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EPISTEMOLOGIE Mme ndao, Lycée Blaise Diagne

Introduction :

Le terme d’épistémologie est formé de deux mots grecs : épistèmê qui veut dire science
et logos discours ou étude. Etymologiquement, épistémologie signifie l’étude de la science.
Mais que faut-il entendre par cette définition ? L’épistémologie n’est pas une simple histoire
des sciences qui est descriptive, au contraire elle est une démarche critique. Elle essaie de voir
à partir des données historiques pour quelles raisons une théorie a triomphé au détriment d’une
autre. C’est la discipline qui prend pour objet les sciences et tente de déterminer la logique de
leur évolution, leurs résultats et les obstacles rencontrés. Dans cette mouvance Marie C.
Bartholy la définit comme « une critique des principes, des méthodes et des conclusions de la
science.» Mais si la science est objective et donne des résultats irréfutables, pourquoi faire appel
à l’épistémologie pour la critiquer ? C’est parce que «la connaissance est une lumière qui
projette toujours quelque part des ombres.» (Bachelard). Il s’agit pour l’épistémologie critique
de déceler ses ombres pour les dissiper

I- La science : émergence, principes et méthode

1-Les premières approches du réel et la rupture épistémologique

Animal rationnel, l’homme n’a pas attendu la naissance de la science pour tenter de
comprendre et d’expliquer la réalité du monde. C’est dans cette mouvance que les premières
formes d’approche du réel vont voir le jour. Il s’agit du mythe, de la magie et de la religion.

Le mythe est la première forme d’explication des choses et de l’univers grâce à un récit
traditionnel. Il raconte comment le monde, l’homme et toutes les autres réalités sont venus à
l’existence par l’intervention d’êtres surnaturels, de héros ou d’esprits des anciens.

Contrairement au mythe qui est du domaine de la théorie, la magie est plutôt de l’ordre de
la pratique. Elle est un savoir-faire qui se fonde sur la maîtrise des forces de la nature par le
magicien qui arrive à produire des effets extraordinaires sur cette nature par des gestes, des
paroles ou des rituels. Cependant la magie ne réussit pas toujours à infléchir la nature, ce qui
témoigne de l’existence de forces supérieures aux forces magiques. C’est ce qui provoque la
naissance du sentiment religieux.

Par la religion, l’homme sait qu’il ne peut pas dominer totalement la nature qui est protégée
par des forces divines qui réclament sa soumission. Avec la magie, les forces sont immanentes
à la nature alors que dans la religion elles sont transcendantes, ce qui constitue une différence
de taille.

La science, quant à elle, se distingue de toutes ces formes d’approches du réel et naît d’une
rupture épistémologique. Elle entre en contradictoire avec ces conceptions et les fait reculer en
brisant le mystère de la nature. Ainsi l’astronomie écarte l’astrologie et la chimie remplace
l’alchimie.
Mais le mot science a été utilisé dans le passé pour désigner des théories qui relèvent plus
de l’opinion que de la science. « Les théories racistes scientifiques » de Gobineau n’étaient
qu’une opinion développée par ce dernier pour poser la suprématie du peuple Blanc. On a
longtemps confondu la science avec ce qu’elle n’est pas. Elle n’est ni l’opinion, ni la
connaissance sensible qui est une connaissance première, susceptible d’être dans l’erreur. Elle
naît d’une rupture avec toutes ces formes de savoirs. C’est pour cette raison que Bachelard
disait : « L’esprit scientifique doit se former contre la nature, contre ce qui est en nous et hors
de nous, l’impulsion de la nature, contre l’entraînement naturel, contre le fait coloré et divers.
L’esprit scientifique doit se former en se réformant.»

2-La spécificité du discours scientifique

La science est une connaissance discursive, c’est-à-dire qui se sert de concepts pour
approcher la réalité et qui procède par raisonnement et démonstration. Si la connaissance
intuitive est une saisie immédiate du réel, la connaissance discursive passe par la médiation de
la raison. C’est pourquoi la science fait une démonstration rationnelle pour atteindre des savoirs
objectifs et nécessaires. Mais quels sont les caractères qui permettent de reconnaitre la science ?

Pour reconnaître la science il faut s’arrêter sur son objectivité, c’est-à-dire sa capacité à
prendre une certaine distance par rapport à l’objet d’étude, sa neutralité dans la recherche, mais
aussi sa rationalité, sa compétence à atteindre l’unanimité par une rigueur critique. André
Lalande définit la science comme « Ensemble de connaissances et de recherches ayant un degré
suffisant d’unité, de généralité, et susceptibles d’amener les hommes qui s’y consacrent à des
conclusions concordantes, qui ne résultent ni de conventions arbitraires, ni des goûts ou des
intérêts individuels qui leur sont communs, mais de relations objectives qu’on découvre
graduellement, et que l’on confirme par des méthodes de vérification définies»

Mais étant donné que la science est loin d’être unifiée nous allons chercher les signes qui
distinguent chaque science et la différencie des autres.

II-Les différents types de science.

1- Les sciences de la nature et la démarche expérimentale

Il s’agit des sciences qui permettent la connaissance effective du monde et portent sur des
faits observables. Ces derniers doivent être coordonnés pour expliquer la liaison qui existe entre
plusieurs phénomènes observés. La démarche de ces sciences obéit à trois moments : l’
observation, la formulation d’hypothèse et la vérification.

2- Les sciences logico-formelles

Ces sciences qui correspondent à la logique et aux mathématiques ont pour objet les
nombres, les figures géométriques et les systèmes logiques. Ces objets ne sont pas donnés dans
l’expérience sensible, ils sont la création de l’esprit du scientifique qui les conçoit d’abord. Ces
sciences se vérifient par la démonstration. Une proposition est dite valide quand elle est
démontrée de manière logique.

3- Les sciences humaines

Comme le pense Auguste Comte, plus un objet est complexe plus sa science tarde à
apparaître. C’est la raison pour laquelle les sciences humaines sont les plus récentes. Leur objet,
qui est la manifestation de la culture humaine, se caractérise par sa complexité. Dans cette
logique la sociologie étudie la structure des sociétés alors que la linguistique s’occupe des
systèmes de langues. C’est E. Durkhéim qui avait proposé en sociologie la méthode qui consiste
à l’observation des faits sociaux suivi de la formulation d’hypothèses comme dans les sciences
expérimentales. Mais l’hypothèse, en science humaine, ne peut pas avoir la valeur d’une loi
mathématique car les résultats trouvés peuvent changés d’une société à une autre, d’une époque
à une autre.

Il existe un problème lié à la subjectivité humaine. En effet dans la science humaine


l’homme est sujet et objet, cet état de fait peut provoquer une prise de partie du scientifique.
L’histoire en tant que science humaine peut nous permettre d’avoir une bonne illustration. Le
passé d’un terroir peut faire l’objet de plusieurs interprétations en fonction de l’appartenance
socioculturelle, idéologique de l’homme. R. Aron disait à ce propos : « la conscience de
l’histoire est une conscience dans l’histoire». L’historien éprouve beaucoup de difficultés pour
rester impartial, sa neutralité est éprouvée par son appartenance.

III-Science et technique

D’habitude quand nous parlons des méfaits de la science nous condamnons des actes ou
des pensées conduisant à des actes alors que la science, au sens strict du terme, est théorie et
non pratique. Elle se différencie de la technique qui est un ensemble de moyens et d’objets et
qui est donc pratique et fait partie du monde réel des choses et des actions.

La première préoccupation de la science c’est la connaissance du réel, de ce qui existe


déjà tandis que la technique se met au service des besoins et invente des outils nouveaux pour
l’adaptation de l’homme au changement climatique entre autre. Elle ne peut jamais être
désintéressée alors qu’il peut exister des sciences « gratuites» c’est-à-dire connaître pour
connaître. Donc la science répond à une curiosité intellectuelle, elle découvre en essayant
d’éliminer les passions et les préférences individuelles dans sa quête de l’objet réel quand la
technique se met au service de nos aspirations les plus subjectives. André Lalande définit la
technique comme : « un ensemble de procédés bien définis destinés à produire certains résultats
jugés utiles. » La conclusion qui se dégage ici c’est que la science n’est pas la technique.
Cependant, cette distinction ne va pas pour autant nous amener à les opposer de manière
radicale.

La science comme le pense Auguste Comte est un produit tardif de l’histoire. La


technique présente une antériorité chronologique par rapport à elle : la technique efficace
devance la science positive. En effet, les premières techniques sont le prolongement de
l’instinct, adaptation biologique spontanée et inconsciente. L’outil prolonge le bras, le bâton
prolonge le bras, le savoir-faire précède le savoir. Ainsi, le premier outil précède de plus d’un
million d’années le premier théorème. Pour s’adapter au milieu hostile, les hommes ont
commencé par fabriquer des outils. Voltaire disait : « S’il avait fallu que la théorie précédât
l’usage des leviers, combien de siècles se seraient écoulés avant qu’on eût pu déranger une
grosse pierre de sa place.» Ainsi sont construits l’outil et la machine avant que l’on ne
comprenne le mécanisme de leur fonctionnement. Par exemple les hommes ont fabriqué des
piles avant de comprendre scientifiquement le mécanisme de l’électricité.

Mais si on peut trouver une technique primitive par hasard, on ne fabrique pas pour
autant un ordinateur par hasard. Raison pour laquelle la technique doit s’aider de la science
pour se perfectionner. Ainsi Hertz découvrit les ondes électromagnétiques qui seront utilisées
dans les techniques de radiodiffusion. Si la technique veut transformer la nature, elle ne peut le
faire sans l’intervention d’un savoir. Ce dernier révèle les lois de la nature, les relations des
phénomènes, la technique utilise la connaissance de ces lois pour obtenir un résultat désiré.
« Une fois les faits établis et les lois formulées, l’homme cherche à en tirer partie pour satisfaire
ses besoins, ses désirs, voire ses caprices et c’est alors que surgit ce que nous appelons la
technique ou l’art : l’ingénieur utilisant la physique et la chimie construit des machines ; le
médecin utilisant la physique, la chimie, la biologie, signe une ordonnance ; le législateur
utilisant la sociologie promulgue un décret. » Albert Bayet.

Une pratique sans théorie est souvent aveugle et le fruit d’un tâtonnement mais aussi
une théorie sans pratique est une spéculation sans intérêt. Donc la technique rend aussi des
services à la science : le laboratoire dépend de l’industrie qui fabrique ses appareils. « Une
science a l’âge de ses instruments de mesure. » disait Bachelard. Donc, ce qu’il est nécessaire
d’établir, c’est une relation très étroite. La science va se constituer pour répondre aux appels de
la technique comme la technique va aider la connaissance à disposer des méthodes
d’investigation plus performantes. C’est pour traduire cette interdépendance que le néologisme
de techno science a été inventé.

IV- Le problème de la vérité

Les hommes ont parfois confondu la vérité avec la croyance. Cette dernière dépend de
certaines autorités nous permettant de juger une affirmation vraie ou fausse. Cela implique une
confiance aveugle, ce qui ne nécessite pas l’intervention de la raison. Mais la vérité n’est pas
aussi facile à trouver et elle ne peut pas être une croyance commune. Il est facile de donner un
discours vrai sur une chose, mais il n’est pas aussi aisé de trouver la vérité. En effet si l’adjectif
vrai s’applique à une chose en disant ce qui est réellement, il ne peut être confondu avec la
notion de vérité. On peut faire un discours vrai sur une relation mais l’énoncé n’est
qu’approximatif parce que nous ne pouvons épuiser les attributs de la chose. Nous découvrons
toujours d’autres relations sans pour autant pouvoir tout saisir de l’objet. Découvrir quelque
chose de vrai est possible, trouver la vérité pose problème.

Pour résoudre ce problème, René Descartes refuse toutes les autorités pour rebâtir sur
de nouvelles fondations. Il prend l’évidence et la clarté comme manifestation de la vérité. « les
choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. » disait-il.
Cette idée cartésienne est conforme à celle de Spinoza qui pense que la vérité se reconnaît par
ses caractéristiques intrinsèques : « La vérité est à elle-même son propre signe».

Or certaines choses considérées comme vraies ne peuvent pas épuiser la vérité. En outre,
les vraies évidences sont parfois difficiles à reconnaître des fausses car l’erreur peut prendre le
visage de la vérité. C’est ce qu’Albert Bayet avait compris raison pour laquelle il disait que les
idées claires, trop claires sont souvent des « idées mortes ». C’est aussi la pensée de Jean
Rostand : « Les vérités consolantes doivent être démontrées deux fois ». L’habitude et la
familiarité peuvent nous influencer au point de confondre les vraies évidences des fausses
évidences. Les nouvelles idées sont souvent rejetées parce qu’elles ne sont pas évidentes en
elles même, mais elles peuvent se révéler vraies. Où se trouvent les vraies évidences ? Telle est
la question à laquelle R. Descartes a oublié de répondre selon Leibniz : « René Descartes a logé
la vérité à l’hostellerie de l’évidence, mais il a oublié de nous en donner l’adresse.» Une idée
ne peut donc pas être qualifiée de vraie ou fausse en elle-même par ses caractéristiques propres.
Serait-elle la copie de la réalité ?

Par réalité on entend ce qui existe effectivement et en face de nous, est vrai alors le
jugement conforme avec ce qui est réel. Ce serait un discours, qui résiste à la conformité avec
la réalité. L’épreuve de vérité exige alors un face à face entre le sujet connaissant (l’homme) et
l’objet à connaître. Ce face à face se fait par une médiation. Dans la science expérimentale il
faut passer par la vérification ou l’expérience. Mais en mathématique ce que l’on appelle
« vérité » consiste dans l’accord de l’esprit avec lui-même ou avec ses propres règles. Dans la
science, seront considérées comme vraies deux types de propositions : celles qui obéissent à la
logique et celles qui se vérifient. Mais, avec l’expérimentation et la logique peut-on trouver la
vérité complète et définitive ?

La science progresse, trouve des vérités mais ne peut mettre fin à la recherche. Il y aura
toujours quelque chose qui échapperait à sa vigilance. La vérité est plutôt une démarche qu’une
solution. Une proposition vraie dévoile un aspect que l’on ignorait. Le mouvement de la vérité
est un mouvement sans fin, c’est la vie de la pensée. Une affirmation philosophique, qui ouvre
l’esprit à la réflexion, suscite le mouvement de la pensée. La vérité n’est pas une et universelle
comme nous avons tendance à le penser. Elle est plurielle et conflictuelle. C’est d’ailleurs ce
qui a occasionné la critique des sceptiques qui déclarent l’esprit humain incapable d’accéder à
la vérité puisque les opinions les plus contradictoires se retrouvent chez les hommes et la
régression à l’infini laisse toujours des postulats qui sont indémontrables. Cependant, s’il n’est
pas facile de trouver la vérité aussi, il n’est pas interdit de la rechercher et c’est dans la
contradiction des systèmes que la vérité va jaillir et illuminer les esprits.

V- La vérité scientifique

Dans la pratique de la science, le savant peut être confronté à une expérience négative
c’est-à-dire qui n’est pas conforme à la théorie déjà admise. Cet état de fait amène une
contradiction dans ses prédictions à partir de la théorie. Cette expérience peut-être interprétée
de deux manières : soit elle renverse la théorie admise, soit elle exige de réexaminer les
hypothèses et éventuellement de les compléter. Mais en aucun cas le scientifique ne doit fermer
les yeux sur ce fait pour tenter de sauvegarder une théorie à tout prix alors que l’expérience la
condamne. Une attitude pareille constitue ce que Bachelard appelle un obstacle
épistémologique qui est une cause de stagnation voire de régression pour la science.

Les obstacles épistémologiques sont des intuitions spontanées, des habitudes de pensée,
des valorisations inconscientes qui sont des entraves et des freins à l’activité scientifique. Faire
de la science, c’est accepter le fait que la vérité scientifique n’est pas une certitude définitive et
inébranlable. L’esprit doit faire des ruptures épistémologiques c’est-à-dire ajuster ses cadres
rationnels aux expériences nouvelles pour progresser dans la recherche. Donc, même si une
expérience prouve sa certitude, une vérité scientifique n’est jamais définitive. La théorie
newtonienne a été pendant deux siècles l’archétype de la vérité scientifique définitive
immuable. Il s’est révélé maintenant qu’elle ne rendait pas compte de certains phénomènes ;
que valable à une certaine échelle, elle est fausse dans l’absolu.

La vérité scientifique n’est donc qu’une rectification des erreurs et des vérités
approximatives. Le développement scientifique dépend d’ailleurs du degré de développement
des techniques. Karl Popper pense qu’il faut toujours mettre la science à l’épreuve, la soumettre
aux contrôles « négatifs». Jamais une théorie ne peut être vérifiée de manière définitive, elle ne
peut être que non encore rectifiée. Elle ne peut pas assurer de résister à l’infini aux tests.