Delphes et d'Eleusis se mariait à la maturité sereine et impérissable du Verbe chré¬ tien,universel.de la» puissante voix de l'accomplissement suprême, irrésistible,

deur des âges, en Thrace, en Crète et à Délos.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter de si fulgurantes hypothèses. Si enraciné qu'il soit, Milosz, poète de la terre des hommes, dépasse le cadre étroit de la Lithuanie. Tous les enfants de l'univers reconnaissent dans sa voix leur joie et leur terreur, issues d'un folklore innomé, archétypique :

Dans le rayon de la lanterne, elle tourne, tourne avec le vent, Comme dans mes songes d'enfant, La vieille, — vous savez, — la vieille

*❖❖

Douze ans; il fallut le soustraire à la Russie, à l'intolérance. Vladislas, attiré par l'Exposition de 89, la Galerie des Machines, la Tour, la Roue et le Ballon captif, s'installe à Passy, rue Nicolo; le fils sera pensionnaire à Janson de Sailly.

Les rêves sont cloîtrés ; l'amie est perdue. C'est la longue captivité, aggravée du dépaysement. Où suis-je ? La question retentira jusque dans Les Arcanes, la fureur de se situer devenue le moteur d'une métaphysique. Où suis-je ? demande le prince transplanté. Où suis- je ? demandera le Noble Voyageur dépossédé du paradis; car Czéréia devient le paradis; rendez-moi mon enfance, le château dormant, la baie du sincère, l'archipel séduisant, l'île des harpes. Rendez-moi

de ce cri, pour y revenir. Il faudra

souffrir, longuement, pour que la réponse vienne baigner le solitaire, brider la révolte, apporter la paix, dicter le oui et l'amen. A Janson, malgré « la plus naïve et brutale libre-pensée », un bon maître de style : Edouard Petit. Des lectures d'adolescence, qui seront énumérées dans Don Juan : Nuits de Young, — comme Lautréamont — , Sterne (l'oncle Tobie), Scarron (Ragotin) . Francis

là » un vieux

Jammes aussi, celui du Vieux Village , où il y a

château triste et gris, et, déjà, « l'ennemie d'enfance belladone » :

suis-je ? Milosz partira

«

par

Et leurs parents, en leur montrant les plantes Leur expliquaient : celle-ci n'est pas bonne

C'est du poison

Et celle-là est de la belladone. Mais à présent, où est cette famille ? A-t-elle existé ? A-t-ellè existé ?

elle arrive de l'Inde

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Milosz lit l'anglais, l'allemand, le polonais, le russe, — '■ peut-être pas le lithuanien — . Sans doute choisit-il ce qu'il traduira des « chefs-d'œuvre lyriques du Nord » (trois volumes devaient paraître, un seul fut publié), dans Slowaçki, Miçkiewicz, Norwid, Lermontoff, Pouchkine, — dont la Route d'hiver, avec les sonnailles de la troïka, la chanson traînante du postillon, évoque si bien les verstes parcourues par l'enfant autour de Czéréia. Chez Swinburne, — un peu

trop

Et de Shelley

la Sensitive, où les narcisses regardent leurs yeux jusqu'à mourir

dans les retraites du fleuve; ou YEpipsychidion, où les lèvres pâles de la lune se rétrécissent comme dans la maladie de l'éclipsé. Et de

Schiller, La Mélancolie, mais

De Byron, les poèmes à Augusta; de Heine, Le Rabbi de Bacharach.

— ,

et

Keats, Tennyson, Lenau, Schubart

aussi La

Dignité de la femme.

Milosz à

dix-huit ans; dans ce front vaste sous un toupet de boucles claires; les yeux interrogent et semblent reprocher au monde son mépris; la bouche, encore enfantine, exige pourtant; la longue redingote à col de velours est austère, mais la main droite crispée sur un balustre, et le bras gauche derrière le dos, traduisent une volonté conquérante. Certes, Byron n'est pas loin. Ni le moment où Oscar Wilde, avec quelque jalousie secrète, dira : « Voici Moréas, le poète, et voici Milosz, la poésie ».

« II était une fois un fils de roi qui se nommait Jonas. Il ne rêvait que voyages et aventures et ne manquait jamais une occasion de le rappeler à son père, qui lui répondait invariablement : « Attendez, monsieur mon

fils, d'avoir vos vingt ans. » Ce jour si impatiemment attendu arriva enfin;

ses augustes parents lui donnèrent leur bénédiction

Louvre et à

l'École des Langues orientales pour l'hébreu et l'assyriologie. L'ancien prêtre de l'Oratoire, Eugène Ledrain, terminait la publication de son Histoire d'Israël : Milosz lui doit beaucoup, malgré la manie contagieuse du savant, dans sa traduction de la Bible, qui en reste illisible aux non-initiés, de figurer l'orthographe hébraïque :

Moshêh, Shimeshôn, Ieroushalaïm, Shomeron, pour Moïse, Samson, Jérusalem, Samarie. Qui retrouverait les articles de critique publiés dans L'Eclair jusqu'en 1910 par le conservateur adjoint des antiquités orientales du Louvre, pénétrerait plus avant dans la connaissance du Milosz hébraïsant. Pour l'instant, on le voit au Vachette, à Kali-Saya, à la Clôserie, où il est adopté par Jean Lorrain, qui lui consacrera un Pall-Mall du Journal, par Stuart Merrill, Viélé- Griffln, Henri de Régnier, Paul Fort, qui l'accueillera dans Vers et Prose, — de la Très simple histoire d'un M. Trix-Trix à Méphibo-

Il

y

a

du

Byron dans

le portrait que nous avons

de

>

Avant ce jour, Milosz s'était inscrit à l'École du

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seth (4). Apollinaire seul, peut-être, pressentira en lui le grand poète, mais, sauf erreur, sans en rien écrire (P). L'homme est devenu tel à peu près qu'on nous l'a peint, qu'il

s'est peint, sans complaisance, dans L'Amoureuse Initiation : un grand corps à porter une armure gothique, ombre de héron anxieux, immense front bombé, teint marqué de pourpre et de pâle; « les tiraillements bizarres d'un grand nez tout gonflé de morgue circonspecte, révélaient l'accoutumance, propre aux nomades, de flairer le vent de divers pays » (6) ; les yeux, noisette, inquiets et fuyants, « se figeaient par intervalles dans une sorte de fixité brûlante et vide », ou se voilaient du capot de larges paupières; la voix enrouillée de vieux coq de clocher éclatait en sarcasmes ou se brisait en rires, tandis que, l'épaule droite un peu soulevée, il arpentait de

Les mains de

ce mime, sa bouche mobile et flexible à l'excès, au coin de laquelle se jouaient deux petits plis de tendresse, ses tempes vibrantes, tout son masque, écrit Jean de Boschère, « annonçait que chacun de ses mots allait exiger de nous une profonde attention ».

ses jambes de lièvre hasardeux le salon ou l'allée.

Et vingt émotions disparates se percevaient dans les battements

désordonnés du sang, ce sang bleu dont il était fier, et dont le flux et le reflux, saccadés mais incessants, qui devaient user sa vigueur comme le jusant une digne, lui imposèrent aussi sa métaphysique du mouvement et son amour pour l'immobile. Il était sang bleu et talon rouge jusque dans son écriture, dans la suscription surannée

de ses lettres [« A Monsieur », à la ligne : « Monsieur son rire et ses saillies inattendues. Il se savait

»], dans

Un cœur de chevalier errant joueur de luth, Une âme à tous les vents comme les oriflammes, Des ancêtres croisés, roides dans leur honneur Comme une lance, éblouissants dans leur vertu

{Don Juan)

Avec cela, très apte à la haute amitié, ce Tannhâuser de la Triste Figure. Nul n'a davantage éprouvé et suscité, que ce solitaire, le

(4)

« Son Trix-Trix me fait songer, bien qu'il

n'y ait aucun rapport,

lues,

à la

à la

réflexion » (Jacques Rivière à Alain-Fournier, Correspondance, t. 2, p. 382). (5) La couverture de l'édition Fourcade des Poèmes de Milosz signale pourtant une conférence d'Apollinaire au Salon des Poètes en 1906 sur Décadences et Solitudes.

Soirée avec M.

Teste, une des choses les plus poignantes que j'aie

(6)

Est-ce un

trait de race ? Mickiewicz

le

prête à

son

Comte, dans Pan

fadeusz : tenté par le suicide, « il s'arrêta au bord de l'étang marécageux; son regard plongea dans la boue verdâtre; sa poitrine aspira avec délice l'odeur de la vase et sa bouche s'ouvrit pour la humer. Car le suicide a les raffinements

de la débauche » Givre VIII).

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ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

sentiment « gratuit, illimité et irraisonné, qui lie l'homme au chien plein de noblesse, le chien plein de noblesse à l'homme », pour citer encore Boschère. Suivons-le, à travers Paris, jusqu'à cet hôtel d'Angleterre, ancienne Ambassade britannique où, vers 1913, Francis de Miomandre l'entendit réciter des poèmes à une dame anglaise, « dolente tout à fait, esthétique extrêmement », qui sans doute n'entendait pas le français :

« L'endroit était suffisamment obscur, mystérieux et moisi pour plaire

Les dernières strophes sonnaient

particulièrement juste dans cette pièce sombre, silencieuse et couleur de vieux temps :

à notre cher « hibou lithuanien »

Et voici qu'après tant, tant de jours 1 plein de charmes, Un pauvre et tendre écho s'éveille dans mon sein Qui ne se laisse point étouffer dans les larmes Ni noyer dans le vin; Mon âme, un chant de fée, au loin, pour que tu meures, Un son d'étranges pas sur les fleurs des étangs Qui vient m'entretenir, durant les longues heures, Des choses du vieux temps, Qui vient me reprocher ma tristesse et l'absence De ceux qui m'ont jadis ouvert leurs pauvres cœurs. — Voici que sur le monde assoupi le silence Penche sa face en pleurs. Le jour a dispersé ses bouffons : tout repose. Mais le sommeil est court comme un rêve d'enfant. La tombe, ô mon amour, est bien la seule chose Qu'on aime longuement. »

Et nous garderons, comme Miomandre, la vision cocasse et fantastique de cette étrangère, « si heureuse dans sa belle étoffe

bariolée, éclairée par son unique bougie, tandis que Milosz, les yeux

à terre, les narines dilatées du plaisir de respirer l'odeur pourrie

de ce vieil hôtel obscur et léthargique, disait, d'une voix ardente et sourde, ces belles strophes désespérées ».

On ne le saisissait pas souvent à Paris. Pendant vingt ans (1896-

1916), il sera l'étranger, l'itinérant, le pérégrin. Que cherchait-il ?

Qui

d'hôtel, où, harassé, il dévissait sa fatigue. Mais il se fuyait dans

ports

stagnants et crépusculaires, leurs tabagies, leurs foires d'automne et leurs fritures aigres, — les faubourgs lamentables, les polygones de misère, commons de Whitechapel et de Soho, les terrains vagues où poussent « le chardon et la haute ortie et l'ennemie d'enfance

le spectacle de

fuyait-il ? Soi,

d'abord. Il

se

cherchait dans ces chambres

Il hantait

les petits

la misère des autres.

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

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belladone », — les crapuleuses ruelles où comprendre les voleurs,

où « connaître la pitié de s'avilir un peu » ; — Venise « aux atours

parfumée des poivres du Levant » ;

— Vercelli aux rizières fangeuses plus que les linières natales;

— un cul-de-sac de Fréta à Varsovie; — un bouge, asile d'une heure, à Séville ou dans les rues basses de Kiev; — la rue du Chant des Oiseaux à Francfort ou les gorges du Rummel à Constantine; ou la Kasbah de Tunis (il y a peut-être rencontré, dans l'été de 1901,

Beaucoup plus tard

la demi-juive russe Isabelle Eberhardt)

Armand Guibert y recevra la mission « de jeter quelque monnaie dans la sébile d'un mendiant aux yeux malades, en souvenir de la vie déréglée » que Milosz y aurait menée. — « Que cherchais-tu

donc, courant

cherchant

Qu'as-tu donc trouvé, courant et

salis de reine de carnaval

de

la

sorte ?

de la

sorte ? »

Saurons-nous jamais de ces expériences plus qu'il ne nous a dit ? Mais n'a-t-il pas dit assez ? Amours torturées par l'absence d'amour, de part et d'autre : « Ma cruelle jeunesse, la seule femme aimée » {Nihumim). Avidités insolites, curiosités de « charognard », ou vautour fauve; il dit, lui : un « horrible et doux pressentiment de corbeau ». Son Don Juan, un soir, suit pendant des heures un bel adolescent, par les rues de Cologne.

Jamais je n'oublierai Le long sanglot que fit le bruit de cette chute D'enfant amoureux dans le Rhin sentimental — Voilà pourquoi j'aime tant le vin d'Allemagne. Que n'avons-nous le relevé exact de ses passages de météore

sulfureux ! Nul doute qu'il n'ait (comme Wilhelm Meister, comme Nerval) suivi un itinéraire inspiré, qui « coïncidait rigoureusement, sous ses apparences de course aventureuse, avec les aspirations et les aptitudes les plus secrètes de l'adepte ». Après Déinocrite, Thaïes, Pythagore, — il faut peut-être ajouter Hérodote — , Paracelse, Nicolas Flamel, il aurait pratiqué ces pèlerinages scientifiques dont

une strophe

Robert Browning,

singulièrement riche d'intuition : « Je vois mon chemin comme

l'oiseau sa route sans trace; quelque jour, Son jour d'heur,

j'arriverai. Il me guide, Il nomme, dans

destin de l'amiral comte (1658-1735), tour à tour partisan de Guillaume d'Orange, favori de la Reine Anne, gouverneur de la Jamaïque ou de Minorque, invité par Charles XII, ambassadeur à Vienne, Francfort, Venise, en Sicile, et époux morganatique d'une cantatrice si semblable à Natalia Tassistro ? Le climat de cette vie,

dit-il,

a

défini la

nature «

dans

II guide l'oiseau ».

«

// nous faut

», Peterborough ; enviait-il le

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ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

c'est celui de L'Amoureuse Initiation

Mais, pour son malheur,

un seul destin est comparable au sien, folie à part, celui de Hoelderlin.

Comme Hypérion, Hoelderlin et Milosz vont à la conquête de la vie intérieure, au cours d'une enfance et d'une adolescence studieuses et traquées; puis, c'est l'appel de l'action, le contact avec la collectivité, une nouvelle prise de soi parmi les gestes et les hommes; et le retour à la solitude, dans la nature et le rêve; un pathétique silence, que rien ne semblait annoncer. « Telles étaient mes pensées. La prochaine fois je t'en parlerai plus longuement » ; dernières lignes d'Hypérion; il n'y eut pas de prochaine fois. Tous deux malades de la nostalgie de l'enfance, du matin de la vie perdu; tous deux pétris d'orgueil et se vengeant de lui par une fièvre d'humiliation, un mépris forcené de soi; aiguillonnés par une rage d'amour insatisfait; hébraïsants, et qui ont bu ainsi le christianisme à sa source. Sevrés d'affection, ils verront en Dieu avant tout le Père; leur religiosité sera besoin d'amour; d'autres influences, mais à la fin elles s'effritent; il reste un mysticisme qui baigne dans l'éducation chrétienne première. On comparera les courses de Milosz à la traversée hallucinée de l'Auvergne par Hoelderlin, en décembre 1801 Mais je ne puis qu'indiquer ce que j'ai développé ailleurs (7). Milosz est notre Hoelderlin; et cela le situe à sa vraie place dans la littérature mondiale.

Ai-je crayonné l'homme ? Il le fallait bien. Mais je voulais parler surtout des poèmes (8).

C'est au lycée, un soir à l'étude, parmi les grognements de l'hiver breton, quand la voix du vent pourri sur les carreaux embués invitait l'enfant à se musser en son cœur chaud, que je lus des vers de Milosz, dans l'anthologie de G. Walch, trésor des adolescences affligées de poésie. Deux brefs poèmes. Une ballade sombre, aux distiques écumants et cabrés, disait la rencontre macabre que fit le roi Don Luis quand il voulut revoir le château des Douces Années :

(7) Milosz et Hoelderlin, Etudes Germaniques, déc. 1949, p. 346 à 360. (8) On trouvera l'étude des drames : Miguel MaHara et Méphiboseth et de L'Amoureuse Initiation dans mon livre sur Milosz qui va paraître aux éditions Vitte (collection Parvis, dirigée par Jean Huguet).

ANNALES DE

LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

23

Je vois deux yeux presque sans tête, Deux yeux sur deux jambes de fil. De plus loin que les oubliés, De plus profond que les noyés. Le cheval noir dresse l'oreille. Le sang du roi voudrait crier. L'odeur du silence est si vieille.

» et je retrouve

mes songeries sur le Larousse: Lofoten (îles) : archipel dépendant

de la Norvège et dans lequel se trouve le Maëlstrom, si redoutable

Les

Lofoten, que je reverrais dans un roman de Knut Hamsun. Et je descendais, sur l'atlas, de ces Lofoten, parasites de l'échiné Norvège, à la portée de petits états qui cognaient alors du nez aux vitres de la Baltique, un peu par la grâce et la subtilité dialectique de Milosz homme politique. J'ignorais que la Baltique me tiendrait cinq ans sur ses côtes, où nous fonderions une revue ronéotypée qui se nommerait, justement, Baltique.

J'avais découvert le Milosz d'avant la trentaine. La connaissance des chefs-d'uvre nous a rendus injustes pour les trois premiers

recueils. Ils annonçaient, pourtant; et Francis de Miomandre, dans son article de L'Ermitage, dès 1902, ne s'y est pas trompé. Le Poème des Décadences (1899, chez Girard et Villerelle) étalait sous un titre maladroit, des complaisances bien littéraires pour un mal du siècle up-to-date et une sensualité avivée par des remords en apparence gratuits. L'ironie, la colère et la rancur, au spectacle des hontes et des décadences, semblaient forcées. On ne sentait pas encore que Milosz mériterait de se voir appliqué le jugement de Barbey sur Poe : « Depuis Pascal, peut-être, il n'y eut jamais de génie plus

épouvanté, plus livré aux

, n'était

agonies ». On pensait que Poe,

présent ici que par mode, alors que j'ai entendu, quarante ans plus tard, le poète revendiquer comme un honneur d'avoir été influencé

par le prodigieux Irlandais. Les Arcanes vibrent encore de la vieille admiration : « L'auteur immortel d'Ulalume, de Silence, du Dialogue entre Monos et Una, de Pour Annie, de Helen, je m'arrête, car quoi de plus déplacé que ces citations empruntées à une uvre dont l'ensemble constitue un monument littéraire unique, incomparable

parangon de poésie pure ?

affres de

L'autre, c'était :

«

Tous les morts sont ivres

par vents de N.-O. Et les mots magiques : Chasse

à l'eider.

l'effroi

et

à

ses mortelles

comme Swinburne

» Sévère, avec la plupart des physiciens,

pour un système cosmogonique qui voit dans l'univers une

convulsive et bruyante (« Eurêka est indubitablement, de

le plus

tous les ouvrages dignes d'un

autodafé, le plus

faux

et

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

pernicieux »)

consacré à la spiritualité de l'enfance, du premier âge de l'homme, encore éclairé par le souvenir du Lieu, quelques lignes vraiment inspirées. Milosz devrait à Poe le thème capital de l'amour d'enfance, illuminé par un rayon persistant de l'Eden. Et aussi, par réaction

contre « l'infamie spirituelle » â'Eurèka, la volonté d'écrire un Anti-Poe, de réfuter cet homme qui n'était « pas un dément, hélas ! non, un maudit dans toute l'acception chrétienne du mot » (quitte à conclure avec humour : « Mais comme il a trouvé le pire des enfers dans sa patrie américaine, paix à son âme de poète »).

Cette évolution était à peine prévisible dans les lieder, où passent

des

Annie, la « pensive d'antan pas » :

Les roues et les rouets ont tourné trente ans. Voici mon retour, ô ma grande amie î Les jours de jadis se sont endormis, Au vieux bruit des roues, au vieux bruit des rouets ou Fanny, « ma nostalgique aux yeux couleur des cieux / Défunts! ». Ou Salomé « à la bouche couleur de meurtre, aux seins couleur de désert », Salomé de nos hontes, criminelle, absoute et désirée.

, il souligne que l'exécrable métaphysicien a

«

fantômes de femmes » parés de noms

»,

«

fanés : Aliénor, Lalie,

ne me reconnais

très douce qui

Et nous qui connaissons la certitude unique, Salomé des instincts, nous te donnons nos curs Aux battements plus forts que, les soirs de panique, L'appel désespéré des airains de douleur

Il y avait pourtant l'annonce de cette « certitude unique », que nous retrouvons dans Les Éléments :

Ce que nous pressentons, il ne faut pas le dire; Nos frères et nos surs ne nous comprendraient pas. Gardons-nous de mêler à leur danse, à leur rire, L'écho surnaturel des accents de Là-Bas

Faut-il penser que ces Éléments, parus en 1911 à L'Occident, sont antérieurs aux Sept Solitudes ? Ils sont en tout cas postérieurs à l'événement de 1902: une tentative de suicide, et de longues semaines d'hôpital. Après sa guérison physique (« le retour, pâle encor d'avoir été l'adieu »; « les mains d'hôpital de la poussière du matin sur les choses que je ne voulais pas revoir »), le poète chercha peut-être un apaisement dans la contemplation des éléments : soleil, vent, lac, nuit, terre, mer, lune, rocher; et, dans la stricte observance de la règle prosodique, une ascèse provisoire. La beauté ne manque point

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

25

dans ces longues et souples suites d'alexandrins (9), où des lamartiniens sont peut-être dus à l'affection de l'auteur pour Renée de Brimont, qui signait René de Prat. Il se glisse souvent du Milosz dans ces sortes de pastiches :

Lorsque je pense à Vous, à Vous, ô ma vieillesse, Cher souvenir menteur d'un bonheur inconnu, Beau Septembre du cur L'ombre d'un étranger qui ressemble à ma vie Me conte à sa façon l'histoire de mon our

Et,

dans Le

Vent, ce flot étincelant d'images :

Avec moi, viens errer A travers le Saana des chastes solitudes ! Viens, suis-moi sur la mer, car je te veux montrer Des ciels si beaux, si beaux qu'ils te feront pleurer, Et des morts apaisés sur la mer caressante, Et des îles d'amour dont le rivage pur Est comme le sommeil d'un corps d'adolescente, Et des filles qui sont comme le maïs mûr, Et de mystiques tours qui chantent dans l'azur

Et déjà un appétit d'éternité poussait l'auteur à des méditations sur l'espace qui se révéleront fécondes. Ces aspirations trouveront plus tard leur forme définitive. Dans Méphiboseth : « La n'est point autre chose que ce désir, né avec la fidélité, de voir le pauvre amour terrestre nous survivre ». Dans Les Arcanes :

« Les deux problèmes de l'amour et de la mort, sources intarissables de la douleur, sont indissolublement unis à la question de l'espace. L'homme n'a qu'un seul désir : vivre et aimer éternellement ». Mais déjà le grand espoir d'outre-tombe s'exprimait en une poussée verbale d'une étonnante densité :

Car nous devons un jour nous fondre dans le sein De Celui qui saura des songes que nous fûmes Refaire d'un seul mot une réalité Et de nos corps longtemps dispersés dans les brumes Rétablir à jamais la mystique unité.

(9) Ainsi dans telle évocation des promontoires désertiques où se complaît l'âme orpheline des amants de la Beauté :

ou ce vers

Quelquefois seulement un rire de sirène Ramène lentement à la face des eaux Les lambeaux repoussants de quelque face humaine Que le poulpe indolent abandonne aux oiseaux déjà très signé :

Comme le mot jadis quand l'ombre est sur la mer.

20

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

La tombe,

ô mon amour, est bien la seule chose / Qu'on aime longuement ». Thème essentiel des Sept Solitudes.

Pourtant, c'est dans

le même recueil qu'il

écrit :

«

« Vision fausse d'Esthékar, Aenobarbus, Ballade d'Agaeus,

Zyndram ? »

Soyons indulgents : ce sont là recherches.

Dans divers folklores. Chez Djelal Eddin Roumi par exemple, poète et danseur, auteur du Divan et du Mesnevi. Myriam Harry a ressuscité ce métaphysicien du XIIIe siècle. Il proposait d'atteindre à l'extase par une giration à l'image des mondes. Pour la première fois, nous voyons Milosz inquiet d'illuminisme.

Mais la prosodie le passionne. On reste surpris, après mainte

lecture, de sa virtuosité. Il « choisit l'impair », mais l'assouplit par vingt combinaisons métriques. Les césures sont bouleversées. Tout ronron est exclu des strophes : « Dans un pays d'enfance retrouvée

en larmes

masculine, qui parfois assonent. Pour ne rien dire des rimes : « Lierre de nuit d'été sur la lune des pierres ». Dans

« Lofoten », la rime, lancinante comme une litanie, est douloureuse

comme l'idée fixe.

faut

du temps des souvenirs », confidence nue, rappel de mai 1899 :

« Le mois était de la lune des roses

mourir ?

que

et 14 pieds; l'alexandrin leur offrira son repos rythmique :

», construites chacune sur deux rimes, féminine et

Claudication des décasyllabes

en oie, des terza rima de :

de :

« « L'année était

Il nous

» Rime obsédante,

O passé ! pourquoi fallut-il

de :

« Et surtout

» Rythmes impairs alternés (13 et 9)

:

« Une rose pour

» Dans

» s'entremêlent les mètres de 13

Et la complainte, pour mon secret, dans le lointain, De la citronnelle, et de la rue, et du romarin Un nid d'hermine pour le corbeau du blason

La « Danse de singe » est scandée sur seize syllabes. Dans « Le

elle viendra

des rimes, pauvres à dessein, est totale. Le vocabulaire a déjà ses mots-clés : vieille, lointaine, rouillée Dans « Lofoten », étrange et étranger traduisent, sans l'épuiser, l'allemand aux résonances multiples : fremd. Polyglotte, Milosz confère aux mots français des valeurs importées, universelles. Les thèmes ? Des gravures ou des estampes, mais choisies par le plus tendre du cur (Don Quichotte). L'ivresse et le sommeil. Si « tous les morts sont ivres », le poète aussi est le noyé voluptueux

rythme et

Vieux Jour », et

« Quand

»,

la liberté du

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

27

du vin, et du « fleuve de ta voix » : « Que je m'endorme loin de

» Dans trois poèmes, au moins, il s'identifie

», prodigue les allusions à Manfred, à

voir son ode

A un Chêne, et ces vers que Milosz traduisit avec un serrement de

cur: « Je t'ai rappelé notre lac bien-aimé / Auprès du vieux manoir

qui ne m'appartient plus » (A Augusta). Dans « Grincement doux

et rouillé d'une berline », poème-conversation comme « La Berline

Newstead Abbey, propriété de Byron jusqu'en 1818,

tout et loin de moi

à Byron :

«

Il nous faut

arrêtée dans la nuit », Mylord Spleen désigne Byron autant que

Milosz (mais

«

le vieux

vin

de l'an

vingt

» ?

Byron

est tombé

en

1824).

«

Une

rose pour

», ce testament, amalgame Byron, son

Don Juan, et Milosz :

Un quart d'heure et une bague pour la rieuse, Un sourire et une dague pour le plus discret, Pour la croix du blason une parole pieuse

Milosz

a

rencontré Don Juan qui galopait dans

manteau de Byron :

l'ombre du

La jument blonde gaiement dévore un tout petit arbre Et Don Juan cherche la bouteille dans son bissac,

Don Juan, le maigre cavalier aux éperons d'or

(,0)

Mais il a rencontré aussi Karomama. Elle était célèbre. Elémir Bourges avait pour elle un culte (n). Elle aiguilla la pensée de Milosz vers l'Egypte, vers le Louksor du microcosme humain, le « Temple dans l'Homme » de Schwaller. Devant la statue « polie par les baisers des siècles », Milosz adore la femme-enfant, la Vierge. Pour ce « fils de la France et de l'Egypte », Memphis, nommé dans la Symphonie Inachevée, va devenir le nom d'un haut-lieu. « Lève-toi, chuchote

« Oh ! ton visage

comme l'Egypte ! O visage, visage de fuite en Egypte ! » dira

l'Adepte à Béatrix (Noël 1922). Derrière Karomama, prie toute

la mort , je suis ta dormeuse de Memphis »

l'Egypte. Elle fit le zodiaque

Hathor. La lumineuse, la féconde Dame du Sycomore, dont le nom

veut dire

des

Pharaons : « Et les soirs d'éternel été, tu chantais sous les

Sinaï.

de Denderah, la Tentyra dédiée à

«

demeure d'Horus

Karomama

»

»,

se

Mais

tient auprès

de

la

fille

/ sacrés,

Hathor règne sur le

écrivant Byron chez

Loyola. On ne le devinerait pas s'il ne l'avait pas dit. Le poème n'ajoute rien

la Balance

(4 Chemins, 1926) et dans l'anthologie Berger (Seghers, 1956, p. 167). (11) Qu'il transmit à P.-J. Toulet. Béhanzigue parle d'une Parisienne au deuil « si juste que la robe emplumée de la reine Karomama n'en trahissait pas plus que le fourreau de Loetitia ».

(10) André Salmon affirme

avoir

pensé à

Milosz en

à la gloire de Milosz, ni de Salmon, Il se trouve dans Vénus dans

28

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Par l'intercession de la princesse initiée, de la « prêtresse savante », celui qui est « solitaire comme un sphinx dans le désert » voit se déceler l'unité profonde du monde occidental, d'où naîtra le Christ.

Mes pensées sont à toi, reine Karomama

Il faut beaucoup d'indulgence pour les « Scènes de Don Juan », uvre de jeunesse probablement très antérieure à 1906 et qu'on a eu tort de porter récemment à la scène. Ce Don Juan pré-classique

(on y parle d'un vieux vin de 1630) est comte palatin sur le Rhin et duc en vieille Estramadure. Il habite le château de Rùbezahl :

Milosz le place donc sous l'invocation burlesque du génie des Sieben

devenu Compte-raves par

étymologie populaire. L'aventure de ce Don Juan n'est pas très

différente de celle du génie qui avait enlevé une fille; elle l'invite

à compter les raves de son champ, et pendant ce temps prend la

fuite. La fantaisie débridée de Milosz joue avec le nom d'Oscar Wilde, devenu sir Oswald Savage aux paradoxes ingénieux; elle dote Don Juan de hiboux qui ressemblent aux zhiboux de Jarry; elle transforme le Leporello de Mozart en un Sganarello dangereux qui assassina ses deux femmes et leurs amants; elle adopte une forme originale, l'alexandrin blanc, sermo pedestris par excellence, mais d'une démarche exagérément terre à terre et claudicante.

A la mort de Don Luis, Don Juan hérite; il épousera Lola de Trémeur, sa cousine; mais elle le trompe avec Don Roland, cadet de Don Juan; Sganarello versera trois gouttes de poison dans le chocolat du ravisseur; Don Juan séquestre Lola et l'accable de consolations sarcastiques. Le spleen, les attitudes, le mauvais sourire de ce Don Juan lugubre, au bras gauche paralysé, son goût pour le macabre et l'obscénité triste sont justifiés, nous suggère-t-on, par « les soupirs de jadis et le chant de Cinthia », mystérieuse bien- aimée dont il porte le deuil. Ce personnage éclaire singulièrement certaines tendances que l'auteur refoulait à grand ahan; aversion pleine de remords et de larmes pour son père (Don Juan est le seul de la famille à verser des pleurs sincères sur la mort de Don Luis, mais il le bafoue), rapports tendus avec ce frère dont Milosz n'a jamais fait mention qu'une fois (Symphonie Inachevée : « J'avais longtemps couru le monde avec mon frère/Sans repos ») ; propension

à la jalousie physique la plus malsaine, la plus corrosive (on la

retrouvera dans L'Amoureuse Initiation, chez Brettinoro) ; elle se

Gebirge, Rubezagel (Queue de

Rave)

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

donne libre cours surtout dans le monologue de Don Juan au début

du tableau V : « Car il a de beaux bras, mon cadet don Roland

goût du sadisme peut-être littéraire, hérité de Swinburne, peut-être inné; Brettinoro incarnera la tendance contraire, le masochisme, selon une cyclothymie qui paraît bien avoir été l'idiosyncrasie de

Milosz, tour à tour et sans transition introverti et extraverti; tout

»

;

cela corrigé non pas

regard

sentiments :

encore par la quête

du divin, mais

!

»

par un

ses propres

nihiliste promené sur la vie

«

Etre jaloux ? Haïr ?

sur Si l'on pouvait

entière et

Ce

font un

»

Don Juan ne pense à Dieu que pour le remercier d'avoir inventé la vengeance; cette vengeance même ne lui procure aucun soulagement. La vraie « confession de Lemuel » ne serait-elle pas dans ces pages douloureuses, d'un art encore très imparfait, et qui ne sont que pour qui cherche Milosz, et le trouve, hélas ? Jamais uvre ne fut davantage imposée par la soif de la catharsis. « Car je sens en moi quelque chose qui brûle d'un feu bas et jugé » : c'est ici que nous trouvons les aveux les plus précis, et les plus déchirants.

désespéré pleure sur

sa victime :

« Vos chaînes

brait affreux

Et maintenant je pleure en vous martyrisant

Au reste, en dépit d'artifices peu convaincants, tel que le

d'une nuit d'été où parlent Titania, le saule pleureur ou le

Hibou Nostradamus,

, faussement élizabethaine, ces « Scènes » ne manquent pas de beaux

moments, comme le passage de l'Inconnu, « confident des vieilles

ou le Prélude Féerique de Gregh

et d'une taverne à Plymouth

comme dans le Théâtre en Liberté de Hugo,

fenêtres »

: « J'en connais à Cologne,

à Naples, à Livourne »

ou

des chansons proches des daïnos, celle du feu :

 

Il rêve loin

et pour ton cur seul,

ne le dis pas

Une ville si belle au royaume des couchants

ou

la rhénane

des Voix, contemporaine

d'Apollinaire,

mais

si

différente !

Je te donnerai

Du caveau de ton passé, là-bas, loin dans la vallée Où l'on voit jour et nuit la neige neiger sur le Rhin; Et toutes choses qui furent et ne furent pas

Luiront comme des villes dans les lacs d'or de ton vin,

mais ne le dis pas

la pauvre clef

Dans les lacs d'or

songe aux années

de ton cher vin du Rhin.

Et surtout ce cri, qui résume le drame, en l'amplifiant :

O mon mal en signe de croix sur tout cela, Sur les vermisseaux, les grains de sable et la mer !

30

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Pendant la période des chefs-d'uvre (L'Amoureuse Initiation, 1910; Miguel Mahara, 1912; Méphiboseth, 1913), Milosz découvre aussi sa vraie voie dans le poème.

Publiée seulement en 1917, La Berline arrêtée dans la nuit fut toujours classée par l'auteur dans les poèmes de jeunesse. Par sa technique, où subsistent des vestiges de la rime (on ne la reverra plus que dans les heptasyllabes de La Gamme), ce texte poignant est une sorte de transition avant Les Symphonies. Il amorce, pour « le fils prodigue », le grand thème de la reconquête de l'enfance. Mais la terreur ici l'emporte sur l'amour : Milosz, comme Witold, n'a pas encore retrouvé les clefs. Dans cet extraordinaire dialogue à trois voix, celle du cocher, celle de la bien-aimée, celle du poète , la première seule est rassurante; on ne perçoit la seconde que d'après les réponses négatives : « Non, Madame, je n'entends rien » ; celle du poète est déchirée entre la crainte et l'espoir :

Pour mon enfant craintive une maison si noire Tout au fond, tout au fond du pays lithuanien

Le poète imagine que, par une nuit d'automne, il revient s'installer avec sa jeune femme dans la seigneurie des ancêtres. Celle qu'il nomme « son enfant » va devenir Dame de ces ruines. Leur berline est arrêtée devant la grille dont on attend les clefs, que Witold est allé chercher dans les vêtements de Thècle morte il y a trente ans-

Autour de cette anecdote rêvée, Milosz a su créer son univers, avec son décor, ronce, ortie des ruines, « serrures rouillées, sarment mort, portes verrouillées, volets clos, feuilles sur feuilles depuis cent ans dans les allées », et là-dessus la grande neige d'automne. Avec sa faune : l'effraie, les petits du hibou. Avec ses présences fantastiques : la fille préférée de la reine folle, et la plus

édentée des Laumes

savez, la

» Et le passé impérieusement présent dans les récits (« C'est

de Lithuanie,

«

la

vieille, vous

vieille

ainsi que l'aïeul jadis revint / De Vercelli avec la morte »), dans les « portraits obscurs » comme celui de Natalia Tassistro, dans

l'orangerie du trisaïeul et le théâtre. Et la diaspora tragique de cette

Avec moi

leur race s'éteint ». A son besoin d'unité, de regroupement de ses forces spirituelles, dans un lieu hors de l'espace, dans un instant hors du temps, Milosz va consacrer ses forces. Mais, par la magie de la poésie, sa quête deviendra la nôtre : nous sommes tous cet amant arrêté dans la nuit par un obstacle au seuil d'un séjour autrefois aimé, et devenu menaçant, méfiant, dangereux pour nous et notre amour; nous hésitons au seuil

lignée : « Ils dorment dispersés dans les pays lointains

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

31

d'un éden dont la vie nous a dépossédés. Ainsi, Milosz ne chante

plus seulement pour lui. Il a fait siennes les aspirations

obsessions de l'humanité.

Crépuscule », où

et

les

« sa voix les vivants

et

Il l'avait

dit

dans

les

Chants

du

il conviait à s'exprimer par

les

morts :

Criez bien fort, car vos tombes sonnent sous mes pas, Multipliez-moi dans le prisme de vos ivresses. Je veux vivre de toutes vos âmes, De tous vos nerfs, de toutes vos détresses.

Cette mission, il l'a remplie avec les trois Symphonies. Si person¬ nelle, admirablement, que soit désormais sa voix, elle devient celle de tout homme, par l'ampleur des thèmes traités, par cet accent

continuellement fraternel, par la simplicité œcuménique de la pensée et du verbe. Solitude de l'être humain, mort, résurrection et trans¬ figuration dans l'amour : deux de ces Symphonies sont d'outre-

amours

humaines, montre le poète « seul devant les glaciers muets de la vieillesse, seul avec l'écho d'un nom ». C'est le sort commun, mais la stérile révolte s'est tue : le consentement est donné, l'adhésion à la solitude est confirmée, l'inévitable est accepté. « Soyez la bien¬ venue, solitude, ma mère ». L'aventure amoureuse est résumée en

raccourcis saisissants : déjà, dit le poète, « quand la joie marchait dans mon ombre », parmi les rires, parmi les caresses inspirées à

l'aimée par sa

tombe. La « Symphonie de

Septembre »

dit

la

fin des

« jeune pitié

», parmi les affres de la jalousie,

«

je

pensais

à vous, solitude, je pensais à vous, délaissée ».

Il

est fini,

le temps

de

«

l'île folle au milieu

de la

mer ». Laquelle est sans

doute Capri, si l'on en croit l'allusion

lave » de la troisième Symphonie ; — et ainsi, la baie de Naples aurait joué dans la vie de Milosz le même rôle que dans celle de Nerval. Fini, le temps des « tendres séjours ». Me voici aussi seul que dans les hivers lithuaniens : vous me revenez, solitude,

aux pieds du cyclope de

«

Vous revenez avec un goût de sel et de vent sur vos joues blanches Et cette vieille, vieille odeur de givre de Noël dans vos cheveux.

Et

c'est la longue,

lente,

sinueuse évocation

du pays

perdu,

originel, qui préexista à toute pensée et demeure en-deçà de toute

pensée, le royaume à la fois restreint et illimité, — un jardin complice, une serre « incrustée d'arc-çn-ciel », un grenier, une colline

où, la nuit, « la meute de la Mélancolie aboie en rêve » ; un églantier,

une fontaine. Pays où

comme « la fleur où riait la rosée »; où l'héliotrope et le myosotis,

«

le berger vêtu

de bure / Souffle

le

dans le long

cor d'écorce »;

sans contrainte

sentiment s'épanouit

« fleur orpheline

»,

sont la fleur bleue de Novalis,

qui

a défini

le

32

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

maerchen un rêve « épars, un ensemble de merveilleuses choses et d'événements, une fantaisie musicale, les sons harmonieux d'une

plus

de

Création. Et il n'y aura plus de solitude, puisqu'il vivra la solitude en Dieu. Le poète qui n'ose s'endormir, parce que « la peur du jour

et

sommeil », le poète, dans sa déréliction, qui demande aux nuages s'ils ont cessé de l'aimer, recevra une réponse à son incessant de profundis. Pour l'instant, il n'espère de consolation que de la mort. Il se plaît à l'imaginer par un jour de novembre : « Ce sera tout à fait comme dans cette vie » : je passerai sans que rien manque au monde, immense mais non pas radieux, car la misère subsistera, et cette peine des hommes que Milosz a comprise et dite avec des trouvailles qui font de lui un grand poète social. On entendra, comme si de rien n'était, le premier hennissement du premier

cheval sous la pluie,

courir

harpe d'Eole, la nature même ». Mais le mot nature n'aura

pour Milosz, enfin parvenu au

havre de la pensée, que

la

peur

de

la

nuit

»

se font signe

«

le sens

debout sur le pont du

«

et dans

le linge dur

des

mariniers le vent

»

;

il y aura

Les voix pauvres, les voix d'hiver des vieux faubourgs, Le vitrier avec sa chanson alternée, La grand'mère cassée qui sous le bonnet sale Crie des noms de poissons, l'homme au tablier bleu Qui crache dans sa main usée par le brancard Et hurle on ne sait quoi, comme l'Ange du jugement.

Et le défunt, que des gens « réjouis » d'être réunis là auront porté en terre, croient-ils, le poète libéré rencontrera son amour

« comme jadis ici », dans ce même décor d'automne qui sied à son

« lépreuse, froide et

grasse ». La Symphonie Inachevée s'adresse encore, de l'au-delà, à

sous

le soleil du châtiment / Qui marie les ombres des hommes, jamais leurs âmes ». L'atmosphère de La Berline est ici recréée, grâce à

des leitmotits communs : la voleuse d'enfants, la lanterne, la lune

« mère de la neige », une clef de cimetière. Mais le ton est autre, détaché, malgré l'angoisse de l'agonie, et la chambre d'enfance,

« mais froide pour toujours, mais muette, mais grise ». Pourquoi trembler ? La mort n'est qu'un soubresaut avant l'envol :

âme, dans le sentier des cascades à l'herbe

son « amer amour de l'autre monde », à celle qui est restée «

La vieillesse berçait mon cur comme une folle un enfant mort. Le silence ne m'aimait plus. La lampe s'éteignit. Mais sous le poids de la Montagne des ténèbres Je sentis que l'Amour comme un soleil intérieur Se levait sur les vieux pays de la mémoire et que je m'envolais Bien loin, bien loin, comme jadis, dans mes voyages de dormeur.

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

3H

Et une voix qui. venait de son cur lui dit : « C'est le troisième jour »; et le poète ressuscita d'entre les morts pour conquérir définitivement « l'archipel séduisant et l'île du Milieu » où l'attendait sa dormeuse de Memphis.

Nihumim parut aussi en 1915, à la suite des Symphonies. Ce vocable de la consolation donne le ton d'un bilan viril, d'une apologie de l'énergie. C'est le poème le plus tonique de Milosz. II fait le point. Il juge la vie et la Création à l'heure de la sage quarantième année. Il apporte plus qu'une haute leçon, une véritable loi morale.

Le poète blessé s'est ressaisi. Il triomphe de ses doutes

et

de

sa

plaie même. Tous les problèmes humains sont résolus par une sensibilité éclairée, qui sait, et renonce à toute révolte. II a fallu quarante ans pour pénétrer le secret du corps : il est élémentaire :

cette errante poussière durera autant que les autres éléments ; il ne passera pas avant l'arrêt du mouvement de l'univers :

Rien ne saurait te séparer de ta mère la terre, De ton ami le vent, de ton épouse la lumière.

Tant que durera la quête d'amour,

la soif et

la faim que midi

la goutte

de pluie, tant que durera la vie, « ô mon corps, tu vivras pour aimer

et souffrir ».

Quarante ans pour aimer la noblesse de l'Action. Im Anfang war

die

dit Hypé-

rion -r-: reviens ! construis ton monde avec nous ! Car notre monde

Ali ! que ne

pouvons-nous accomplir une uvre qui ait ta sérénité éîyséenne ! »

Baue deine Welt ! Milosz connaît aussi « la fureur de bâtir », la hantise de la Grùndung. Der Archipelagus décrivait la fondation

de la cité : « ein herrlich Gébild, dem Gestirn gleich, sichergegriïn-

de

Hoelderlin : « Je voudrais pouvoir crier à Adamas,

rassasie, la prière du loriot, la joie du myrtil noir sous

Tat :

Telle

est la

Loi.

le message de

Faust rejoint, une fois de plus, celui

à nous est aussi le tien. Et le tien aussi, Diotima chérie

det

»

;

et Milosz :

Moi aussi, moi aussi, je ferai la maison Large, puissante et calme comme une femme assise Dans un cercle d'enfants sous le pommier en fleurs

(12)

(12) L'occasion va lui être donnée, à la faveur de l'effondrement russe, de lutter pour l'indépendance de la Lithuanie. Le groupe des Veilleurs (les Egre- goroi du livre d'Enoch) publiera en 1918 L'Affranchi, journal qui annonçait l'Instructeur du Monde, dont Wilson et Kerensky étaient les précurseurs. La Repue Baltique sera consacrée à la défense des pays baltes, question-clef de la paix mondiale. Ce groupe peut bien avoir puisé chez Hoelderlin sa devise:

Hiérarchie, Fraternité, Liberté.

34

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Quarante ans pour apprendre à parler sans mépris de la femme. Le culte de la Mère, « belle, grave et pure colonne du foyer » lui fut révélé en même temps que le lieu de la Conjonction, de la Féminité éternelle et de la Vie, loin de cette Vallée de la Séparation. Quarante ans enfin pour apprendre à chercher la Cité, la Jérusalem,

dont le

nom signifie Ville de

Paix. Les

vapeurs du doute

sont

dissipées.

«

J'ai

vu

»,

dit

le poète,

qui

a banni toute crainte, qui

connaît le chemin de la certitude.

Milosz a dès maintenant cette conception du monde qu'il résumera le 10 août 1938 dans une lettre à Ernest Gengenbach :

« La Nature (si belle aux yeux de la plupart des hommes), est une sorte d'absolu de la laideur et de l'infamie. Nous ne la supportons que parce que, tout au fond de nous-mêmes, survit le souvenir d'une

La Révolution vraie sera

celle qui transmuera la nature seconde, puanteur, mensonge, laideur et férocité, et lui rendra sa physionomie angélique de fille de Dieu, de Nature Première. » C'est dans ce sens qu'il faut comprendre

» quand

par la grâce de l'Amour, la Nature a, pour instant, repris sa sainte blancheur.

Mais la Nature seconde ne se laisse pas oublier, et les poèmes â'Adramandoni (1917) le prouvent. L'Adramand « d'extatiques odeurs » est le séjour des âmes délivrées dans le vocabulaire de Swedenborg. Le poème H (c'est le Heth hébraïque) exprime bien la paix : « Paix. Paix. Tout cela n'est plus. Tout cela n'est plus ici, mon fils Lémuel. Les voix que tu entends ne viennent plus des choses ». Mais, ces choses, il faut bien les voir encore, il faut bien voir ce jardin pauvre, cette végétation noire de soif, cette vieille vêtue de deuil lustré dans la triste et basse chaleur; cette paix n'est que « la terrible paix des hommes sans amour ». Il faut bien se souvenir des « terrains cendreux, calcinés, sans verdure », dont parla Baudelaire dans La Béatrice, de ces Terrains Vagues, de ces commons, où la misère joue, somnole, attend « dans le sud et dans

ce

le nord

le Cantique de Méphiboseth : « Que le monde est beau !

première nature qui est divine et vraie

». «

J'en sais un qu'obscurcit un cèdre du Liban

»

:

vestige d'Eden fut planté là pour porter témoignage de quelque amour biblique, et l'homme et la femme sont morts. L'autre est le jardin de Saint-Julien le Pauvre. Ce grand poète français (je encore me dire : « Je suis Français ! » ) n'a laissé entrer dans ses poèmes que de très rares vues de la terre de France, et toutes seulement de Paris; dans La Gamme, le jardinet de Saint-Julien encore, et dans Le Pont, l'île Saint-Louis ; mais La Charette contient tout le « crépuscule du matin » d'un jour entre les jours de Paris.

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

35

Arrêtons-nous à ce poème-cri, bilan terrible de faillite humaine :

Faust, épouvanté par un jour encore qu'il va falloir passer, dont il va falloir vaincre les longues heures de solitude, songe de nouveau à ce sacrement de l'eucharistie familiale, révélé à David par

matin, il ne le

Méphiboseth,

rompra pas pour l'épouse terrestre. La prière du matin, dans le décor glacé d'une chambre d'hôtel, devant les fleurages d'une tapisserie, « qui n'ont ni frères ni surs dans les jardins », parmi

les appels de sirène sur la Seine, le bruit du premier tombereau et

la toux du vieux boueur,

ne

n'a pas donné un visage à l'amour

sans visage, une ration d'énergie à ce cur grelottant. «

peux plus, non, je ne peux plus, je ne peux plus

Talita Cumi nous apporte des précisions sur le grand deuil

d'amour du poète, sur cette « enfant du destin » qu'il connaît depuis

et qu'il ne connaîtra pas : le pain du

Et je

!

»

dix

ans, et dont il s'est séparé. « Jeune fille, lève-toi ! » : c'est le

mot

du Christ à la fille de Jaïre (Matthieu, IX, 25, et Marc, VI, 41) ;

un poème de Cal loc 'h, soucieux de voir se lever sa Bretagne, porte ce titre aussi, dans Ar en deulin (A genoux). Si tous les poèmes d'amour de Milosz parlent de la même femme, ce qui est on peut penser que la tragédie de sa vie met en cause quelque petite musicienne juive. Le Retour nous confie que ce fut comme

un retour de la servante au grand cur, l'apparition de celle qui,

« prêtant aux luths un

race au visage trompeur ». Au mépris, dit-il dans Les Arcanes, « de l'acendant maléfique exercé par la race juive sur tout le cours de

mon existence, j'ai réussi à oublier l'abjection qui s'attache à son

nom depuis le moyen âge, pour ne me souvenir

et de sa pureté natives ». L'influence de celle qui nous demeure inconnue fut grande dans ce sens :

son de voix humaine

»,

lui

fit

«

aimer la

que de sa sagesse

Toujours tu te dressais et, pleine d'épouvante, Me montrais le chemin qui conduit à Sion, A la ville d'Amour, la sainte citadelle Qui jamais ne succombe aux assauts des impurs, Jérusalem du Beau, Jérusalem nouvelle, Grange aux portes de cèdre ouvertes aux blés mûrs

La Confession de Lémuel nous conte les circonstances de la

rupture :

année / Était devenue mon enfant, dans ce long corridor d'hôtel » :

qui, par l'uvre de mainte

«

Je me séparai d'elle,

J'étais seul dans ma chambre allemande et je savais Que, de l'autre côté du mur, cette chose dormait Pour la dernière fois à trois pas de ma vie Et que, sans me revoir, au petit jour,

Elle s'en irait,

Vers la vaste, froide, vide vie.

si enfant, si enfant

36

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Et après un silence, l'explication, à vrai dire pour nous vague et insuffisante :

En moi, l'obéissance envers moi-même Etait plus forte que tout. S'agit-il de ce nazaréat (ou naziréat) perpétuel dont le David de Méphiboseth entend des voix lui parler, à l'instant de commettre son crime? Voué volontairement à une vie d'abstinence, Milosz aura décidé, invitus invitam, d'éloigner sa compagne, de la sacrifier aux exigences de son vu. Talita Cumi traduit la détresse causée par cette décision. « Ne t'ai-je pas aimée d'humilité dans cette toute petite succession de jours ? » D'humilité, et de compassion, n'en doutons pas. Et peut-être en souvenir de Wilhelm Meister, et de sa compassion pour Sperata qui, elle aussi, prêtait aux luths un son de voix humaine. Sous l'effet d'une « véritable frayeur d'insecte », à la pensée de ce que demain peut faire de l'abandonnée, au cur

de la ville où « résonne un triste, triste, triste pas d'épouse chassée », il lui donne ce conseil : « Travaille ! » C'est le même conseil qu'il donnera, en souvenir de cette « petite enfant », à Gengenbach dans la lettre citée plus haut : « Ne cherchez votre Girolama que parmi les jeunes filles qui savent travailler et lutter; car les Girolama

» Lui, il sera, il est déjà « affreusement

absent » ; il ne pourra plus rien pour son « passereau de misère »,

perdu dans le tumulte de « ces assourdissantes galères

Avant de quitter ces poèmes lyriques pour entrer, brièvement, dans la poésie métaphysique, essayons d'en définir la grandeur. Elle vient moins de l'originalité des thèmes que de l'angoisse et de la nostalgie que l'expression suscite; moins de la subtilité des correspondances, de l'imprévu des images, de la qualité sonore des mots que du rythme, qui est « constatation et amour du ». L'Amour est l'aperception du divin. L'infaillibité amoureuse permet seule « de situer en lieu sûr et temps propre le mot et le son dans le poème, le ton et l'accent dans la diction », et ainsi de tous les arts. On reconnaît la doctrine platonicienne du Banquet, qui fut aussi celle de Hoelderlin. L'homme doit témoigner, depuis que nous sommes un dialogue, et pour cela, énoncer, nommer. Et c'est pourquoi le langage a été donné. Le verbe, et plus encore

le cri, est le diamant qui découpe le vitrail opaque, permet d'ouvrir la fenêtre sur la vie. Faire uvre poétique, dichten , c'est d'abord nommer les choses avec amour. L'amour qui « fait

mangent et s'habillent

».

chemin », dicte les mots qui

transfigurent le concret; si le poète parvient à dénoncer dans le plus humble objet tant de richesse spirituelle, ce n'est pas qu'il en

notre cur

avec le caillou du

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES

DE TOULOUSE

37

ait analysé la structure, tâche du savant , c'est qu'il l'a aimée.

Dichten, c'est retrouver le sens religieux du fari, du logos; seuls

y parviennent « ceux que la prière a conduits à la méditation sur

l'origine du langage » ; pour entendre ces choses,

« Il est nécessaire de connaître les objets désignés par certains mots essentiels, Tels que pain, sel, sang, soleil, terre, eau, lumière, ténèbres, ainsi que par tous les noms de métaux. Car ces noms ne sont ni les frères, ni les fils, mais bien les pères des objets sensibles L'esprit seul des choses a un nom. Leur substance est innomée. » (Cantique de la Connaissance)

« L'homme, dit Hoelderlin, quand il trouve en lui du grand, et si

est propre, par

Nommer pourtant ne suffit pas toujours à ces

curs épris de la conjonction : on adjoindra au verbe nu les

épithètes de la tendresse; on prendra l'objet au lacet des et des symboles, on dira : mon père le fleuve; grand-père soir; cet enfant trouvé, frère petit-jour. L'absence de telles effusions serait preuve de désolation; l'ivresse de l'amour fait lever les images. Autant de passerelles, d'arcs-en-ciel, de rets pour capturer le réel. Le moyen de forcer le réel à l'attention et qui ressemble le plus à la prière est l'invocation: la moitié des poèmes de Hoelderlin

s'intitulent : An ces supplications :

le Très-Haut

le

lui permet, il

nomme ce qui

à lui

un nom propre. »

[A quelqu'un] ; Milosz prodigue aussi ces élans,

O vous !

Mais qui appeler ? De qui quêter

une réponse sur cette planète de sourds bruyants, cette « nébuleuse des Chiens de chasse », sinon des éléments ? L'éther, la nature, le

soleil et l'Esprit, soleil intérieur, répondent à ces appels, infusent au cur blessé l'Ermunterung, l'encouragement nécessaire. au contraire, presque toujours redoublée, est messagère de l'inquiétude et de la douleur; les derniers grappins lancés de la barque en dérive vers le navire. Et nous arrivons à l'indicible. Au delà de ce qu'apprenait Chiron, à la fraîcheur des étoiles, l'exprimable (das Nennbare nur), il y a ce qui ne peut être nommé, ce qu'entrevit Hoelderlin dans Patmos : « proche et dur

à

pierre angulaire, a-t-il dit, de son uvre.

saisir, le dieu

»;

ce que

vit Milosz à partir de VEpître à Storge,

1914 fut l'année cruciale. La guerre ne requérait pas Milosz : âgé de trente-sept ans, et sujet russe, il ne fut mobilisé dans les divisions

38 ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

tzaristes de l'armée française qu'en 1916, et bientôt versé dans les services diplomatiques. Mais elle fut peut-être à l'origine de la rupture avec son amour : « j'étais seul dans ma chambre ». Et elle l'atteignait atrocement dans son « insatiable amour de l'homme ». Ce fut aussi l'année du xantôme : des tumeurs jaunâtres au cuir

chevelu, à la face,

semblait tomber en morceaux, il craignit de perdre la vue: « Comme tous les courtisans de la sensualité, j'étais menacé de cécité physique ». Le mal « ouvrait une porte » dans son visage. Je fus voyageur en ces terres du nocturne fracas Où, seuls parmi les choses physiques, L'amour furieux et la lèpre du visage baignent leurs maudites racines.

ce qu'il nomme la lèpre. Sa peau brûlait, lui

Le

désespoir le

livrait à

Satan,

«

le dispensateur des deux

lèpres ». Il était devenu Johannès Melendez, moins le courage de saluer encore son Créateur du nom d'Amour. Torturé dans sa chair, privé de « la lumière de la femme », il passa par « les grandes épreuves de la négation ». Il vit l'Autre :

« Il faut l'avoir vu, Lui, l'Autre, pour comprendre pourquoi il est écrit

qu'il vient comme le voleur. Il est plus loin que le cri de la naissance, il est à peine, il n'est pas. L'espace d'un grain de sable, le voici tout entier en toi, lui, l'Autre, le prince assis muet dans la cécité éternelle. »

Alors, la grâce intervint. Des prémonitions l'avaient annoncée. La révélation que le problème éternel, insoluble, était celui de l'espace, lui était venue un soir qu'il se heurta contre un escabeau dans l'ancien marché aux fleurs de la Madeleine. Puis ce fut la nuit de décembre, celle de la « sortie en astral » :

« Le quatorze décembre rail neuf cent quatorze, vers onze heures du

veille, ma prière dite, et mon verset

quotidien de la Bible médité, je sentis tout à coup, sans ombre d'étonne- ment, un changement inattendu s'effectuer par tout mon corps. »

soir, au milieu d'un état parfait de

C'est la transe, et la lévitation, connues des occultistes, le corps

allégé au point qu'il se détache du sol. « Et l'instant d'après, je me

trouvai près du sommet d'une puissante montagne

« est le lieu réel, absolu, des montagnes terrestres célébrées par les principales religions » ; la sainte montagne « dont la cime

dorée domine les tempêtes spirituelles », Horeb idéal, indestructible, point culminant de la méditation religieuse, lieu visible de

ce que René Daumal nommera le Mont

Analogue. L'auteur jure sur son honneur de serviteur du Roi Christ que l'apparition du soleil incorporel et la cérémonie de la et du Sacre ont eu lieu en toute vérité et réalité, « dans un

» Cette

et de la révélation,

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

39

sentiment de confiance engendré par la prière silencieuse devant le miracle de la beauté naturelle et de l'immensité de l'univers ». Il n'a jamais revu aucune des choses qu'il regrette parfois d'avoir dévoilées, en vue de l'avenir, « aux intelligences de cette époque de transition où Dieu a ordonné qu'il vécût et agît ». Cette d'une lumière incorporelle, Plotin, Descartes (alias le Rose-Croix Polybius le Cosmopolite), Swedenborg, venu révéler le deuxième sens des Écritures, le sens spirituel, « beaucoup d'autres anciens et modernes » l'ont connue. La lumière incorporelle est un trait d'union, un plan intermédiaire entre l'univers archétype pensé par la Divinité (Bereshit = il créa 6) et notre monde de la Manifestation. Elle est la mère de la lumière physique et par là créatrice du Mouvement-espace-temps-matière. Deux ans après cette Visitation,

l'Epître à Storge, poème mathématique, à la contexture extrêmement serrée, développe que l'essence de la pensée est sensation, c'est-à-dire constatation et amour du Mouvement. L'espace, identifié avec la matière, y est représenté comme un solide, le temps comme une quatrième dimension, et l'univers comme un corps illimité mais

« dont les éléments ne se laissent situer que dans la relation

qui les lie les uns aux autres ». Le concept triparti du mouvement, lequel embrasse espace, temps et matière, est un principe spirituel lié d'une manière indissoluble au cours même de notre sang. C'est le mouvement qui est antérieur, et le mobile spirituel initial peut se manifester à notre vue mnémonique (Memoria, deuxième partie d'Ars Magna). Par relativité universelle, devinée par Milosz avant même qu'il connût le nom d'Einstein , il faut entendre la découverte de la matérialité de l'espace, devenu synonyme de relation des mobiles. La cérémonie du sacre mystique est décrite au commentaire du verset 4 des Arcanes : ses diverses phases correspondent aux moments principaux de la régénération du métal : ove solaire, couronne d'or. L'ellipse du septième jour, du sabbat, prend feu et dore la seconde naissance de l'épopte. Ainsi se trouvent élucidés les derniers versets de Nihumim : ne crains pas, mon corps !

fini,

Entrons dans les profondes vapeurs de la Montagne Qui prend son essor et s'élève

Avec le confiant qui la gravit Jusqu'à la nuée longue, jusqu'à la couleur-mère, La blancheur bleue, l'annonciation de l'or,

injonction toute rayonnante des brasiers de la certitude, et qui m'a toujours rappelé les lumineux, les triomphants accents que Wagner prête à Froh vers la fin de l'Or du Rhin, lorsqu'il enjoint aux Dieux

40 ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

de s'aventurer hardiment sur le pont de l'arc-en-ciel nouveau qui mène au burg :

Zur Burg fûhrt die Brucke, Leicht doch fest eurem Fuss; Beschreitet kùhn ihren schrecklosen Pfad !

La même « heure ensoleillée des nuits du Divin » est encore décrite dans le Cantique de la Connaissance: « Je t'ai nommé! te voici dans

le rayon avant-coureur

désolation mariée au Temps », la retombée jusqu'à « cette boue où tout est déjà contenu avec une évidence si terrible et par une nécessité si sainte ». « Ainsi me fut révélée la relation de l'uf solaire à l'âme de l'or terrestre. » Milosz possède désormais la clef d'or de la sainte science, la clef du monde de lumière, la clef dessinée par Gthe, seule image de tout le livre , pour décorer

son Wilhelm Meister : « le sang, frappé par le rayon mnémonique intérieur, se métamorphose en or » ; l'auteur a assisté à cette

», mais avec, cette fois, le « retour à la

La joie

Faust, un suc très particulier.

qu'il en ressentit est incommensurable à aucune joie

du sang,

qui

est, selon

humaine: « Pas de désir si pur, si élevé, si ardent, dont la réalisation inespérée puisse engendrer une joie comparable à celle de la régénération simultanée de l'esprit et du minéral, ce dernier figurant, en l'occurrence, la « perfection de la restitution » de la Nature tout entière ». Il a vu la porte s'ouvrir, selon saint Luc, II, 8. Ce spirituel exercera jusqu'à sa mort une influence souveraine sur sa pensée. La confidence orale précéda la description écrite. Carlos Larronde l'a recueillie, au terme d'une visite qu'il lui fit un matin du sinistre hiver de 1914 : « Je l'entendrai toujours me dire adossant au mur du vestibule sa haute silhouette : « J'ai vu le soleil spirituel ».

Ici, chacun vous agrippe et vous pose une double question, qu'il croit simple et de réponse prompte : « Oui ou non, était-il

» J'affirme que la demande

ne me touche personnellement pas; une certitude, dans un sens ou dans l'autre, ne changerait rien à ma dévotion pour lui; mes

réponses, car elles sont multiples, je les donne en toute neutralité. D'ailleurs, sur certains points, les textes sont là, irréfutables. La lettre à P.-L. Flouquet, du 25 mai 1938, est formelle. « Je suis

Le catholicisme est

Je ne

fais pas un pas dans cette misérable existence sans consulter mon Confesseur et mon Directeur de Conscience. » On a argué de la date très tardive de cette lettre pour parler de capitulation, d'affais-

? Sa poésie est-elle catholique ?

catholique, catholique pratiquant avec ferveur

la Vérité unique

Toutes les autres doctrines sont fausses

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

41

sèment de la volonté du lutteur, d'un abêtissement pascalien in extremis. Mais cette lettre est annoncée douze ans auparavant par Les Arcanes : « Ce poème est une lumière nouvelle répandue sur le livre intangible de l'orthodoxie catholique ». Et le du verset 60 jette par-dessus bord toutes les doctrines asiatiques qu'on voudrait lui opposer, depuis le Mâyâvadin de Çankara jusqu'à l'amidisme japonais, en passant par toutes les formes du bouddhisme, du taoïsme et du confucéisme :

« Qu'on nous laisse enfin en paix, dans notre Occident méditerranéen nourri de pensée égyptienne, juive et grecque et de vérité chrétienne, avec tous ces vieux systèmes vidés de leur substance depuis l'Accomplissement L'unification spirituelle, condition sine qua non de l'unification sociale, ne peut s'accomplir que sous l'égide de l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, suprême vérité spirituelle et politique. »

nettement et jusqu'à la

ne pouvaient

qu'effrayer les mainteneurs du catholicisme officiel. Il le savait, et il en souffrait, sans que ce deuil pût en rien infléchir sa ou freiner son appétit d'aventure, à qui il ne tolérait que deux recteurs : les nombres et les faits. Appuyé sur les

il

dernière minute protestataire et révolutionnaire

Cela dit, les audaces

de sa pensée,

,

et sur les sciences,

et d'abord sur celle du

langage

, ne croyait pas devoir céder à l'intimidation des pouvoirs. En envoyant Les Arcanes à Nicolas Beauduin (février 1926), il écrivait:

« La philosophie religieuse et politique de ce poème étant très

particulière, il se pourrait fort bien que, par crainte de déplaire à certains lecteurs de La Vie des Lettres (aux néo-thomistes, par exemple), vos collaborateurs fissent quelque objection à son

dans cette très sympathique revue ».

Les néo-thomistes le

tenaient-ils, depuis VEpttre à Storge, comme il l'insinue dans une

, dangereux énergumène » ? Ce sont presque les termes de la lettre par laquelle Jacques Maritain, le 8 septembre 1938, tentait de

lettre antérieure,

vers 1925

au même Beauduin, pour « un

dissimuler sa dérobade horrifiée, devant l'invitation de collaborer au numéro d'hommages des Cahiers Blancs: « II me semble, disait

le

bon apôtre , que le sens de la grandeur, de la prédestination,

et

de la gloire

produit une sorte d'excès poétique qui s'apparente

au prophétisme biblique ». Il ne sert à rien d'ergoter sur le mot :

excès; étymologie ou pas, il est péjoratif. Et c'est sans doute sous le regard de Maritain que le cardinal Pacelli, devenu Pie XII en 1939, remercia Milosz de l'envoi de son Mahara réédité, en quelques lignes dépourvues de toute chaleur. L'autre question, relative à sa poésie, relève de la chronologie.

A l'instant même que Milosz proclame : tout ce que nous efiseigne

42 ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Notre Mère la Sainte Église est vérité absolue, il annonce qu'il a reçu de Dieu, au cours de la composition des Arcanes, « l'ordre de mettre fin à son activité littéraire, sa mission d'humble initiateur étant accomplie ». On sait qu'il obéira. Je l'ai vu balayer le souvenir de ses écrits d'un geste à la fois las et furieux : « humain, trop

humain ». Car ils étaient, pour la plupart, antérieurs à la révélation,

après laquelle il n'y avait plus, non

la description : « J'ai vu. Celui qui a vu cesse de penser et de sentir. Il ne sait plus que décrire ce qu'il a vu ». Toute l'uvre que nous

aimons, et quel que soit le caractère éminemment religieux des sujets choisis, et malgré l'évidente aspiration à la foi qu'elle révèle, était d'un homme qui cherchait mais n'avait pas trouvé : au sens strict, elle n'était pas d'un catholique.

Ce qui me frappe, et qui confère une

pas que le

silence, mais que

Mais après la révélation ?

valeur dramatique à des textes en apparence si spéculatifs, c'est la volonté de ne rien renoncer de ce qui nourrit une fois sa pensée.

Donnons quelques exemples. Pendant la guerre, Milosz était l'âme d'une secte ésotérique. Elle comportait trois degrés : sections du Centre Apostolique :

ouvriers, industriels, intellectuels; des Tala [lieu, en hébreu]; des Veilleurs. On ne s'étonnera pas qu'en 1922 encore, dans La Nuit de Noël de l'Adepte, au terme de « sept années déshéritées », pendant lesquelles sa « robe de patience » l'a quitté « lambeau par lambeau », Milosz retrouve le langage des alchimistes (« le cher fourneau ») pour décrire « la miraculeuse merci » de la nuit sainte. S'il nomme ici l'épouse Béatrix, c'est en hommage au Kadosch Dante Alighieri de la Fede Santa. Elle et l'adepte assistent à la naissance du sauveur (« Ils l'ont saisi, ils l'entraînent » comme dans Mêphiboseth) un peu comme Faust assiste à celle d'Euphorion. « Le feu paternel rit. Il n'est plus en colère. » Milosz n'a pas rompu avec l'illuminisme, et il nomme, pêle-mêle, dans Les Arcanes, Guillaume Postel qui a pressenti les temps de la « perfection de la Restitution de la Nature », sans doute quand il patronnait à Venise, en 1547, la mère Jeanne, envoyée du Saint-Esprit pour régénérer l'humanité ; les « merveilleux ouvrages » des anciens alchimistes et surtout le Livre des Figures hiéroglyphiques de Nicolas Flamel; le juif portugais Martines de Pasqually, pour son traité de La Réintégration des Êtres, qui « renferme maint article de foi excellent », et pour la patience que lui témoigna Louis-Claude de Saint-Martin, le

Pour ne rien dire d'Averrhoès, et de Jacob

Philosophe Inconnu

Boehme. Autre exemple. Le « Psaume du Roi de Beauté » montre l'Époux

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

43

(Tiphéreth) et l'Épouse (Malchut) à mihauteur entre l'Inconnais¬

sable (Ain-Soph) et « l'empire des profondeurs » : Le lieu où nous

sommes, Malchut , est

tement de la Kabbale. Au cœur de la tradition hébraïque se dresse

l'arbre des dix Séphiroth, composé d'idéogrammes dont la structure d'ensemble enferme les structures particulières de chaque séphirafa et commande leurs gravitations isolées ou mutuelles. Je n'entrerai pas dans le détail des combinaisons numérologiques que l'on peut

le milieu de la Hauteur. Il s'inspire manifes¬

tirer

de ce concentré d'arcanes : « Quel

effroi de nombres tu lis

dans

la mémoire de la

nuit

!

» Renvoyons au livre de Raymond

Abellio : La Bible, document chiffré (Gallimard, 1950), à Jean Marquès-Rivière, ou à La Cabale mystique de Dion Fortune. Ce

dernier remplace l'arbre séphirotique par trois piliers. Le pilier central ou d'équilibre, lieu de notre poème, est le chemin de la flèche divine. A mi-hauteur règne Tiphereth, le rédempteur solaire; son union avec la dernière séphire, Malchut, « mère des générations »,

(la Base), séphire lunaire où s'élabore

se produit grâce à Yesod

«

Tarentèle de miroitante cécité » de « la grande diamantée ». Les

«

deux visages »

ne

font qu'un : l'Époux, après avoir appelé

la

abandonné, le

Créateur », rêve de la fin qui doit permettre l'envol vers Kether,

le Père et la Couronne: « Oh ! te coucher, épouse morte, dans mon

» La Kabbale —

faudrait que les interprétations de l'arbre ou des piliers fussent

colligées et unifiées. Mais le dessein de Milosz n'est pas niable, de nous guider vers cet arcane des arcanes dont la Genèse n'est qu'un

Constatons aussi qu'une phrase au moins vient

encore de Hoelderlin : « Tomber de bas en haut dans l'abîme divin ! »

« On peut tomber en haut, comme on tombe en bas », écrivait, de

Francfort, Hoelderlin. Et, d'autre part, l'idée même de cette ascen¬ sion du couple ne vient-elle pas d'un autre grand protestant, de la musique « si peu comprise jusqu'à ce jour » de Richard Wagner ? L'assomption permise par la mort, que l'Époux appelle de ses vœux, c'est la même qu'obtiennent le Hollandais et Tristan, pour Senta ou Isolde, à la fin de leurs épreuves initiatiques.

C'est que l'on cherche en vainà surprendre un seul mot nouveau. « Rien de tout cela qui revient n'est nouveau. » Milosz n'a plus cessé d'insister sur le rôle de la Mémoire dans la conquête de la Vérité. Pourquoi bannirait-il aucun de ceux qui ont cherché à retrouver nos origines, dans le silence de la méditation ? « O mon Père, mon mal n'a pas nom ignorance, mais oubli. Reconduis ton

compassion

suprême de la femme sur

le

«

plus

cœur, et te ressusciter pour le jour éternel du Père !

ne rend pas compte de toutes les intentions de ce Psaume;

il

développement

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

enfant aux sources de la Mémoire. Ordonne-lui de remonter le cours de son propre sang. » II ne proscrira donc pas plus ses prédécesseurs, si suspects qu'ils puissent être d'insoumission ou d'hérésie, qu'il ne manquera de rendre grâce à ceux qui ont conçu, ou bâti, des cathédrales chiffrées: Reims, qui est le lieu des Arcanes, Reims, « construite par des Français et détruite par les Goths », ou Auxerre, la « seule église apocalyptique de la Chrétienté », où la Vierge tient dans ses mains, au lieu du Fils, le Livre ouvert, le Livre des Sept Sceaux brisés. « Toutes ces choses dormaient dans les livres fermés; les livres sous mes mains se sont ouverts. » Pathétique besoin de brasser tous les apports, d'en faire son unité sans rien rejeter de cette multiplicité. Tout ce qui a en quelque manière annoncé le Christ, tout ce qui a en quelque manière aimé le Christ depuis sa venue est mien. Milosz ouvre ses bras, son cœur et sa pensée à tous ceux qui frappent au nom du Christ, et leur fait une place en sa propre intelligence. Attitude qui n'est pas sans rapports avec celle de Nerval, non moins avide de se retrouver un après s'être dispersé dans l'étude passionnée de plusieurs religions, et ne découvrant de solution que dans le syncrétisme. Mais Milosz peut affirmer que l'Église est la Vérité, tout en constatant que les principes de l'église restent, faute d'évolution, en-deçà de la Vérité. Le néo-thomisme pouvait paraître quelque peu attardé à qui écrivait, en 1926 : « Nous savons aujourd'hui que le proton lui-même est sécable : combien plus de raisons avons-nous de penser qu'il en doit être de même de l'espace total ». Aussi n'écrit-il pas « pour ses contemporains »; aussi parle-t-il d'un architecte futur, Hiram, fondateur de la Monarchie nouvelle et constructeur de la Cathédrale de la Paix (13). Il voit dans « le Grand Rituel de Réciprocité » un code parfait de la liberté humaine. Et il salue ces affranchis : Giovanni dei Gioachini, Francesco di Berna- done, Pape Fra Pietro : « Hommes libres, vous êtes les génies de l'Église apostolique future ». Comment alors, dira-t-on, conciliait-il cette soif de liberté avec la stricte obédience à l'Église apostolique sa contemporaine ? La formule lui était fournie par Descartes le Cosmopolite : « Les personnes à qui je révère, et dont l'autorité ne peut pas moins sur mes actions que ma propre raison sur mes

pensées

»

(13) Réminiscence de l'enfance, peut-être ? Selon Mickiewicz, la partie postérieure de toute auberge lithuanienne, « en forme de temple bizarre, rappelle cet édifice de Salomon que les charpentiers d'Hiram élevèrent sur la montagne

est

de Sion. Les Juifs l'imitent encore dans leurs synagogues, visible jusque dans les granges » {Pan Tadeusz, 1. IV).

et

le

style

en

ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Au reste, il imposait volontairement des limites à la Connaissance même. Que de fois le mot : secret, interdit, revient sous sa plume ! Après avoir nommé l'infini, « ce que Dieu aperçoit en se penchant sur sa conscience », et énoncé que la théurgie véritable, celle de la grâce, nous donne une faible image de ce que Dieu voit en nous,

il

se refuse à proposer en mots humains, à penser, à apercevoir même:

Ce que Dieu voit en Dieu, je ne veux pas, je ne veux pas le voir, ni le

connaître. Et quand même ce cri de mon âme se retournerait contre mon âme comme l'épée du gardien de la porte, je ne veux pas, je ne veux pas voir, je ne veux pas connaître. — « Respect, respect, respect. » (Wilhelm Meister.)

La même recherche de l'unité, et une sorte de terreur devant ses

intuitions et ses révélations marquent ses derniers travaux. Ses études sur Les Origines de la Nation Lithuanienne et sur Les

Origines Ibériques

en arrive à ce que Dieu

«

voit en Dieu. Alors, toute

sa vénération

du peuple juif se complètent :

il s'agit pour

lui,

mi-lithuanien, mi-juif, d'en finir avec cette dualité qui fut un de ses tourments. Si Juifs et Lithuaniens sont des Ibères, alors Milosz n'a plus qu'une patrie, l'Ibérie. Derrière sa documentation, si séduisante, ce qui m'enchante est la volonté de conclure. Parenté des Lithuaniens, des Basques, et des Ibères sémitiques; je ne suis plus deux, mais un seul, fils à la fois des pré-juifs de l'Ibérie d'Europe

émigrés en Orient, et des Ibères partis pour la Baltique, Méditerranée du Nord. Ces recherches lui dictèrent le magnifique Psaume de l'Étoile du Matin (déc. 1936) composé selon les lois rythmiques des mizmor d'exaltation, et ponctué comme eux du Selah davidique. La similitude évocatrice des noms propres rappelle que l'eskuara

est la langue

d'Esaû, sur Matred Toled Beith Aram ». Artizarra brille, et Schou- rienne brille de toute sa candeur, lui, l'agneau mystique des Ibères, dont les Hébreux ont fait Ieschouroun, nom angélique d'Israël. Et, le vase de lumière sur l'épaule, passe la bergère Aïéléth-haschahar ou Heïlel ben Schahar, dont le nom est la preuve, puisque en araméen Hascha désignait l'Hespérie. Et le psaume se termine par une référence à l'Apocalypse: [« A celui qui m'aura confessé devant les hommes, je lui ouvrirai une porte que nul ne pourra fermer »] :

mère : « L'ombre est sur An-Dor et Pau du pays

« devant celui qui se prosterne, on se prosternera ».

Milosz est mort le 2 mars 1939, en quelques minutes, d'une angine

de poitrine. La dernière lettre que j'aie

de

lui

est

du 26 février.

46 ANNALES DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE TOULOUSE

Jamais lettre ne fut moins funèbre, n'annonça moins que l'auteur allait nous quitter. En fait, il nous avait quittés depuis longtemps. Sa tombe est à Fontainebleau. Non pas, comme celle que s'était assignée Miguel Manara, « en dehors de la porte, pour que tous foulent aux pieds ce corps immonde »; mais à l'entrée, à gauche, la seconde. Sous un médaillon, on lit :

f

O.V. de L. Milosz Poète et métaphysicien,

^T^f deen Francela Lithuame282 Pr^entantMaiMars 18771&39

A

f

A

O.V.L. Milasius

PoetasPirmasisAtstovasRasytojasFrancuzijojeLietuvos

« Nous entrons dans la seconde innocence, dans la joie méritée, reconquise, consciente. »

L'épitaphe dit que la mort récompense. Les deux A, qu'elle est le second commencement.

André Lebois.