Vous êtes sur la page 1sur 16

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

PLANGENERALDUSITE ANTIQUITE ANTIQUITETARDIVE MOYENAGE

Hegel

JacquesDarriulat

INTRODUCTIONALAPHILOSOPHIEESTHETIQUE

esthétique Essais Auteurs Rechercher Contact Misenlignele29octobre2007 Schopenhauer

Misenlignele29octobre2007

Schopenhauer

Lacontemplationesthétique

Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme

représentation,PUF1966,trad.BurdeaurevueparRoos.

FriedrichNietzsche,Considérationsintempestives, troisième considération : « Schopenhauer éducateur »,Aubier­Montaigne, 1976. MartialGuéroult,introductionàSchopenhauer,Métaphysiquedel’amour.

Métaphysiquedelamort,10/18,1964.ClémentRosset,Schopenhauer,

philosophe de l’absurde et L’Esthétique de Schopenhauer, PUF « Quadrige ». Didier Raymond, Schopenhauer, Seuil « Écrivains de

toujours»1979.AlexisPhilonenko,Schopenhauer,unephilosophiedela

tragédie,Vrin,1980.

Cedocumentaétéreprisetmodifiédanslecadredelaleçon

«Schopenhaueretlamusique»,section«Auteurs».Onyretrouvele

textequ'onasouslesyeux,maisréorientésurlamétaphysiquedela

musique,etchargédenotesetderéférencesquinefigurentpasici.

***

Schopenhauer,hommed’unlivreunique(LeMondecomme volonté et comme représentation, publié pour la première fois sans

succèsen1819,secondeéditionen1844,troisièmeen1859),lui­même

expression d’une unique idée (lui­même l’écrit : mon œuvre est « l’épanouissementd’unepenséeuniquedonttouteslespartiesontentre

elleslaplusintimeliaison»,LeMonde,IV,§54,p.363)(1):lemonde

estunthéâtred’ombres,unbalmasqué,unenuitdecarnaval.Lesage considèrelemonde«commeilcontemple,lematin,lestravestissements épars,dontlesformesl’ontintriguéetagitétouteunenuitdecarnaval. Lavieetsesfiguresflottentautourdeluicommeuneapparencefugitive; c’est, pour lui, le songe léger d’un homme a demi éveillé, qui voit au traversdecesongelaréalité,etquineselaissepasprendreàl’illusion» (Le Monde, IV § 68, p. 490) (2). La vie est un songe, ou plutôt un cauchemar(l’uniquedifférence,selonSchopenhauer,entrelaréalitéetle cauchemar, c’est que, du cauchemar, on s’éveille). Une farce sinistre. Schopenhauer, philosophe du pessimisme européen qui sévit après

1848(enFrance,Flaubertluivoueuneadmirationprofonde).

De même que le phénomène est, selon Kant, l’expression sensibledelachoseensoi,demêmelemonde,danssondevenir,est l’expressionphénoménaledela«volonté».Lavolontéestuneforcequi veutsemaintenirenvie,sansautrebutquedepersévérerensonêtre:

lavien’ad’autrefinquedecontinueràvivre.Lavolontéveutvivre,elle

est«vouloir­vivre».Cetteforceaveuglesenourritd’elle­même,ellese

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

renouvelleenconsommantsesproprescréatures:«lavolontédoitse nourrird’elle­même,puisque,horsd’elle,iln’yarien,etqu’elleestune volontéaffamée.Delàcettechasse,cetteanxiétéetcettesouffrancequi

lacaractérisent.»(II,§28,p.203)(3).Sonchef­d’œuvreestl’homme,

enlequell’orgueiletlavanitéaccroissentencorelaragedevivreàtout prix.Homohominilupus.L’histoireestuneguerreperpétuelle,Semper eadem,sedaliter,tellelespiècesdeGozzioùc’esttoujourslemême acteur,sousdifférentsmasques,quisurvientsurlascène.Cemondeest donc l’enfer, théâtre irréel d’une vie vouée à l’auto­dévoration pour

satisfairel’appétitinsatiableetaveugledelavolonté(4).C’estlaroue

d’IxionoulerocherdeSysiphe.CequecherchealorsSchopenhauer,ce

n’estpasseulementunephilosophie,c’estaussiunesagesse.Oùestle

salut?Commentnousconsolerd’uneviequines’affirmequ’ensefaisant

souffrir?

Lasouffranceestd’autantplusgrandequelavolontésefaitplus égoïste, qu’elle veut affirmer plus radicalement la domination de l’individu. Ruse du vouloir­vivre : chaque individu veut être le maître, s’affirmerauxdépensdesautres,etfaitainsisonmalheurenentretenant laguerremutuellequinourritlejeud’unvouloiraveugle.Lavolonté,en tantqu’elles’exprimedanslemonde,estdoncprinciped’individuation,et l’individu,envoulantsefairelecentredumonde,faitlejeudelavolonté. L’individualisation croît avec l’intensité du vouloir et l’affirmation de la force vitale (elle est plus grande en l’homme que dans l’animal, dans l’animal que dans la plante) et le vouloir­vivre sont principe d’individuation.L’individuesteneffetd’autantplusindividualiséqueson caractère est plus affirmé : or, le caractère n’est qu’une détermination individuelle et exclusive du vouloir, une passion dominante, «caractérielle»ou«caricaturale».L’individualisationsefaitalorspar l’objet exclusif qui accapare tout l’objet du vouloir, c'est­à­dire par l’intensitédudésir.Pourmieuxexercersacontrainte,levouloir­vivrea placé en l’homme une passion particulière qui le contraint à s’individualiser:l’ennui.Incapablesdenepasdésirer,denousdélivrer delarageaveugledudésir,nousnousennuyonssanscaused’ennui quand l’objet vient à manquer à notre désir. Aussi poursuivons­nous toujoursunnouvelobjet,pourrenouvelerennousl’illusiondudésir.Telle balancier:«Lavieoscilledonccommeunpendule,dedroiteàgauche, delasouffranceàl’ennui;cesontlàlesdeuxélémentsdontelleest

faite,ensomme»(LeMonde,IV,§57,p.394).Schopenhauerprochede

Pascal(égalementdeLaRochefoucauld).

Laconnaissance,quiviseàlamaîtrisedumondeparl’individu, endéfinissantlaformeobjectivedeschosesdansl’espace,letempset lacausalité,ensoumettantlemondeauxexigencesdel’individu,accroît aussi la souffrance. La connaissance en effet ne considère pas les choseselles­mêmes,commelefaitl’artiste,maisseulementlesrelations

entreleschoses(LeMonde,IIIp.229):enlesrapportantainsilesunes

auxautres,onrendplusaiséesleurappropriation,etleurconsommation « La connaissance demeure toujours au service de la volonté » (Le

Monde,IIIp.229)Leprincipederaison,quiveutsoumettrel’existence

auxraisonsdenotreintelligence,quiveutrendre«raison»dumonde, flatte la vanité de l’individu et tend ainsi, à son insu, à accroître sa souffrance.Toutcequifaitlejeudelavolonté,c'est­à­direquil’aideà s’objectiver, à s’individualiser, à se réaliser comme objet et comme Monde,estcausedesouffrance.Seulelapitiénousouvrelaportedela rédemption:ens’oubliantsoi­mêmeetennousunissantenimagination à la souffrance d’autrui, nous commençons de nous délivrer de la passion torturante du principe d’individuation, et éprouvons une jouissance qui n’est pourtant qu’une atténuation de la souffrance (Le Monde, IV § 67, p. 472 sq). Schopenhauer, admirateur de Rousseau (Osier p. 149 n. 25 in Schopenhauer Sur la religion, GF ; surtout Le

Fondementdelamorale,p.204:«Mathéorieapourellel’autoritédes

plus grands moralistes modernes : car tel est assurément le rang qui revientàJ.J.Rousseau,àceluiquiaconnusiàfondlecœurhumain,à

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

celuiquipuisasasagessenondansleslivres,maisdanslavie…etc»).

Lapaixquelapitiénousfaitcommencerd’éprouver,ennous délivrant du principe d’individuation qui est caractérisation et exacerbation du vouloir, l’art nous permet de la ressentir plus puissamment encore. Schopenhauer prolonge ici la voie indiquée par Kant dans l’Analytique du Beau : le jugement esthétique est désintéressé, il se désintéresse du Monde tel qu’il s’exprime en son objectité,ilrenonceàs’approprierl’objet(àl’inversedudésir)etjouitde sa seule apparence (5). En­deçà de celle de Kant, il est aisé de reconnaîtreici,unefoisencore,l’influencedeRousseau:larêverieest également ce retrait contemplatif, loin de toute objectité de la volonté (c'est­à­dire indifférent aux objets particuliers de ce monde), qui est sourced’unintensebonheur.L’esthèteestuncontemplateurquisefait clairmiroirdumonde.Celaseproduit«lorsqu’ons’yplongetoutentieret que l’on remplit toute sa conscience de la contemplation paisible d’un objetnaturelactuellementprésent,paysage,arbre,rocher,édificeoutout autre;dumomentqu’ons’abîmedanscetobjet,qu’ons’yperd(verliert), comme disent avec profondeur lesAllemands, c'est­à­dire du moment qu’onoubliesonindividu,savolonté,etqu’onnesubsistequecomme sujetpur,commeclairmiroirdel’objet,detellefaçonquetoutsepasse commesil’objetexistaitseul,sanspersonnequileperçoive,qu’ilsoit impossiblededistinguerlesujetdel’intuitionelle­mêmeetquecelle­ci commecelui­làseconfondentenunseulêtre,enuneseuleconscience entièrementoccupéeetremplieparunevisionuniqueetintuitive »(Le

Monde,IIIp.231).

D’oùvientalorslajouissanceducontemplateur?Decequ’ilse retiredelascèneduMonde,oùlavolontés’acharnecontreelle­mêmeet continueindéfinimentsoninfernalcarnaval.Commentcerenoncement est­ilpossible?Parcequelavolontéveutêtresaproprereprésentation, elle se propose à elle­même comme l’objet de sa représentation.

L’œuvreexprimelasouffrancedelavie,c'est­à­direqueparlamédiation

del’œuvre,lasouffrancesefaitsaproprespectatriceetdélègueainsila

l’œuvre (6).

Désintéressementdusentimentesthétique:contempler,c’estoublierde s’approprier, de posséder. Ainsi, en faisant du monde l’objet de la représentation, l’art nous délivre du monde en tant que volonté. Cependantendevenant,devolontéqu’ilétait,représentation,leMonde semétamorphose:entantquevolonté,ilesteneffetplongédansle devenirparl’effetduprincipederaison.Lemondeduvouloir­vivreest course accélérée, précipitation, poursuite sans fin. En se faisant pure représentation,lemondesetransportedansl’éternité:l’artiste,délivré delasouffranceduvouloir,voitlemondesubspecieæternitatis.Cette éternisation est aussi une stylisation : l’individu, qui caractérise et caricaturel’exacerbationdelavolontéparledésirexclusifpourl’objet,se dissipecommeunfantôme.Asaplace,apparaîtl’Idée(Schopenhauer

empruntecemotàPlaton:LeMonde,p.220)quidemeureidentiqueà

elle­mêmeauseindudevenir.L’Idéeest,pourchaquecréature,laforme généraledel’espècequiseconserveinchangéeauseindesperpétuels changementsdudevenir.SchopenhauersesouvienticideWinckelmann :labeautéestlasérénitéolympiennedel’idéal,c'est­à­diredelaforme génériquequidemeureinvariabledanslavariationdudevenir.L’artne représente donc que le général et l’œuvre supprime l’illusion de l’individu, forme éphémère en voie de dissolution, pour faire paraître l’espèce, que la guerre de la volonté contre elle­même n’atteint pas. Ainsi,l’artselonSchopenhauernereprésentepaslasouffrance(ausens de ce qu’on appellera plus tard l’expressionnisme) mais plutôt le dépassement du principe d’individuation, en proie à la souffrance du devenir, dans la forme générale de l’espèce, ou Idée.Toutefois, l’Idée n’est pas concept mais intuition, elle ne détermine pas une forme objective, elleest unsentiment immédiat quiabolit letempset fait se fusionnerlesujetetl’objet,lespectateuretlemonde,lavolontéetla représentation : « Comme l’Idée est et demeure intuitive, l’artiste n’a

passion

torturante

à

sa

représentation

dans

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

aucuneconscienceinabstractodel’intentionnidubutdesonœuvre» (LeMonde, p.302etsurtoutIII§51,p.311sq).D’oùlacritiquedel’art

allégorique(contreWinckelmann,LeMonde,p.307­308),quin’estque

l’illustrationduconceptetnonl’expressiondel’intuition(LeMonde,III§

50).

Chaqueœuvred’artestalorslareprésentationd’uncertaindegré dansl’échelleduvouloir­vivre.L’architecturereprésentelarésistancede

lamatièreàlaforcedelapesanteur(lacolonneLeMonde,p.276),par

unebelleproportionquil’éternise.Lapesanteurestledegréleplusbas del’expressiondelavolonté:l’architecturereprésenteenlapétrifiantla lutte entre la structure verticale et la pesanteur qui travaille à son effondrement. Le travail des masses colossales fait donc partie de sa beauté : « La joie que nous éprouvons à la contemplation d’une telle œuvreseraitsubitementetsingulièrementamoindriesinousvenionsà découvrirqu’elleestbâtieenpierreponce;elleseréduiraitpournousà

uneapparenced’édifice»(LeMonde,p.277).Lasculpturereprésentela

formeidéaledel’espèce,etparmilesespècesdecellequiestlechef­ d’œuvredelavolonté:l’homme,l’Idéetoujourségaleàelle­même.La sculptureobjectivelaformeidéale,dontchaqueindividuestunecopie plus ou moins réussie : « Cette beauté de la forme qu’après mille tentativeslanaturenepouvaitatteindre,illaplaceenfacedelanatureà laquelleilsembledire:“Tiens,voilàcequetuvoulaisexprimer”.—“Oui, c’estcela”,répondunevoixquiretentitdanslaconscienceduspectateur. » (Le Monde, III § 45, p. 286). En objectivant la forme idéale dans l’espace,lasculpturelarendsensible,ets’adresseplusparticulièrement ausensdutoucher.Aussin’est­ellepasencoreaffranchiedelavolonté etdudésirquirêveducorpsparfait,c'est­à­diredelamatérialisationde laformeidéale.Pygmaliondéclareledésirsecretdetoutsculpteur.Le peintreaucontraireemportesurl’appétitduvouloirvivreunevictoireplus grande : en faisant de la forme du corps parfait une simple peinture, c'est­à­direunrefletouimagevirtuel,illadématérialiseetlasoustraitau toucher pour ne l’offrir qu’à la vue, le plus intellectuel et le plus désintéressédetousnossens:«Lasculpturesembleserapporterà l’affirmation,lapeintureàlanégationduvouloir­vivre»(LeMonde, p. 1154). La peinture éternise l’histoire des hommes en en faisant l’objet d’une pure contemplation : éloge des hollandais, qui savent isoler un instantdelaviequotidienneetleconsidérersubspecieæternitatis:«en fixant dans une image durable ce monde fugitif, cette succession éternelle d’événements isolés qui composent pour nous tout l’univers, l’artaccomplituneœuvrequi,enélevantleparticulierjusqu’àl’Idéede son espèce, semble réduire le temps lui­même à ne plus fuir » (Le Monde, III § 48, p. 297). Tandis que la sculpture est limitée à l’objectivationdelaformeidéaled’uncorps,lapeinturereprésenteles hommesdansleurhistoire,ellelesmetensituation.Ainsi,aufuretà mesurequenousnousélevonsdanslahiérarchiedesarts,lavolontése représente sur le théâtre des œuvres dans toute sa richesse et sa complexité. Si la peinture, en figeant le mouvement et en l’éternisant dans l’instant, représente la volonté, la poésie met en mouvement les personnages en les insérant dans une trame dramatique. La forme supérieuredelapoésieestlatragédie,quireprésentel’éternelleluttede lavolontécontreelle­même,lehérostragiquen’ayantàexpieraucune faute sinon celle d’être né. La leçon de la tragédie, Schopenhauer la

trouvedanslapiècedeCalderòn:LaVieestunsonge(I,2):«Leplus

grandcrimedel’homme,c’estd’êtrené».Lapoésie,quireprésentele drameduvouloirvivre,s’élèvedoncencored’undegréau­dessusdela peinture, qui ne représente que l’éternel présent soustrait au devenir. Cependant,lapoésieestlimitéeparsanécessaireconceptualisation(le langagenepeutqu’énoncerdesidéesdéterminées).Cetteobjectivation intellectuelle marque la persistance du principe de raison jusque dans l’artdelapoésie.C’estseulementaveclamusique,leplushautdetous lesarts,quelareprésentationduvouloirs’affranchitdeladétermination duconcept:lamusiquenesignifierien(c’estmêmeunefaiblessedela musique que de vouloir signifier quelque chose, comme c’est le cas,

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

selonSchopenhauerpourLesSaisons,oubienencoreLaCréation de

Haydn:LeMonde,III§52,p.337).Lamusique,seulartnonimitatif:

ellereprésente,nontelleoutelleformeenlaquelles’exprimelavolonté, maislejeusansfindelavolontéelle­même,nonlephénomènemais l’essence.Lamusiquerendsensiblelejeuinfinietsansfinalitéduvouloir quinecessed’engendrerdesformespourlesdissoudreensuite:«Ce qui distingue la musique des autres arts, c’est qu’elle n’est pas une reproductionduphénomèneou,pourmieuxdire,del’objectitéadéquate delavolonté;elleestlareproductionimmédiatedelavolontéelle­même et exprime ce qu’il y a de métaphysique dans le monde physique, la

choseensoidechaquephénomène»(LeMonde,III§52,p.335).La

musiqueporteàsoncomblelasuppressionduprinciped’individuation réussieparlareprésentationesthétique:quandj’écoutedelamusique, j’oubliemonexistenceparticulièreetjesuistransportéenunmonde(qui n’est pas un monde, mais le jeu de la volonté, qui est la source et l’auteurdesmondes)oùiln’yaplusd’individu,maisseulementlejeu sansfindelavolontéavecelle­même.Restel’énigme:silamusiqueme faitpénétrerdanslescoulissesduthéâtrecrueldecetteexistence,d’où vient mon plaisir? Même si elle me transporte au­delà du principe d’individuation, ne devrait­elle pas être le suprême dévoilement de l’absurde plutôt qu’un ravissement dans l’éternité qui me fait ressentir

unejoieinexprimable?(7)Silamusiqueestl’expressiondelavolonté

elle­même en son immédiateté, et non par la médiation de son objectivationdanslephénomène,alorselledevraitécorcherlesoreilles parsesdissonances,lavolonténecessantdesetorturerelle­même,de travailler passionnément à l’autodestruction des individus qu’elle gouverne,sansjamaisconnaîtrelapaixnilerepos.Lesmusiquesde Mozart et de Rossini, qu’affectionnait Schopenhauer, musiques très mélodiques et enchanteresses, n’évoquent guère le tohu­bohu infernal qui devrait s’élever du chaos de la volonté en lutte avec elle­même, acharnée à se déchirer elle­même (8). L’ivressemusicale, lajubilation que nous inspire la belle mélodie semblent contredire malgré lui Schopenhauer,etlaisserentendrequelejeudelavieavecelle­même n’est pas une atroce absurdité, mais qu’il est au contraire

incompréhensiblementjustifié(9).N’écrit­ilpaslui­mêmequelamusique

fait éprouver « cette joie profonde qui, nous le sentons, nous émeut

jusqu’aufonddenotreêtre»(§52,p.327)?Oncomprendmieuxalors

pourquoi toute la tentative effectuée par Nietzsche pour dépasser le nihilisme de Schopenhauer portera essentiellement sur la nature de l’ivresseinspiréeparlamusique.

Cependant,larédemptionparl’artnedurequeletempspendant lequel la représentation exerce sa magie. Vient nécessairement un moment où la contemplation s’achève, où l’effet se dissipe. L’art n’est qu’une extase momentané.Aussi faut­il nous élever plus haut encore pour vaincre en nous la force torturante du vouloir­vivre : la morale ascétiquedesbrahmanesdel’Inde,lasérénitébouddhiquequiserend indifférente à la souffrance nous indiquent une sagesse qui réussit à nous libérer de la volonté. Éteindre en nous tout désir, mettre en veilleuse l’appétit du vouloir, voilà selon Schopenhauer les degrés les plus hauts de la sagesse. Le suicide n’est que le triomphe ultime du vouloirvivresurl’individu,quifinitparsuccomberdévoréparl’échecde sespropresambitions.Lasérénitéinhumainedel’ascète,délivréedela torturedelapassion,réussitàsoumettrelavieelle­mêmeàl’indifférence sereinedunon­vouloir,dunonchaloir(nonchalant,nonchaloir,dechaloir, prendredel’intérêtenvieuxfrançais,reprisaumilieuduXIXesièclepar Baudelaire,Mallarmé,etc)sanssombrerpourautantdansl’ennui.

Additionsurl’apparentparadoxeduplaisirmusical:

Seullesentimentinstinctifetirréfléchidelapitiépermetàla

volontédedéchirerlevoiledeMayaetdedissiperl’illusiontorturanteoù

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

laplongentl’égoïsmeetl’amour­propre.Cettenotionqu’onpeutbiendire

amorale(puisqu’ils’agitd’uneintuitionquiprécèdetouteréflexionetqui

ne saurait donc relever de la sphère de la responsabilité, au sein de laquelle seulement se pose la question de la moralité) de la pitié, Schopenhauer l’emprunte évidemment à Rousseau, comme il le reconnaîtlui­mêmedansunlongpassageduFondementdelamorale:

Ma théorie a pour elle l’autorité du plus grand des moralistes

modernes:cartelestassurémentlerangquirevientàJ.J.Rousseau,à celuiquiaconnusiàfondlecœurhumain,àceluiquipuisasasagesse, nondansleslivres,maisdanslavie;quiproduisitsadoctrinenonpour la chaire, mais pour l’humanité ; à cet ennemi des préjugés, à ce nourrissondelanaturequitientdesamèreledondemoralisersans ennuyer, parce qu’il possède la vérité et qu’il émeut les cœurs. » Et Schopenhauerdonneaussitôtlescitationsfondamentales,troisdansle SecondDiscours,etdeuxdansl’Emile(enrevanche,ilnecitepasLes

Rêveries):Fondementdelamoralep.204,maisdéjà158.Or,silapitié

ouvre la voie de la rédemption qui conduit à l’idéal ascétique, elle ne sauraitêtreétrangèreàlamétaphysiquedubeau,quiestenquelque sortelepréludedeSalut.Iln’yapaseneffetdedifférenceessentielle entrelanaturedusentimentesthétiqueetlanégationoul’extinctiondu vouloirquiestlederniermotdelasagesse.L’extasequeprocurel’artest seulementmomentanée,c'est­à­direliéeàladuréedelareprésentation artistique, et prend fin quand tombe le rideau ou quand s’achève la symphonie, tandis que la béatitude du Sage, qui s’est affranchi de la roued’Ixionsurlaquellelavolontésetortureelle­même,l’élèveàune sérénitééternellequinedépendnullementd’unspectacleextérieurmais aucontrairedelaforcetoutintérieurequ’ilemploieànierenluilevouloir et leprinciped’individuationdont lavolontéest lasource. Lapitiéest donc la clé du système schopenhauerien : sans elle, la volonté serait toujoursdupedel’illusionqu’ellemetelle­mêmeenscène,etnesortirait jamaisduthéâtreinfernaloùlesamourspropresselivrentuneguerre sansfinettoujoursrecommencée.C’estlapitié,oucommisération,qui rendpossiblenonseulementlasagesseascétiquemaisaussi,etbien qu’avec une moindre conscience, le bonheur que procure la contemplationdel’œuvred’art.

«

Pourtant,lapitiéestleplushautdegrédedétachementdusujetà l’égardduvouloirquilehanteetlepossède(mavolonténem’appartient pas, son orientation dépend de ma « personnalité » qui est innée :

j’apprends peu à peu ce que je veux vraiment, mais je ne peux pas

apprendreàvouloir.Vellenondiscitur)(10);elleestprécédée,dansla

voiedel’affranchissementducycledesnaissancesetdesdouleurs,par uneformemoindrededétachement:laneutralitéduspectateurquise placeendehorsdumondeetleconsidèreainsicommeunpurspectacle, pour lui­même et non plus en relation avec les fins strictement personnelles poursuivies par l’égoïsme. C’est ainsi que le livre IV du MVRsecomposeclairementdedeuxmouvementsdistincts:lanégation duvouloirestd’abordsimplesuspensdelavolonté,sérénitédeceluiqui jouit de ne plus être plus inquiété par le trouble du désir. Le monde s’idéalisealorsàsesyeux,lanégationduprinciped’individuationluifait découvrirunmondeidéal,enlequellaformepuredel’Idéesesubstitue àlacaricaturedel’individu.Ils’agitcerteslàd’uneffetesthétique,mais aussid’unprogrèsmoral:untelcontemplateurestcapabled’envisager le monde non du point de vue de son intérêt particulier (ce que Schopenhauernommele«motif»),desonégoïsmenidesonamour propre,maisd’unefaçonobjectiveetimpartiale,donccapabledejuger (l’individunesaitquecondamner).Telleestl’originedelajustice,dontle pointdevueréussitàs’affranchirdel’amourpropretoujourspartial,età neutraliser les violences réciproques en les soumettant à une loi équitable.Ledroitn’estpourtantpasencorelamoralité:iln’estqu’une stratégiedontlafonctionestdeconvertirundéséquilibreenéquilibre, d’annuler les forces contraires en faisant en sorte qu’elles se compensentlesuneslesautres.Ainsilelégislateurnepeutparvenirà cetteneutralitéquimetfinàlaguerreetn’établitlapaixcivilequ’àla

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

conditiondes’affranchirduprinciped’individuationetdes’éleverjusqu’à la contemplation des Idées : « Pour concevoir, pour comprendre la justiceéternelle,ilfautabandonnerlefilconducteurduprincipederaison suffisante,dépassercetteconnaissancequis’attachetouteauparticulier, s’éleverjusqu’àlavisiondesIdées, percerdepart enpart leprincipe d’individuation,etseconvaincrequ’auxréalitésprisesenelle­mêmesne peuvent plus s’appliquer les formes du phénomène » (MVR, § 63, p.

446).Or,n’est­cepasprécisémentl’artquipermetde«s’éleverjusqu’à

lavisiondesIdées»?Lejugeestsemblableaucontemplateurdela beauté,sujetréduitaupuractedevoir,réflexionaffranchiedelavolonté, miroir du monde qui reconnaît sans partialité en chacun l’Idée qui se représenteenlui.Leplaisirqueressentalorsceluiquiaccèdeàcette connaissancedel’universelestplaisirseulementnégatif:délivrédela souffranceduvouloir,iljouitdesasérénité.Ilneveutrien,sinonquele monde reconnaisse sa propre vérité. La justice n’est qu’une moralité négative, elle n’est que la négation de la méchanceté, elle n’est pas encorelabonté:«Avantdeparlerdelabontéproprementdite,pour l’opposer à la méchanceté, il est utile de considérer un degré intermédiaire, qui est la négation de la méchanceté ; c’est à savoir la

justice»(§66,p.466).DanslafigureduJuste,lavolontéestlimitée,

mais non encore vraiment annihilée : le Juste « ne va jamais, dans l’affirmation de sa propre Volonté, jusqu’à la négation de la même Volontéchezunautreindividu»(ibid.).LeJustes’affranchitduprincipe d’individuation juste ce qu’il faut pour ne pas faire le mal ; mais il ne s’élève pas encore jusqu’en ce point où la volonté veut le bien. A l’opposé de cette figure du juste, il faut placer la double figure du méchant,quitransgresselaloipourunprofitenlequelilimaginequ’il trouveralebonheur,etcelleducruelquitransgresselaloipourlepur plaisirdelatransgresser,quifaitdonc lemalpourlemal,sesoulageant

dumalqu’iléprouveparlespectacledelasouffranced’autrui(§65).

C’estseulementaveclapitié,quiestidentificationdumoiaux souffrances subies par autrui, que le principe d’individuation se trouve absolumentdépassé.Lamarquedelapitié,cesontleslarmesdansla mesureoùleslarmesnesontpasprovoquéesparladouleuractuelle, mais par la représentation de la douleur : je ne pleure pas sur moi­ même,jepleuresurladouleurdumondequisedécouvreàmesyeux commereprésentation:«Cen’estpassousl’impressiondirectedela douleurquel’onpleure,c’estàlasuited’unereproductiondeladouleur que nous présente la réflexion » (§ 67, p. 472). Cependant la représentation de la pitié n’est pas la représentation de la justice : la secondesereprésentelemondecommeuntableauobjectifenlequel chaqueexistenceestrapportéeàl’Idéequis’incarneprovisoirementen elle ; la première, la représentation de la pitié, est au contraire tout intérieure, et les larmes qui en sont le symptôme ont pour fonction immédiated’aveugler,desupprimerlareprésentationdumondevisible, d’annulerl’extériorité.C’esteneffetdansl’extériorité,c'est­à­diredans l’espaceetdansletemps,quelavolontéposel’objetetseleproposeà elle­mêmecommemotifdesondésir.Danslapitié,quiestleprincipede lavéritablebonté,iln’yaplusriend’extérieur:toutesouffranceestma souffrance, le bourreau et la victime ne font plus qu’un, et le théâtre illusoiredesformesindividuéesserésoutdansl’unitédujeuuniverselde lavolontéavecelle­même.Iln’yaalorsplussujetniobjet,lemondeest enmoi,ilestmareprésentation,commejesuisdanslemonde,absorbé dans le cycle de l’universelle douleur, ce que Schopenhauer nomme

quelquefois«laconnaissancedutout»(477).C’estpourquoileprincipe

delapitiéestlemécanismed’identificationqui,supprimantladistance maintenue par le principe d’individuation entre le moi et le non­moi, amplifie le sentiment d’existence au­delà des limites étroites de la personnalité:«C’estsupposerqueparunmoyenquelconquejesuis identifiéaveclui,quetoutedifférenceentremoietautruiestdétruite,au moinsjusqu’àuncertainpoint,carc’estsurcettedifférencequerepose justement mon égoïsme. Mais je ne peux me glisser dans la peau d’autrui:leseulmoyenauqueljepuisserecourir,c’estdoncd’utiliserla

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

connaissancequej’aidecetautre,lareprésentationquejemefaisdelui dans ma tête, afin de m’identifier à lui, assez pour traiter, dans ma conduite, cette différence comme si elle n’existait pas […] C’est là le phénomènequotidiendelapitié,decetteparticipationtouteimmédiate, sans aucune arrière­pensée, d’abord aux douleurs d’autrui, puis par suite àlacessation,ouàlasuppressiondecesmaux,carc’estlàle dernierfonddetoutbien­êtreoudetoutbonheur.Cettepitié,voilàleseul principe réel de toute justice spontanée et de toute vraie charité »

(Fondementdelamorale,p.156).«Ilfautquejemesoisenquelque

sorteidentifiéaveccetautre,doncquelabarrièreentrelemoietlenon­ moisetrouvepouruninstantsupprimée[…]Jesouffreenlui,bienque mesnerfsnesoientpasrenferméssoussapeau[…]Cephénomène, est,jelerépète,unmystère:c’estunechosedontlaRaisonnepeut rendredirectementcompte,etdontl’expériencenesauraitdécouvrirles causes»(Fondementde lamorale,p.183)(11).Ilimporteicidebien distinguer entre identification et projection : par la projection, le sujet multipliesonmoienl’attribuantimaginairementàautrui,méconnaissant ainsil’individuationquifaitladifférencespécifiqued’autrui,etplusencore lasouffranceintimequin’appartientqu’àluiseul.Laprojectionnaîtalors del’aveuglementdunarcissisme,incapablederencontrerunautreetse complaisanttoujoursdanslaniaiseadmirationdesonproprereflet.La projection est donc le symptôme d’une individuation hermétique, incapable de s’affranchir d’elle­même. L’identification au contraire est oublidesoienl’autre,forclusiondusujetquisetrouvetransportédansla vie intime de l’autre, et sympathise avec sa souffrance profonde, une sortededépossessiondesoietd’adhésionmiraculeuseetintuitive,mais noninconsciente,àlaviequiestenautrui.C’estainsiquelespectacle de la souffrance nous fait immédiatement éprouver cette souffrance comme si elle était la nôtre, nous éprouvons en notre chair, par un mécanismed’identification,chaquecoupportéànotresemblable,nous sommes devenus lui­même, par un transport qui nous dépossède de nous­mêmes : « le non­moi jusqu’à un certain point devient le moi »

(Fondementdelamorale,157)(12).C’estpourquoilagrandeparolede

la pitié est celle, dite « Mahavakya » qu’on lit dans le Véda et le

Védanta:«Tattwamasi:tuescelui­ci,cetautreesttoi­même»(13).

Telle la sainteté qui parvient à une béatitude pour laquelle tout événement est bienvenu, béatitude à laquelle ont accédé les grands

mystiques,MaîtreEckhart(479et486),madameGuyon(483),François

d’Assise(483),MelledeKlettenberg,dontGoethearapportélaviedans

la«Confessiond’unebelleâme»(chapitredeWilhelmMeister)(484),

PhilippedeNeri:«L’hommequiestarrivéàlanégationduvouloir­vivre, si misérable, si triste, si pleine de renoncements que paraisse sa condition, lorsqu’on l’envisage du dehors, cet homme est rempli d’une joieetd’unepaixcélestes[…]C’estunepaiximperturbable,uncalme

profond,unesérénitéintime»(§68,p.489).«Sipourtantilfallaitàtout

prix donner une Idée positive telle quelle de ce que la philosophie ne peutexprimerqued’unemanièrenégative,enl’appelantnégationdela volonté, il n’y aurait point d’autre moyen que de se reporter à ce qu’éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la volonté,àcequ’onappelleextase,ravissement,illumination,unionavec Dieu, etc. » (§ 71, p. 514). Seul l’instant toujours trop bref du plaisir esthétique peut nous permettre d’imaginer, selon Schopenhauer, l’intensité d’une telle joie qui s’est affranchie du monde et transportée dans l’éternité, même si le corps, qui est l’objectivation de la volonté

selonleprinciped’individuation,s’opposeàcettedélivrance(489­490).

Unetelleconversionsefaitsoudainement,àlafaveurd’unévénement quidéchirebrutalementlevoiledeMayaetrévèled’uncouplavanitédu

Vouloir(494­495).

Ilfautremarquertoutefoisquecetteoppositionentrelajusticeet la pitié doit être modérée : la justice elle­même n’est que le degré inférieur de la pitié, car sans la pitié jamais le moi n’aurait pris conscience de la souffrance d’autrui, et serait donc demeuré éternellement dans l’injustice de son égoïsme : « On découvre deux

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

degrés possibles dans ce phénomène de la pitié, de la souffrance d’autruidevenantpourmoiunmotifdirect,c'est­à­diredevenantcapable demedétermineràagirouàm’abstenir:aupremierdegréellecombat lesmotifsd’intérêtoudeméchanceté,etmeretientseulementd’infliger unesouffranceàautrui,decréerunmalquin’estpasencore,dedevenir moi­mêmelacausedeladouleurd’unautre;audegrésupérieur,lapitié agissant de façon positive, me pousse à aider activement mon

prochain»(LeFondementdelamorale,p.161).Pournepasopposer

alors justice à pitié, Schopenhauer distingue, dans la pitié, la justice simplementnégativeetlacharitépositive.Lamaximedelajustice,c’est quepersonnenesoitlésé:neminemlaede.

Ilsemblealorspossibled’apparenterleplaisiresthétiquenédes

arts plastiques (architecture, sculpture, peinture) à la contemplation impartialeetintellectuelledelajustice;etleplaisirmusical(oupoétique)

à l’extase mystique en laquelle s’accomplit l’épanchement de la pitié.

Dans le premier, la représentation de la volonté est l’objet idéalisé et styliséd’unecontemplation;danslesecond,l’extérioritémêmeadisparu et le sujet se connaît par le sentiment de la pitié qui l’identifie intérieurementavecl’universellesouffrancedontlemondeestlethéâtre. Schopenhauerreconnaîtlui­mêmequeleplaisiresthétiquen’adevaleur que dans la mesure où il est une propédeutique à la sainteté : « La consolationparl’art»«nedevientpas,commeilarrivepourlesaint, parvenuàlarésignation,etquenousconsidéronsdanslelivresuivant, un"calmant"delavolonté;ellenel’affranchitpasdéfinitivementdela vie,ellenel’endélivrequepourquelquesinstantsbiencourts;cen’est pasencorelavoiequimènehorsdelavie.Ellen’estqu’uneconsolation provisoire… » (MVR 341). En lisant ainsi Schopenhauer, on prolonge danslamétaphysiquedelamusiquel’intuitionpropreàRousseau,que Schopenhauer reconnaît précisément ici comme son principal inspirateur,quifaitdelapitiéleprincipeinconscient(puisqueprécédant toute réflexion) de la rêverie, le sujet contemplateur s’identifiant au paysagenonindividualisédumonde:lesauvageapitiédelaterre,il sympathise avec le « système de l’univers », il pleure avec la pluie, s’enthousiasmeavecl’orage,etsonvisages’illumineaveclespremières

neiges,ilvitàl’unissondumonde(14).Lapitiéesthétiqueestainsiune

pitiésansvaleurmoraleencesensqu’elleseportenonsurautrui,mais surlemondeensaplusgrandegénéralité.Lavéritéduplaisirmusicalse laisserait ainsi comprendre comme une identification par le sentiment intérieurdusujetàlaviedel’universensonensemble:ilcorrespondà cequeRousseaunomme«l’épanchementdesonâme»ou«l’élande sonâmeexpansive»,quiàl’inverseduressentimentquicontracteet resserrelecœur,délivrel’existencedel’individuationqui lalimitedans l’égoïsmeetluiouvrelesportesdel’infini.Dèslors,l’apparentparadoxe duplaisirmusical,soulignécomplaisammentparlesdiversinterprètes, disparaît.C’estlabéatitudedelapitié,semblableàl’extaseéprouvéepar lessaints,quelamusique,invitantl’âmeàs’épancherdansl’universel,

faitconnaîtreàceluiquisaitl’entendre(15).

Relisonsàl’aidedecettecléle§52,consacréàlamétaphysique

delamusique,duMonde.Leplaisirmusicalportenécessairementl’âme au­delà de l’Idée, qui est le contour idéal de la forme parfaite qui pérennise l’espèce au sein de laquelle, sans cesse, meurent les individus.Cetteformeépurée,parcequel’égoïsmen’yprojettepasles

intérêts particuliers qui le font agir, procure au spectateur un plaisir négatifenluifaisantcontemplerlemondecommepureobjectité,c'est­à­ diresansqu’ilsoitsoumisauprismedéformantdelavolontéetdeses passions.Alorslemondeparaîtensonénigmeetsonimmensité,délivré ducarcanqueluiimposaitleprinciped’individuation,tandisquelesujet se dissout en cet océan, comme on peut le voir sur les tableaux de CasparDavidFriedrich,contemporainsdelarédactionduMonde,ettout

à fait représentatifs de l’esthétique de Schopenhauer pour les arts

plastiques, ou arts du visible. « Mais la musique, qui va au­delà des Idées, est complètement indépendante du monde phénoménal ; elle

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

l’ignoreabsolument,etpourraitenquelquesortecontinueràexisteralors

mêmequel’universn’existeraitpas»(329).Certes,Schopenhauerveut

icidirequelamusiqueexprime,nonlephénomène,maislavolontéelle­ mêmequiluiestoriginaire.Cependant,ilyaquelqueparadoxeàaffirmer quelamusiqueestétrangèreaumondeetexisteraitalorsmêmequele monde n’existerait pas, puis, quelques lignes plus loin, à rapporter la hauteur des sons aux degrés de la conscience dans les organismes vivants, la basse exprimant la matière brute et l’aigu la vie de l’esprit (330) (16). Dans le chapitre correspondant des « Suppléments », Schopenhaueraggravesoncasenrapportanttermeàtermelesquatre voix (basse, ténor, alto, soprano) aux quatre règnes minéral, végétal, animal et humain (1188) : il ne semble donc pas que le monde soit absent de l’univers musical. Et l’on pourrait continuer : les différentes espècesobservablesdanslanaturecorrespondentauxintervallesfixés parlagamme,etlesdissonancesàcesdéfautsdelafinalitéquesontles

monstres((330­331).C’estainsiquelamusiquereprésentelemonde,

sans supposer pourtant son existence. C’est que le monde de la musiqueesttoutintérieur,éprouvéparlesentimentintérieurdelapitié, et qu’il ne s’objective jamais en une représentation que la volonté pourraitposerdevantelle.Danslamusique,lemondeestvolontéetnon représentation, mais cette volonté est elle­même représentation, la musique représente à celui qui l’entend le mouvement même de la volonté qui se matérialise et se particularise dans le divers des phénomènes.«Lamusiquen’a,aveccesphénomènes,qu’unrapport indirect,carellen’exprimejamaislephénomène,maisl’essenceintime,

lededansduphénomène,lavolontémême»(334).«Lamusiquenous

donnecequiprécèdetouteforme,lenoyauintime,lecœurdeschoses»

(336).Lamusiqued’opéra«devientl’expressiondelasignificationintime

detoutel’actionetdelanécessitédernièreetsecrètequis’yrattache […]Pourelleiln’existerienendehorsdespassions,desémotionsdela

volontéet,commeDieu,ellenevoitquelescœurs»(1191).Pourque

cettereprésentationduplusintérieurdesêtressoitpossible,ilfautquele musicien soit porté par la pitié qui le fait sympathiser avec la nature profondequiporteetsoulèvechaquechosedansl’existence.C’estainsi qu’ilestpossibled’avoirpitiédespierresmêmes(lerègneminéral),et d’exprimer ainsi musicalement la volonté qui s’efforce en elles de se conserverensonêtre.Déjà,l’architecture,dontSchopenhaueràlasuite de Goethe et Schelling, remarque la parenté avec la musique (non toutefoisparl’analogiedelacompositionformelle,maisparlejeudes lumières que l’édifice compose silencieusement en son intérieur), l’architecturedoncsaitrendresensiblelavieobscurequisommeilleau cœurdespierres:elle«facilitel’intuitionclairedequelques­unesdeces Idéesquiconstituentlesdegrésinférieursdel’objectitédelavolonté;je veux parler de la pesanteur, de la cohésion, de la résistance, de la dureté,despropriétésgénéraledelapierre,desreprésentationslesplus rudimentairesetlesplussimplesdelavolonté,bassefondamentaledela

nature»(§43,p.275).Lamusiquepeutalorsseuleexprimer,au­delà

desIdées,lapousséeobscurequis’accomplitpendantdesmillénaires auseindesblocserratiques,quis’exprimedanslesformesfantastiques desrocherstravaillésparl’érosion.Ellepeutmême,avecDebussy,dire lafluiditédesnuagesetl’inhumaineethouleusepermanencedelamer, elle sait remercier la pluie au matin et nous dire ce qu’a vu le vent d’ouest. La musique, par la grâce de la pitié, fait entendre la voix silencieusequigémitaucœurdeschoses,ellefaitentendrelaplainteet lechantdesouffrancedumondemartyriséparlevouloir.Sansdoutela musiquenousfait­elleéprouverune«joieprofonde»puisque,ennous élevant au­dessus de la guerre perpétuelle des égoïsmes, elle nous affranchit non seulement du monde subjectif comme volonté, mais encore du monde comme représentation objective, tel qu’on le voit idéaliséetstylisédanslesartsplastiques,etnousfaitcommunieravecle mystère de l’universelle souffrance du vouloir, nous fait spectateur de l’invisibledésiretvouloirquisoulèvelesêtresetréclameeneuxdevivre davantage:«Au­dessusdelafarcegrotesqueetdesmisèressansfin de la vie humaine plane la profonde et sérieuse signification de notre

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

existence,qu’aucunmomentnevientendétacher»(1191).Aussicette

joiefait­elle,commelapitié,pleureretlamusiqueestdetouslesarts celuiquiexcelleleplusàfaireverserdeslarmes.Maisils’agitpourtant d’unejoie,semblableàlabéatitudedesmystiquesquelaseulecharité faitagir,carl’universellesouffrancedevientalorsl’énigmedumonde,et non plus la prison où je me torture moi­même, dans l’illusion de l’individuation.Lajoiequem’inspirelamusiquenevientpasdecequ’elle mefaitpartagerladouleurqu’elleexprime(nulnesauraitseréjouirà éprouverdeladouleur),maisdecequ’ellemereprésenteladouleur,me prenant à témoin du mystère de l’existence. Et c’est bien encore pourquoilapitiéestlesecretressortdelamusique,parcequelapitié,en tant qu’elle est charité, est représentation adéquate de la douleur d’autrui, non déformée par le prisme de l’égoïsme ou de l’intérêt. De même,disaitSchopenhauer,cen’estpaslasouffrancequiprovoquenos pleurs,maislareprésentationdelasouffrance,etc’estaussidecette façonquelamusiquenousfaitverserdeslarmes.Certes,Schopenhauer écritsouventquelapitiéestparticipationàlasouffranced’autrui,maisil ne faut pas l’entendre comme une participation immédiate et non réfléchie.Al’inversedelapitiéirréfléchiedusauvageselonRousseau,la pitiéselonSchopenhaueraladignitéd’uneconnaissanceets’élèveàla conscience d’elle­même : « Il me reste à écarter l’erreur si souvent

répétéedeCassina(17)[…]:pourCassina,lacompassionnaîtd’une

illusionmomentanéedel’imagination;nousnousmettrionsàlaplacedu malheureux,etdansnotreimaginationnouscroirionsressentirennotre proprepersonnesesdouleursàlui.Iln’enestrien;nousnecessonspas de voir clairement que le patient, c’est lui, non pas nous : aussi c’est danssapersonne,nondanslanôtre,quenousressentonslasouffrance,

defaçonàenêtreémus»(LeFondementdelamorale,p.160).Sansla

consciencedelareprésentation,lamusiqueseraitsouffranceetnonjoie, elle serait identification immédiate et non identification réfléchie (mais cependantintuitive,nonconceptualisée):«Aussilamusiquenedoit­elle pasexciterlesaffectionsmêmesdelavolonté,c'est­à­direunedouleur réelleouunbien­êtreréel;elledoitseborneràleurssubstituts:cequi convientà notreintellectseral’imagedelasatisfactionduvouloir,cequi leheurteplusoumoinsseral’imagedeladouleurplusoumoinsvive. C’estparceseulmoyenquelamusique,sansjamaisnouscauserde souffranceréelle,necessedenouscharmerjusquedanssesaccords les plus douloureux, et nous prenons plaisir à entendre les mélodies même les plus plaintives nous raconter dans leur langage l’histoire secrète de notre volonté, de toutes ses agitations, de toutes ses aspirations avec les retards, les obstacles, les tourments qui les traversent. Là au contraire où, dans la réalité avec ses terreurs, c’est notrevolontémêmequiestexcitéeettorturée,ilnes’agitplusdesonsni de rapports numériques, mais nous sommes bien plutôt nous­mêmes

alorslacordetendueetpincéequivibre»(1193).

Lajoiequeprocurelamusiquevientdecetépanchementdel’âmequi communie avec l’infini, délivrée de la personnalité et parvenue au sommet de la connaissance. « Il y a dans la musique quelque chose d’ineffable et d’intime ; aussi passe­t­elle près de nous semblable à l’imaged’unparadisfamilierquoiqueéternellementinaccessible;elleest pour nousàlafoisparfaitementintelligibleettoutàfaitinexplicable; celatientàcequ’ellemontretouslesmouvementsdenotreêtre,même lespluscachés,délivrésdésormaisdelaréalitéetdesestourments»

(337).Etlamélodiereprésente,àlapitiéquisympathiseavecelle,le

mouvementdelavolontéetdudésirquianimentintérieurementl’âme. C’estparcequelapitiéestlamodaliténécessairedelaconnaissancede l’intimequ’elleestsiprofondémentmusicale.Lamusiqueexprimeainsi l’âmedeschoseset,detouslesêtres,celuidontl’âmeestlaplusriche etlaplusdramatique,l’âmehumaine.C’estainsiquelamélodie,s’étant écartée par diverses altérations de son mode initial, y revient en s’achevantparleretouràlatonique,àlafaçondudésirquisesoulève pouratteindrel’objet,évoluediversementautourdeluipourenfairela conquêteetrevientenfindecompteaureposinitialoùmenacel’ennui:

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

« La mélodie par essence reproduit tout cela ; elle erre par mille chemins,ets’éloignesanscessedutonfondamental;ellenevapas seulement aux intervalles harmoniques, la tierce ou la quinte, mais à touslesautresdegrés,commelaseptièmedissonanteetlesintervalles augmentés,etelleseterminetoujoursparunretourfinalàlatonique; touscesécartsdelamélodiereprésententlesformesdiversesdudésir

humain»(332)(18).Seulelapitiépeutêtreainsiàl’écoutedelavie

intérieuredesâmes.Lemusiciennousrévèlel’âmedumondecommele

magnétiseurfaitparlerl’inconscientdelasomnambule(333)(19).Ilnous

faitentendrelavoixdelavolontépardelàlephénomènequil’incarne,il nousfaitconnaîtrel’âmesanslecorps:«L’expression[musicale]sera fournietoujoursquantàlachoseensoi,nonquantauphénomène;elle

donneraenquelquesortel’âmesanslecorps»(335).

Enfin, on s’étonnera peut­être d’une interprétation de l’esthétique de Schopenhauertoutentièrefondéesurl’analysedelapitié,alorsquece thèmeestabsentdulivreIIIduMonde,pourtantconsacréàl’art.Ilfaut répondrequel’importancecrucialedurôlequejouelesentimentdela pitié dans l’économie de sa métaphysique n’est apparue que progressivement aux yeux de Schopenhauer. Même dans le livre IV, pourtant consacré à l’éthique du renoncement et de l’idéal ascétique, Schopenhauer ne consacre que les § 66 et 67 à la pitié, sans lui reconnaître encore l’importance qui sera la sienne dans l’accomplissementdelarédemption.C’estseulementdanslesParerga

de1851,ettoutparticulièrementdans«LeFondementdelamorale»,

que Schopenhauer consacre à l’analyse du sentiment de pitié tout le développementqu’ilmérite;c’estalorsseulementqu’ilreconnaîtaussi l’influence décisive de Rousseau sur ce point précis. Philonenko note cette progressive conscience par Schopenhauer du fondement de sa propremétaphysique:«MêmelesLeçonsdeBerlin,pourtantdestinées à l’enseignement, n’échappent pas à un certain flottement dans l’exposition. Schopenhauer a aperçu avec une vigueur toujours croissantequelapitiéétaitl’opérationenlaquellelavolontédevivreen vient à se nier, puisque je cesse d’obéir à mes motifs » (252). C’est pourquoiilestlicitedereliretoutelaphilosophiedeSchopenhaueràla lumièredeceprincipequin’apparaîtpourtantdanstoutesaforceque dans les derniers écrits . Et même si la pitié demeure le principe de l’éthique, et non de l’esthétique, l’apaisement que nous procure la contemplationdelabeautéétantlepréambuledel’éthiquedusalutetla première figure de la phénoménologie de la conversion, il est légitime d’étendre la suprême vérité de l’éthique – la leçon de la pitié – à l’expérience esthétique, première absorption du moi dans le non­moi, premiertriompheemportésurleprinciped’individuation.

NOTES

DansunelettreàErdmanndu9avril1851,Schopenhaueraffirmait

danslemêmesensque«monsystèmephilosophiqueseformadansma

tête,enquelquesortesansmavolonté,commeuncristaldonttousles

rayonsconvergentverslecentre».

« Notre monde civilisé n’est donc en réalité qu’une grande mascarade!Onytrouvedeschevaliers,desmoines,dessoldats,des docteurs, des avocats, des prêtres, des philosophes, et tout le reste ; maisilsnesontpascequ’ilsreprésentent;ilsnesontquedesmasques souslesquels,enrèglegénérale,secachentdesspéculateurs[…]Les marchandsconstituentsouscerapportlaseuleclassehonnête.Seulsils sedonnentpourcequ’ilssont,vontenconséquencesansmasque,et occupent pour cette raison un rang peu élevé. Il est très important d’apprendredebonneheure,dèssajeunesse,qu’onsetrouveaumilieu

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

d’unemascarade[…]Ilfautdoncenseigneràlajeunesseque,danscette mascarade,lespommessontencire,lesfleursensoie,lespoissonsen carton,quetoutn’estquefarceetplaisanterie»(Ethiqueetpolitique,p.

41­42).Cettepenséeduphilosophepeutévoquerlarêveusemélancolie

de la conclusion du Carnaval romain de Goethe : « Une fête extravaganteestdoncpasséecommeunsonge,commeunconte,etil enrestemoinspeut­êtredansl’espritdesassistants,qu’ànoslecteurs, devant qui nous avons développé ce tableau dans son ensemble. Si pendant le cours de ces folies, le grossier Polichinelle nous rappelle incongrûmentlesplaisirsdel’amour,auxquelsnousdevonsl’existence; si une vieille sorcière [eine Baubo] profane sur la place publique les mystères de l’enfantement ; si tant de cierges allumés, la nuit, nous rappellent la solennité suprême : au milieu des extravagances, nous sommes rendus attentifs aux scènes les plus importantes de notre existence[…]Etvoilàcomme,sansypenser,nousauronsaussiterminé notre carnaval par une réflexion de mercredi des cendres, qui, nous l’espérons,n’attristeraaucundenoslecteurs.Et,puisque,ensomme,la vieestcommelecarnavalromain,qu’onnepeutl’embrasserduregard nienjouir,qu’elleestmêmepleinedepérils,noussouhaitonsplutôtque cette insouciante société masquée rappelle à chacun l’importance de toute jouissance momentanée, qui souvent paraît de petite valeur. » (Goethe,VoyageenItalie,trad.J.PorchatrevueparJ.Lacoste,Bartillat,

2003,p.570).

Lavie,ditencoreSchopenhauer,estune«chasseperpétuelleàdes

fantômestoujourschangeants»(MVR,§57,p.403).

Ontrouveraunexempleparticulièrementfrappantdecettedestruction

delavieparelle­mêmedanslerécit,empruntéàunarticleduJournaldu

magnétismede1859,d’unécureuilfascinéparunserpentetpoussépar

une puissance invisible à se précipiter dans sa gueule (Le Monde, « Supplément au livre deuxième », p. 1082­83). On trouvait un détail semblabledansleVoyageenAmériquedeChateaubriand(publiépourla

premièrefoisen1827,danslestomesVIetVIIdesŒuvrescomplètes

chezLadvocat):«Unautreserpenttoutnoir,sanspoison,montesurles arbres et donne la chasse aux oiseaux et aux écureuils. Il charme l’oiseauparsesregards,c'est­à­direqu’ill’effraie.Ceteffetdelapeur, qu’onavoulunier,estaujourd’huimishorsdedoute:lapeurcasseles jambesàl’homme;pourquoinebriserait­ellepaslesailesàl’oiseau?» (Œuvres romanesques et voyages, Pléiade, tome I, p. 747). Chateaubriand emprunte cette scène à Carver qui écrit, à propos du serpentnoir,qu’il«montefacilementsurlesarbrespourypoursuivreles oiseaux et les écureuils, dont il se nourrit, et que, suivant l’opinion vulgaire, il charme par ses regards, en sorte qu’ils ne peuvent s’échapper.Leurvueinspirelaterreuràceuxquinesaventpasqu’ilsne

peuventfaireaucunmal,étantdépourvusdevenin»(ibid.note1delap.

746,p.1313).

Ilfauttoutefoisbiendistinguerentreledésintéressementdujugement

esthétique selon Kant et l’apaisement que procure la contemplation esthétique telle que Schopenhauer l’entend. Le désintéressement

le

désintéressement kantien, en se rendant indifférent à l’existence de l’objet,intéresselesujetàlui­même,c'est­à­direausentimentdeplaisir quinaîtenluidulibrejeudesesfacultésreprésentatives,imaginationet entendement. Aussi est­il très intéressé à l’intensification de la force vitalequiseproduitalorsenlui.RiendetelchezSchopenhauer:bienau contraire, l’apaisement dû à la contemplation esthétique vient de ce qu’ellerelâcheleressortdelavolontéetengendreainsiunsentiment d’extinction de la force vitale, et nullement d’intensification. Le plaisir esthétiqueest,selonKant,positif:j’éprouvesubjectivement,etsansqu’il mesoitpossibledeconceptualisercesentiment,laviequiestenmoiet samerveilleusefinalité,parl’accorddynamiquequiseproduitalorsentre l’imaginationetl’entendement.Leplaisiresthétiqueestenrevanchepour

kantien n’est

en

effet

désintéressé qu’en apparence :

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

Schopenhauersimplementnégatif:ils’apparenteaureposconcédéàla victimeentredeuxséancesdetorture.Jejouis,selonSchopenhauer,de ne plus ressentir en moi la souffrance de la vie ni l’acharnement du vouloir ; je jouis au contraire, selon Kant, de sentir s’accroître en moi l’élanduvouloiretlaforcemotricedudésir.

Evitertoutefoisuncontresens:Schopenhauerneposenullementles

bases d’une esthétique expressionniste, l’œuvre ayant alors pour missiondeprendresurelletouteladouleurdumonde.Bienaucontraire, son goût penche vers l’impersonnalité et vers l’idéalité des formes néoclassiques, et la beauté reste pour lui, comme pour Winckelmann, plusieursfoiscité,unecalmetranquillitéetunenoblemajesté.L’effetde « calmant » que l’art exerce alors sur la volonté est provoqué par la stylisation qui universalise dans une indifférence idéale les formes individuelles que le principe de raison nous conduit à nommer et à spécifier.

Clément Rosset, L’Esthétique de Schopenhauer : « Le spectacle auquelestconviélecontemplateur,danslamusique,devrait,enbonne logique schopenhauerienne, provoquer plutôt l’abattement que la

jubilation…»(111).

Il existe cependant, et pour cette même raison, une disharmonie discrète, mais essentielle, au cœur de toute harmonie. Schopenhauer remarqueeneffetque«ilexisteentrecesphénomènes,considérésen tant qu’individus, une lutte éternelle qui se poursuit à travers tous les degrés de la hiérarchie, et cette lutte fait du monde le théâtre d’une guerreincessanteentrelesmanifestationsd’unevolontéuneettoujours la même » (MVR, § 52, p. 339). De la même façon, il existe une dissonance non réductible au cœur de la gamme, que la théorie du tempérament s’emploie à masquer : « On ne peut donc concevoir, encoremoinsréaliser,demusiqueabsolumentjuste;pourêtrepossible, toute harmonie s’éloigne plus ou moins de la parfaite pureté. Pour dissimuler les dissonances qui lui sont, par essence, inhérentes, l’harmonielesrépartitentrelesdifférentsdegrésdelagamme.C’estce

qu’onappelleletempérament»(340).«C’estlarerumconcordiadiscors

(Horace,Epitres,I,12,v.19),imagecomplèteetfidèledelanaturedu

mondequirouledansunchaosimmensedeformessansnombreetse

maintientparuneincessantedestruction»(1191).

ClémentRosset,danssonessaiL’EsthétiquedeSchopenhauer,tente

de résoudre cet apparent paradoxe. Mais en interprétant la musique commelacopied’unmodèle=xquiseraitantérieuràlavolonté,cequ’il nommeénigmatiquementle«sombreprécurseur»,ilcontribueeneffetà assombrirlaquestionetnullementàl’éclairer.Saconstructionasurtout pour but de délivrer la musique de toute expression du vouloir ou du désir, et par là de souligner l’abîme qui sépare la conception de la musique de Schopenhauer de celle de Wagner. On voit bien la conceptiondionysiaquedelamusiquequeRossettentedepromouvoir; maisonnevoitpascequil’appuiedanslestextesdeSchopenhauer.

10­« Vouloir ne s’apprend pas ». Schopenhauer attribue la formule à Sénèquequil’opposaitàlasentencestoïcienneselonlaquellelavertu

peuts’apprendre.Onlatrouve,parexemple,dansLeMonde,§55,p.

374, dans Le Fondement de la morale, p. 208 et dans Ethique et

politique,p.74.

11­MêmeidéedansEthiqueetpolitique:«Toutactedebienfaisance

complètement désintéressé est cependant une action mystérieuse, un mystère » (p. 51). Ce « mystère » n’est pourtant pas impénétrable. Schopenhauerinsistesouventsurlefaitquelapitié,bienqu’intuitiveet non réflexive, est une véritable connaissance : car c’est en effet une véritéétablieparlephilosophequelavolontéenmoiestidentiqueàla volontéquiagitelemonde,quepardelàladiversitédesphénomènes,

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat

c’est un seul et même vouloir­vivre qui s’exprime sur des modes différents,brefquelebourreauetlavictimesontlesdeuxaspectsd’une forceunique.

12­LorsqueSchopenhauerévoquel’identificationprovoquéeparlapitié,

ilajoutepresquetoujoursquecetteidentificationn’opèreque«jusqu’à un certain point ». Comme nous le verrons plus loin, Schopenhauer entendparlàsedifférencierdeRousseau:l’identificationdelapitiéne doitpasallereneffetjusqu’àunesubstitutionimaginaireetinconsciente de moi à autrui. L’identification de la pitié n’est pas un mécanisme psychologiquequigouvernel’âmeàsoninsu,maisuneintentionnalité pleinementconsciented’elle­même,etquisupposeunereprésentation adéquate de la douleur que souffre autrui, représentation que l’aveuglementduprinciped’individuationrendimpossible.Onnesaurait doncdire,commel’écritRousseauaudébutduSecondDiscours,quele sentimentdepitié«précèdetouteréflexion»;ilsupposeaucontraire selonSchopenhauerunereprésentationconsciented’elle­même.

13­SouventcitéparSchopenhauer.ParexempleLeMonde,findu§44,

p.283;LeFondementdelamorale,p.234;Ethiqueetpolitique,p.51.

14­D’oùl’insistanceaveclaquelleSchopenhauercitelesversdeByron:

«Arenotthemountains,wavesandskyesapart/Ofmeandofmysoul,

asIofthem?;Lesmontagnes,lesondesetlescieuxnefont­ilspas

partiedemoietdemonâme,commemoidelaleur?».

15­ « Pourquoi la musique est­elle si douce au malheur ? C’est que, d’unemanièreobscureetquin’effarouchepointl’amour­propre,ellefait croireàladoucepitié.Cetartchangeladouleursèchedumalheureux endouleurregrettante;ilpeintleshommesmoinsdurs,ilfaitcoulerles larmes, il rappelle le bonheur passé que le malheureux croyait impossible » (Stendhal, Histoire de la peinture en Italie, 1817, chap.

CXXV,«Folio»p.333,note).

16­ Même idée dans le supplément au livre III : le soprano est « le représentant de la conscience portée à son degré le plus extrême »

(1193).Toutcepassagereprendl’oppositiondelabassematérielleet

inorganiqueetdel’aiguspiritueletagile.

17­Auteur d’un Essai analytique sur la compassion, 1788, traduit en

allemanden1790).

18­MêmeréflexiondanslesupplémentaulivreIII:lamélodie,danssa

variationpuisparleretouràlatonique,est«l’imagedelanaissancede nouveauxsouhaitssuivisderéalisation.Delàcecharmeparlequella musiquepénètresibienennotrecœur,enfaisantbrillersanscesseà

nosyeuxlasatisfactionparfaitedenosdésirs»(1198).

19­«Lecompositeurnousrévèlel’essenceintimedumonde,ilsefait

l’interprètedelasagesselaplusprofonde,etdansunelanguequesa raison ne comprend pas ; de même la somnambule dévoile, sous l’influence du magnétiseur, des choses dont elle n’a aucune notion, lorsqu’elleestéveillée».

2/5/2016

Philosophiegénéraleetphilosophieesthétique.JacquesDarriulat