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Bayle. Dictionnaire, art.

Buridan

« J’ai cru assez longtemps que ce n’était autre chose qu’un exemple que Buridan avait donné
de la dépendance dans laquelle les bêtes vivent par rapport aux objets des sens. Ceux qui
tiennent le franc arbitre proprement dit admettent dans l’homme une puissance de se déterminer
ou du côté droit ou du côté gauche, lors même que les motifs sont parfaitement égaux de la part
des deux objets opposés ; car ils prétendent que notre âme peut dire, sans avoir d’autre raison
que celle de faire usage de sa liberté, J’aime mieux ceci que cela, encore que je ne voie rien de
plus digne de mon choix dans ceci que dans cela. Mais ils ne donnent point cette force aux
bêtes brutes : ils supposent donc qu’elles ne pourraient point se déterminer à la présence de
deux objets qui les attireraient également l’un d’un côté, et l’autre de l’autre ; que par exemple,
un âne bien affamé mourrait de faim entre deux boisseaux d’avoine, qui agiraient également sur
ses facultés; car n’ayant point de raison de préférer l’un à l’autre, il demeurerait immobile
comme un morceau de fer entre deux aimants de même force. La même chose arriverait, si la
faim et la soif le pressaient également, et qu’il eût devant lui un boisseau d’avoine et un sceau
d’eau qui agissent de même force sur ses organes. Il ne saurait par où commencer ; et s’il
mangeait avant que de boire, il faudrait que sa faim fût plus grande que sa soif, ou que l’action
de l’eau fût plus faible que celle de l’avoine, ce qui est contre la supposition. Buridan se servait
de cet exemple, pour montrer que si un motif externe ne détermine les bêtes, leur âme n’a pas la
force de choisir entre deux objets égaux. (…)

Il m’est venu depuis peu une autre pensée ; c’est que l’âne de Buridan était un sophisme que ce
philosophe proposait comme une espèce de dilemme, afin que quelque chose qu’on lui
répondit, il en tirât des conclusions embarrassantes. Il supposait, ou un âne bien affamé entre
deux mesures d’avoine de même force, ou une âne autant pressé de la soif que de la faim, entre
une mesure d’avoine et un seau d’eau qui agissaient également sur ses organes. Ayant fait cette
supposition, il demandait, que fera cet âne ? Si on lui répondait, il demeurera immobile : donc,
concluait-il, il mourra de faim entre deux mesures d’avoine, il mourra de soif et de faim, ayant
tout auprès de lui de quoi boire et de quoi manger. Cela paraissait absurde : il pouvait donc
mettre les rieurs de son côté contre celui qui lui aurait fait cette réponse. Que si on lui répondait,
cet âne ne sera pas assez bête pour se laisser mourir de faim ou de soif dans une telle situation :
donc, concluait-il, il se tournera d’un côté plutôt que de l’autre, encore que rien ne le pousse
plus fortement vers cet endroit-là que vers celui-ci ; donc il est doué de franc arbitre ; ou bien
il peut arriver que de deux poids en équilibre, l’un fasse remuer l’autre *. Ces deux **
conséquences sont absurdes, il ne restait donc que de répondre que l’âne se trouverait plus
fortement ébranlé par l’un des objets ; mais c’était renverser la supposition, et ainsi Buridan
gagnait le procès de quelque manière que l’on répondît à sa demande. »

* l’un (des deux poids) fasse mettre l’autre (l’âne) en mouvement [paraphrase]

** ces deux conséquences renvoient aux deux donc précédents.