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Poussant son dernier soupir à la date de son
anniversaire – un 16 février donc –, Octave Mirbeau
Octave Mirbeau, l’écrivain qui démentait
accomplit lui-même sa révolution, au sens premier
comme un arracheur de masques (du latin revolvere) : revenir au même point. Tout le
PAR ANTOINE PERRAUD
ARTICLE PUBLIÉ LE DIMANCHE 26 MARS 2017 contraire de son œuvre, qui s’est libérée des ornières
initiales pour ne jamais y verser à nouveau.
Retour sur un prodigieux pamphlétaire, romancier,
dramaturge et journaliste, mort voilà cent ans. Octave L’écrivain sera d’abord, après la défaite de 1870 –
Mirbeau n’a jamais paru aussi actuel, avec son art vécue dans un régiment de Mobiles –, un « prolétaire
d’enfoncer les portes fermées ou de rabattre le caquet de lettres », obligé de prostituer sa plume au profit
des valeurs bourgeoises… de fieffés réactionnaires : il rédigera les éditoriaux
politiques de L’Ordre, feuille appartenant à un ancien
Du stade Vélodrome de Marseille, pendant un match
député bonapartiste de l’Orne dont O.M., pour gagner
de football, souvent s’élève une clameur en forme
son pain, devient le secrétaire particulier.
d’impératif du verbe aimer : « OM ! OM ! OM !
» Ces mêmes initiales électrisantes résonnent, plus Secrétaire particulier, il le sera aussi du directeur
assourdies et avec une autre signification, parmi les d’un journal parisien qui, lorsqu’il se tournait vers
admirateurs d’un immense écrivain français mort en sa gauche, apercevait Le Figaro : Le Gaulois,
1917 – le centenaire de son trépas n’est guère célébré huppé, mondain et monarchiste – tendance guêtres à
par la République, qui semble garder un chien de sa boutonnage latéral et gants gris perle.
chienne à cet insoumis intégral : Octave Mirbeau ! À partir de 1885, enfin lancé, sautant d’un support
à l’autre, créant parfois d’éphémères périodiques
proches de ses idées libertaires, Octave Mirbeau
entame une carrière de chroniqueur expert et
renommé, livrant un avis toujours très attendu sur
la peinture, la sculpture, la musique, le théâtre et
la production littéraire de son temps. Il est l’un des
premiers à défendre avec ferveur Camille Claudel.
Dans le domaine politique, il vole au secours
des anarchistes (Félix Fénéon et Laurent Tailhade
notamment), victimes des lois scélérates en 1894. Il
se révèle également dreyfusard intraitable. Il publie
par ailleurs des contes empoignants qui le mènent
tout naturellement à la littérature, où il fait une entrée
Octave Mirbeau (1848-1917)
Sa vie fut réglée comme du papier à musique fracassante avec la publication, en 1900, du Journal
révolutionnaire. Né le 16 février 1848 (six jours d’une femme de chambre.
avant l’insurrection parisienne marquant le début du Petite piqûre de rappel de cette œuvre, sans doute la
Printemps des peuples), il est mort le 16 février plus célèbre d’O.M., portée à l’écran par Luis Buñuel,
1917 (deux jours avant – selon le calendrier Julien avec Jeanne Moreau dans le rôle de la narratrice
en vigueur dans l’Empire russe – que Petrograd ne ancillaire, Célestine. Voici comment celle-ci renverse
commençât de secouer le joug tsariste avec la grève la relation maître-esclave, dès sa première accointance
des ouvriers de l’usine Poutilov). avec Monsieur, qu’elle aide à se déchausser :

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« Dans un mouvement que j’essayai de rendre Louis-Ferdinand Céline. La morale bourgeoise
harmonieux et souple, et même provocant, je me suis est catapultée par la sensualité transgressive et
agenouillée en face de lui. Et pendant que je l’aidais olfactivement incorrecte des corps cessant d’être
à retirer ses bottes, qui étaient mouillées et couvertes sages. Et l’écrivain genre à mort avant la lettre, mêlant
de boue, j’ai parfaitement senti que son nez s’excitait transtextualité et transexualité – même s’il est loisible
aux parfums de ma nuque, que ses yeux suivaient, avec aux spécialistes de déceler tant de mâles caractères
un intérêt grandissant, les contours de mon corsage et dans une prose prétendument féminine…
tout ce qui se révélait de moi, à travers la robe… Tout Du point de vue politique, son principal exégète,
à coup, il murmure : Pierre Michel (cf. la Boîte noire en… pied d’article),
— Sapristi ! Célestine… Vous sentez rudement bon… note dans sa préface au Journal d’une femme de
Sans lever les yeux, j’ai pris un air ingénu : chambre : « Le romancier nous incite à en conclure
— Moi, Monsieur ?… que les motivations des antidreyfusards s’enracinent
— Bien sûr… vous… Parbleu !… je pense que ce n’est dans le cerveau reptilien, que les nationalistes et les
pas mes pieds… antisémites qui ne cessent de crier “Mort aux Juifs” ne
— Oh ! Monsieur !… sont que des assassins en puissance, et que le combat
Et ce : “Oh! Monsieur !” était, en même temps des dreyfusistes est bien celui des Lumières contre les
qu’une protestation en faveur de ses pieds, une ténèbres, de la pensée libre contre la part d’inhumain
sorte de réprimande amicale – amicale jusqu’à que tous les hommes, lointains descendants des grands
l’encouragement – pour sa familiarité… A-t-il fauves, portent en eux. »
compris ?… Je le crois, car, de nouveau, avec plus Du point de vue littéraire enfin, O.M. enchaîne les
de force, et, même, avec une sorte de tremblement provocations prophétiques. Après avoir, au mépris
amoureux, il a répété : des conventions bourgeoises, offert la parole à une
— Célestine !… Vous sentez rudement bon… rudement domestique, il élève sa voiture automobile au rang
bon… d’héroïne, donnant même pour titre au roman sa
Ah mais ! il s’émancipe, le gros père… J’ai fait celle plaque d’immatriculation : La 628-E8 (1907) Le
qui était légèrement scandalisée par cette insistance, livre est dédié au constructeur Fernand Charron.
et je me suis tue… Timide comme il est et ne Et l’écrivain, dans une verve androïde anticipatrice,
connaissant rien aux trucs des femmes, Monsieur s’est prête à la carrosserie une nature désirable, une énergie
troublé… Il a craint sans doute d’avoir été trop loin, lascive, une jouissance motrice pour le moins osées :
et changeant d’idée brusquement :
— Vous habituez-vous ici, Célestine ?…
Cette question ?… Si je m’habitue ici ?… Voilà trois
heures que je suis ici… J’ai dû me mordre les lèvres,
pour ne pas pouffer… Il en a de drôles, le bonhomme…
et vraiment il est un peu bête… Mais cela ne fait rien…
Il ne me déplaît pas… Dans sa vulgarité même, il
dégage je ne sais quoi de puissant… et aussi une odeur
« Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à
de mâle… un fumet de fauve, pénétrant et chaud… qui
la belle courbe, si pleine, si modelée, si parfaitement
ne m’est pas désagréable. »
harmonieuse du capot de la Charron, c’est qu’il
En 1900, Mirbeau s’avère précurseur de toutes les enferme toute la machine et lui applique son épiderme
modernités. Du point de vue stylistique, son jeu exact. Je ne le suis pas moins à l’agencement
hoquetant avec le code typographique – points de du moteur, à l’enroulement étudié des volutes de
suspension et d’exclamation à volonté ! – annonce cuivre, au quadruple embranchement de l’admission

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si pratiquement mécanique et si joliment ornemental, d’épater, d’enfoncer, de concasser le bourgeois ! Oui,
à tout le dispositif assemblant les métaux les plus un chien illumine de sa présence sensible ce roman
propres à leur objet, à la distribution anatomique qui s’engage pour la cause des bêtes et le parti
des pièces qui, non seulement fait vivre le moteur et pris des animaux. Plus d’un demi-siècle avant que
captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté Romain Gary, auteur des Racines du ciel, n'écrive sa
véritable. » Lettre à l'éléphant ; près d'un siècle avant les essais
Dix-sept ans avant Paul Morand – L’Homme d’Élisabeth de Fontenay ou de Jean-Christophe
pressé date de 1924 –Mirbeau s’empare du thème Bailly. Du tigre à l'araignée, ces êtres supposés
de la vitesse : « La vitesse névropathique, qui privés de raison sont, « comme tous les individus
emporte l’homme à travers toutes ses actions et qui vivent au-dessus des mensonges sociaux, dans la
ses distractions. » Mais à la différence de Morand, resplendissante et divine immoralité des choses ». (Le
dandy de droite sans grande conscience d’autrui, le Jardin des supplices)
libertaire fraternel Octave dénonce les laissés-pour- Notre homme de lettres, aiguillonné par la curiosité
compte qu’engendrent les bolides – allant jusqu’aux journalistique, n’aura jamais cessé de tracer, en
cadavres semés sur les routes : « Place! Place au solitaire, des pistes qui deviendront des autoroutes
Progrès ! Place au Bonheur ! Et pour bien leur après sa mort. Dans le champ littéraire, il préfigure
prouver que c’est le Bonheur qui passe, et pour leur « l’autofiction » que Serge Doubrovsky (il a formé
laisser du bonheur une image grandiose et durable, je le mot dans Fils en 1977) fait remonter à Colette,
broie, j’écrase, je tue, je terrifie ! » avec La Naissance du jour (1928). Or, dès La 628-38
« L’inceste comme générateur de la race » (1907) et Dingo (1913), Octave Mirbeau se lance
dans l’autobiographie déguisée, cryptant à tour de
Le romancier, chamane des temps futurs, va doigt sous couvert de fiction, brouillant la traçabilité
jusqu’à pressentir les techniques avancées, malgré la auctoriale…
prétérition d’usage : « Quant à la voiture électrique,
elle n’est qu’un leurre, ne sachant pas encore où loger Dans le champ politique, on le trouve en pionnier
sa force… » courageux et constant de l’anticolonialisme. Quand le
chien Dingo force un cerf dans une étendue d’eau suivi
par une meute enragée, cela devient une métaphore
de la « pacification » menée par la France en ses
possessions d’Afrique ou d’Asie : « Des gestes
violents, des gestes crispés. On dirait un massacre, un
pillage, le sac d’une ville conquise, tant tous ces bruits,
toutes ces voix, tous ces gestes ont un caractère de
sauvagerie, d’exaltation homicide. »
En terminant son œuvre sur un chien, l’écrivain engagé
donne la clef de son action sous forme d’électrochoc
pédagogique secouant le lecteur comme un prunier
pour le débarrasser de ses préjugés. Mirbeau reprend
le flambeau des anciens cyniques, qui se réclamaient
de l’espèce canine, ainsi qu’en témoigne l’étymologie
Album "Tangoville-sur-mer" : Le Dingo (Musée Carnavalet) grecque : kuôn (####), « le chien ».
C’est dans son ultime œuvre de fiction, Dingo (1913), O.M. n’a cessé de détruire les fondements de notre
qu’éclate l’incroyable actualité d’Octave Mirbeau. culture pour nous obliger à voir l’Autre et à repenser
Après la bonne, puis la bagnole : le clébard ; histoire l’humanité. Il renverse, de façon séditieuse, avec un

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franc-parler qui fait aujourd’hui encore merveille, il adressa à la Société de Biologie une communication
le sens des mots et des choses. En provoquant un très documentée, dans laquelle il préconisait l’inceste
déraillement de l’entendement, il dévoile la logique comme régénérateur de la race. »
perverse d’une société prétendument civilisée mais
qui, au prétexte de prendre l’indigène en charge,
sombre dans l’ensauvagement totalitaire.
L’un des textes les plus extraordinaires à cet égard gît
au chapitre IX d’une œuvre étrange et incomprise :
Les Vingt et un jours d’un neurasthénique (1901).
Le narrateur est un médecin en cure dans les Pyrénées.
Il rencontre et décrit la faune croisée sur place, où la
bonne société vient prendre les eaux : « L’été, la mode,
ou le soin de sa santé, qui est aussi une mode, veut que
l’on voyage. Quand on est un bourgeois cossu, bien
obéissant, respectueux des usages mondains, il faut,
à une certaine époque de l’année, quitter ses affaires,
ses plaisirs, ses bonnes paresses, ses chères intimités, La mère de toutes les badernes, le général Archinard (1850-1932)

pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans Toutefois, le summum de la falsification des valeurs,
le grand tout. » propre à Diogène de Sinope et autres cyniques antiques
dont s’inspire O.M., concerne un entretien que mène
D’une écriture à la fois fantaisiste et légère, mais le narrateur avec une baderne criminelle encore en
qui décape les décompositions à l’œuvre, les mœurs vie : le général Archinard(1850-1932), pacificateur
putrides et les pratiques faisandées, Octave Mirbeau du Soudan. Pour comprendre le scandale d’une telle
nous entraîne entre boyautage et haut-le-cœur. Le style démarche littéraire, imaginons François Weyergans
oscille entre Jonathan Swift et Alphonse Allais. Voici publiant un entretien crapuleux et délirant, inventé de
le marquis de Portpierre, « content de son automobile, toutes pièces, avec Marcel Bigeard du vivant de celui-
qui, parfois, écrasait sur les routes des chiens, des ci…
moutons, des enfants et des veaux ».
Octave Mirbeau, qui sait ménager ses effets,
Voici un autre personnage épisodique : « C’est un petit commence, dans ce chapitre IX des Vingt et un jours
homme, médiocre, ambitieux, agité et têtu. Il touche à d’un neurasthénique, par nous livrer un colonel en
tout, traite de tout avec une égale compétence. C’est pâture. La charge n’a pas pris une ride – notons la
lui qui, en 1897, au Congrès de Folrath (Hongrie), meilleure parade journalistique et civique face aux
découvrit que la pauvreté était une névrose. En 1898, éructations de l’extrême droite : obliger le furieux à
définir l’objet de sa détestation itérative…
« Le brave colonel allait et venait dans la pièce,
en mâchonnant un cigare dont il ne tirait que de
vagues bouffées de fumée… Et il répétait entre chaque
bouffée :
— La France est foutue, nom de Dieu !… la France est
dans les griffes des cosmopolites…
— Vous avez toujours à la bouche ce mot de
cosmopolites… Serait-il indiscret de vous demander
ce que vous entendez exactement par là ?…
— Les cosmopolites ?

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— Je vous en prie, colonel… — Il est vrai, général !…
— Est-ce que je sais, moi ?… De sales bêtes…, de — Eh bien, c’est de la peau de nègre, mon garçon.
sacrés sales cochons de traîtres et de sans-patrie… — De la…
— Sans doute… mais encore ? — … peau de nègre… Parfaitement… Riche idée,
— Des vendus… des francs-maçons… des mouches à hein ?
viande… des pékins, quoi !
— Précisez, colonel.
— De la fripouille, nom de Dieu !
Et le colonel rallumait son cigare, qui s’était
complètement éteint sous l’averse furieuse de ces
explications philologiques… »
C’est alors que, passant du coq à l’âne, Mirbeau
refourgue un texte sur le général Archinard, paru
sous forme de conte dans la presse, une dizaine
d’années plus tôt, avec pour titre : Maroquinerie. Tout
commence gentiment, ou presque, avant que les mots
ne perdent leur sens pour devenir pousse-au-crime,
comme plus tard chez Orwell :
Le général Archinard dans son salon tapissé de peaux de nègres. Illustration de Jean
« Il y a quelques années de cela, le général Archinard, Launois (1898-1942) pour Les Vingt et un jours d'un neurasthénique (éd. Nationales, 1935)
désireux d’ajouter, à sa gloire de soldat, un peu Je sentis que je pâlissais. Mon estomac, soulevé
de gloire littéraire, fit paraître dans La Gazette par un brusque dégoût, se révolta presque jusqu’à
européenne une série d’articles, où il exposait ses la nausée. Mais je dissimulai de mon mieux cette
plans de colonisation. Les plans étaient simples mais faiblesse passagère. D’ailleurs, une gorgée d’absinthe
grandioses. J’y relevai les déclarations suivantes : rétablit vite l’équilibre de mes organes.
“Plus on frappera coupables ou innocents, plus on se — Riche idée, en effet… approuvai-je.
fera aimer.” Et ailleurs : “Le sabre et la matraque Le général Archinard professa :
valent mieux que tous les traités du monde.” Et — Employés de cette façon, les nègres ne seront
encore : “… En tuant, sans pitié, un grand nombre.” plus de la matière inerte, et nos colonies serviront
Ayant trouvé ces idées, non point nouvelles, mais du moins à quelque chose… Je me tue à le dire…
curieuses en soi, je me rendis chez ce brave soldat, Regardez ça, jeune homme, tâtez-moi ça… Ça fait de
dans le but patriotique de l’interviewer. » la maroquinerie premier choix… Hein ?… ils peuvent
Quelques lignes plus bas, le texte, hallucinant, mérite se fouiller, maintenant, à Cordoue, avec leur cuir… »
citation in extenso. Nous sommes au cœur du projet Les horreurs de la tribu européenne
littéraire d’Octave Mirbeau. Il se fait ici tanneur de la Et le général Archinard de conclure, sous la plume
pensée dominante, en écorchant les clichés scélérats d’un Mirbeau prêt à tous les excès, à toutes les
sur lesquels prospère l’esprit colonial français. surenchères, à toutes les hyperboles, à toutes les
« — Ah ! ah ! vous regardez mon cuir ?… fit le général violences du caricaturiste pour débrider les plaies
Archinard, dont la physionomie s’épanouit, soudain, de l’obscurantisme, pour jeter une lumière crue sur
tandis que ses narines dilatées humaient, avec une l’absurdité des valeurs et l’hypocrisie du pouvoir…
visible jouissance, le double parfum qui s’évaporait de « — Quoique je n’aime guère les journaux, d’abord,
ce cuir et de cette absinthe, sans se mélanger. et ensuite les journalistes, je ne suis pas fâché
— Oui, général… que vous soyez venu… parce que vous allez donner
— Vous épate, ce cuir, hein ? à mon système de colonisation un retentissement

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considérable… Voici, en deux mots, la chose… de Sacha Guitry lui doit beaucoup (par exemple Le
Moi, vous savez, je ne fais pas de phrases, ni de Roman d’un tricheur, qui inspirera lui-même Citizen
circonlocutions… Je vais droit au but… Attention ! Kane d’Orson Welles…).
… Je ne connais qu’un moyen de civiliser les
gens, c’est de les tuer… Quel que soit le régime
auquel on soumette les peuples conquis… protection,
annexion, etc., etc., on en a toujours des ennuis, ces
bougres-là ne voulant jamais rester tranquilles… En
les massacrant en bloc, je supprime les difficultés
ultérieures… Est-ce clair ? Seulement, voilà… tant
de cadavres… c’est encombrant et malsain… Ça peut
donner des épidémies… Eh bien ! moi, je les tanne…
j’en fais du cuir… Et vous voyez par vous-même quel
cuir on obtient avec les nègres. C’est superbe !… Je
me résume… D’un côté, suppression des révoltes…
de l’autre côté, création d’un commerce épatant… Tel
est mon système… tout bénéfices… Qu’en dites-vous,
hein ? »
Les Vingt et un jours d’un neurasthénique, perçu par la Surtout, ce livre escompte la psychanalyse, avec cette
critique comme un ouvrage de bric et de broc, apparaît ronde de voix que suscite le médecin narrateur. Sa
d’une saisissante contemporanéité. Octave Mirbeau, cure précipite le sens du mot : un logos surgit de
en reprenant des textes anciens qu’il incorpore, ne toute part, sans retenue, au point que Les Vingt et un
répond pas seulement aux impératifs économiques jours d’un neurasthénique donne l’impression d’un
d’une presse et d’une édition qui doivent faire face à divan – comme il est des tapis – roulant, d’où jaillit
l’avidité de lecture d’un peuple français alphabétisé, se la parole de l’inconscient du moment. Voilà un ne
ruant sur l’imprimé – devenu bien de consommation déferlante polyphonique, qui fissure les falaises de la
courante. Non, O.M. devance les débats autour du
IIIe République en révélant les horreurs de la tribu
fragment, du collage et de l’autoplagiat. Il préfigure
européenne.
également le film à sketches : le cinématographe
La dénonciation du colonialisme, de ses crimes, de
ses ravages sur les corps et dans les consciences,
s’impose comme la ligne de crête de l’œuvre
mirbellienne. Auteur bretteur, Mirbeau combat sur
tous les fronts, esthétiques comme politiques : pour
Richard Wagner, César Franck et Claude Debussy,
contre la guerre des Boxers (1899-1901) – cette
ratonnade d’États commise en Chine. Contre les
pogroms se donnant libre cours chez notre ami le
tsar, pour une entente franco-allemande, mais contre le
prépotent Guillaume II. Pour Claude Monet, Camille
Pissarro et Auguste Rodin, mais contre un certain
marché du beau, du neuf, de l’épatant – et ce dès le
début des années 1880 dans la presse :

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« L’art est entré dans la mode. Il compte aujourd’hui conservent les traditions de la liberté spirituelle, de la
parmi les élégances obligées et les sports nécessaires. joie créatrice… Eux seuls, maintenant, ils savent ce
Il est sujet aux mêmes caprices éphémères, aux mêmes que c’est que la divine fantaisie… » (Les Vingt et un
coquetteries fuyantes [...]. Il en est des artistes comme jours d’un neurasthénique)
des fournisseurs. Il y a des artistes bien portés et Sensible, comme rarement en son époque, à la lutte des
d’autres qu’on ne porte pas. C’est surtout en art que sexes, c’est toutefois la lutte des classes que laboure
le chic est impitoyable. » sans relâche l’écrivain. Et avec quelle flamme ! «
Octave Mirbeau se veut anarchiste mais ne s’aveugle Puisque le riche – c’est-à-dire le gouvernant – est
pas et jamais ne cède à la propagande. Dans sa toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi,
première pièce de théâtre, Les Mauvais Bergers aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre
(1897), il campe un libertaire, Jean Roule, d’abord le riche, avec l’assommé contre l’assommeur, avec le
cheville ouvrière d’une grève, puis happé par le malade contre la maladie, avec la vie contre la mort. »
côté obscur de la force du pouvoir. Ami de Jaurès (La 628-E8)
depuis l’affaire Dreyfus, Mirbeau engouffre le tribun Cette position de victime adoptée par les
socialiste dans son automobile pour aller admirer possédants
un Rembrandt à Épinal. Il rejoint L’Humanité
Sa fameuse pièce Les Affaires sont les affaires(1903),
en avril 1904, aux côtés de la gloire littéraire de
l’un des plus grands succès du théâtre d’avant l’autre
gauche par excellence, Anatole France, enthousiasmé
guerre, campe un requin de la finance, un chevalier
par la hauteur de vue sans pareille de l’éditorial
d’industrie, un forban, un aventurier, un destructeur
programmatique de Jean Jaurès : « Notre but ».
né, qui brise à la fois ceux qui se mettent en travers
Néanmoins, O.M. aura des phrases assassines sur
de sa route et ceux qui l’épaulent, au premier rang
l’État collectiviste et la tentation totalitaire qui en
desquels les membres de sa famille : Isidore Lechat.
découlerait, condamnant le stalinisme avant même son
La scène d’exposition présente Mme Lechat prenant la
apparition !
défense de son mari face à la fille du couple, Germaine.
Insoumis mais sceptique, idéaliste et cependant
MADAME LECHAT
nihiliste dans la lignée de Schopenhauer,
Ton père a des défauts… de grands défauts…
anathématisateur fraternel, ce « délinquant des lettres »
Je suis la première à en souffrir et à les lui
est un insurpassable révolté, fasciné par les marges.
reprocher… Il est vaniteux… gaspilleur… insolent…
Il met dans la bouche d’un sien personnage cette
inconsidéré… menteur… oui, il est menteur… et fou
phénoménale profession de foi inclusive, qui n’aurait
aussi quelquefois… c’est possible… Il renie souvent sa
pas déparé dans un congrès antipsychiatrique des
parole ?… il aime à tromper les gens ?… Dame !…
années 1970 :
dans les affaires !… Mais c’est un honnête homme…
« J’aime les originaux, les extravagants, les imprévus, entends-tu ?… un honnête homme… Et quand même il
ce que les physiologistes appellent les dégénérés… ne le serait pas ?… quand même ce serait le dernier
Ils ont, du moins, cette vertu capitale et théologale des derniers… est-ce que cela te regarde ?… Ton père
de n’être pas comme tout le monde… Un fou, par est ton père… ce n’est pas à toi à le juger…
exemple… J’entends un fou libre, comme nous en
GERMAINE
rencontrons quelquefois… trop rarement, hélas ! dans
(froidement)
la vie… mais c’est une oasis en ce désert morne et
— À qui donc alors ?
régulier qu’est l’existence bourgeoise… Oh ! les chers
fous, les fous admirables, êtres de consolation et de La folie n’est plus celle des marges et des gens
luxe, comme nous devrions les honorer d’un culte de peu, mais celle de la volonté de puissance, du
fervent, car eux seuls, dans notre société servilisée, ils cynisme contemporain. Celui-ci détruit les règles

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non pour affranchir, à l’instar des Anciens, mais mon plaisir de les servir, de les chiffonner, de les
pour assujettir, dompter, museler ; au diapason du pomponner, de m’y plonger, comme dans un bain de
capitalisme effréné. Isidore Lechat incarne la brutalité parfums… » (Le Journal d’une femme de chambre).
entièrement consacrée à sa libido dominandi, à ses
exécrations jouissives :
« D’abord, les pauvres n’ont aucun droit… Et quand
même ils l’auraient, ce droit absurde, je ne veux
pas que, sous prétexte de ramasser du bois mort, les
vagabonds s’introduisent chez moi… pour tendre des
collets… couper mes jeunes baliveaux… dévaster mes
taillis. Il faut que cela finisse… C’est inouï, en vérité !
… Les pauvres… on dirait que tout, maintenant,
leur appartient… Ce sont eux qui sont les vrais
propriétaires… »
Cette position de victimes adoptée par les possédants,
histoire de se sentir en état de légitime défense face
à la canaille menaçante, est un leitmotiv dans l’œuvre C’est là qu’est venu se briser l’idéalisme d’Octave
de Mirbeau : « C’est vrai, aussi… m’explique le Mirbeau, travaillé par la misanthropie : « L’amitié
boucher… Si on n’avait pas les pauvres pour les humaine n’est le plus souvent que la culture d’une
bas morceaux… on ne gagnerait vraiment pas assez domination ou l’exploitation usuraire d’un intérêt,
sur une bête… Mais ils sont exigeants maintenant, d’une candeur, d’une confiance. » (Dingo) La
ces bougres-là !… » (Le Journal d’une femme de moquerie vengeresse et consolante se réfugie dans
chambre). l’ironie voltairienne : « Dingo n’avait pas lu Tacite…
du moins pas encore. »
O.M. ne s’en tient pas à la dénonciation pure et simple.
Il explore l’aliénation des opprimés, cette face sombre L’ogre rabelaisien ne reculant devant aucune énormité
des rapports de domination, qui désespère parfois de se révèle un démiurge qui doute, un Voyant qui
la nature humaine prompte à se soumettre à la loi du tâtonne, un Phare qui hésite, un Mage dans le
plus fort, au point de tourner le dos à tous les Spartacus trouble – là où le naturalisme de Zola s’appuyait
pour se lover dans l’esclavage : sur l’irréfragable positivisme, là où Balzac se prenait
pour Dieu. O.M. rend compte, sans l’épuiser, de
« Et puis – n’est-ce pas une chose vraiment
l’ambivalence des choses.
inexplicable ? – cette idée que je ne servirais plus
chez les autres me causait quelque regret… Autrefois, Vivant dans une honnête aisance et même dans le
je croyais que j’accueillerais avec une grande joie luxe – ses émoluments considérables en ont fait un
la nouvelle de ma liberté. Eh bien, non !… D’être châtelain –, son esprit est la géhenne. En artiste
domestique, on a ça dans le sang… Si le spectacle accompli, il tire bénéfice de sa mauvaise conscience
du luxe bourgeois allait me manquer tout à coup ? et nourrit, tel un pélican littéraire, ses livres de ses
J’entrevis mon petit intérieur, sévère et froid, pareil entrailles. Isidore Lechat, dans Les Affaires sont les
à un intérieur d’ouvrier, ma vie médiocre, privée de affaires, ne serait pas si humain, donc si universel,
toutes ces jolies choses, de toutes ces jolies étoffes si
douces à manier, de tous ces vices jolis dont c’était

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nonobstant sa considérable saloperie, si l’auteur n’y le hérisson constitutionnellement réfractaire aux
avait pas mis de lui-même, de ses petites mesquineries intoxications vipérines ; elle vient uniquement de
(envers son jardinier par exemple). l’étonnante roublardise dont la nature doua ce petit
quadrupède, et de la merveilleuse ingéniosité qu’il
déploie dans la lutte pour la vie. » (Les Vingt et un
jours d'un neurasthénique)
Voilà qui était Octave Mirbeau, homme de lettres
ayant œuvré à ne connaître, avec le temps, aucune
concession ; sinon celle du cimetière.

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François Marthouret, prodigieux Isidore Lechat aux Célestins à Lyon, l'an passé...
Tout cela devient acharnement orgiaque contre plus À lire, sous l’onglet Prolonger, trois citations de
faible que soi chez son businessman proto-Trump. saison sur la dialectique élection-électeurs…
Mais aussi maboul et dangereux soit-il, Isidore Lechat, Boite noire
essoré par le malheur semé autour de lui, quitte la
O.M. n’est pas prophète en son pays, du moins dans
scène en roi Lear maintenu par son pouvoir sur autrui,
la France officielle. Le ministère de la culture s’en
croyant poursuivre son ascension alors que l’abîme
contrefout et le musée d’Orsay n’a pas levé le petit
s’ouvre sous ses pas.
doigt pour mettre en lumière ce défenseur étincelant
Octave Mirbeau trouve à ses personnages des douleurs de Monet, Rodin et Van Gogh. Cependant, comme des
atténuantes. Enfant violenté chez les jésuites et peut- chrétiens des catacombes – ou plutôt quelque cellule
être même violé – ainsi qu’en trouve trace dans anarchisante –, l’armée des ombres des mirbelliens a
son œuvre Pierre Michel –, l’écrivain fait montre mis sur pied, tout au long de l’année, des rencontres
d’une férocité friable. Il lui en a coûté de se montrer subversives (ici le calendrier des festivités).
sagace parmi les dupes. Sa révolte épidermique
Un colloque, qui s’annonce passionnant, « Octave
s’accompagne d’une compréhension délicate. Sans
Mirbeau, postérité et modernité », a lieu les 31
baisser la garde, il est gagné par la fragilité que confère
l’intelligence face à la bêtise cuirassée. mars et 1er avril 2017 à Angers, puis au château du
Plessis-Macé. L’ultime communication a pour titre :
Il n’a pas réussi à renouveler le roman, usé
« D’Octave Mirbeau à Donald Trump – Modeste
jusqu’à la corde, tout en le transformant en champ
contribution à la compréhension de l’électeur moyen
d’expérimentations – bien avant Gide. Il n’a pas réussi
», présentée par Pierre Michel.
à rendre le monde plus fraternel. Il n’a pas réussi à
endiguer le dévoiement de la science ni à terrasser Pierre Michel a voué sa vie à l’œuvre et à la pensée
l’emprise de la religion. Alors, il se met en boule, dans mirbelliennes, consacrant à O.M. un site faramineux
tous les sens de l’expression. En colère. Et dans la en forme de source vive, auquel cet article s’est
position du hérisson : abreuvé.
« J’ai fait, aujourd’hui, une découverte importante sur Prolonger
l’invulnérabilité du hérisson au venin de la vipère, Citation extraite des Vingt et un jours d'un
et je vous demande, ô lecteurs futurs, la permission neurasthénique, qui prend un relief particulier en ces
de m’en réjouir avec vous. Cette invulnérabilité n’est temps électoraux troubles, troublés, troublants :
pas due, comme le croient les naturalistes, lesquels « On peut poser en principe absolu l’axiome suivant :
ne voient jamais plus loin que le bout de leur scalpel, “Est nécessairement élu le candidat qui, durant une
à des particularités physiologiques qui rendraient période électorale, aura le plus promis et le plus de

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choses, quelles que soient ses opinions, à quelque parti L’important, dans une élection, est donc de promettre
qu’il appartienne, ces opinions et ce parti fussent- beaucoup, de promettre immensément, de promettre
ils diamétralement opposés à ceux des électeurs.” plus que les autres. Plus les promesses sont
Cette opération que les arracheurs de dents pratiquent irréalisables et plus solidement ancré dans la
journellement sur les places publiques, avec moins confiance publique sera celui qui les aura faites. »
d’éclat, il est vrai, et plus de retenue, s’appelle pour Sans oublier ceci, extrait de « La Grève des électeurs
le mandant “dicter sa volonté”, pour le mandataire », Le Figaro, 28 novembre 1888 :
“écouter les vœux des populations”…
« Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien, et ils
Pour les journaux, cela prend des noms encore n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour
plus nobles et sonores… Et tel est le merveilleux le boucher qui les tuera et pour le bourgeois qui les
mécanisme des sociétés politiques que voilà déjà mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que
plusieurs milliers d’années que les vœux sont toujours les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit
écoutés, jamais entendus, et que la machine tourne, son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir
tourne, sans la plus petite fêlure à ses engrenages, ce droit. »
sans le moindre arrêt dans sa marche. Tout le monde
Mais tout cela ne va pas sans ceci :
est content, et cela va très bien comme cela va.
« L’injustice qui frappe un être vivant – fût-il ton
Ce qu’il y a d’admirable dans le fonctionnement du
ennemi – te frappe du même coup. Par elle, l’Humanité
suffrage universel, c’est que le peuple, étant souverain
est lésée en vous deux. Tu dois en poursuivre la
et n’ayant point de maître au-dessus de lui, on peut lui
réparation, sans relâche, l’imposer par ta volonté, et,
promettre des bienfaits dont il ne jouira jamais, et ne
si on te la refuse, l’arracher par la force, au besoin.
jamais tenir des promesse qu’il n’est point, d’ailleurs,
En le défendant, celui qu’oppriment toutes les forces
au pouvoir de quelqu’un de réaliser. Même il vaut
brutales, toutes les passions d’une société déclinante,
mieux ne jamais tenir une promesse, pour la raison
c’est toi que tu défends en lui, ce sont les tiens, c’est ton
électorale et suprêmement humaine qu’on s’attache
droit à la liberté, et à la vie, si précairement conquis,
de la sorte, inaliénablement, les électeurs, lesquels,
au prix de combien de sang ! Il n’est donc pas bon que
toute leur vie, courront après ces promesse, comme
tu te désintéresses d’un abominable conflit où c’est la
les joueurs après leur argent, les amoureux après
Justice, où c’est la Liberté, où c’est la Vie qui sont en
leur souffrance. Électeurs ou non, nous sommes tous
jeu et qu’on égorge ignominieusement, dans un autre.
ainsi… Les désirs satisfaits n’ont plus de joies pour
Demain, c’est en toi qu’on les égorgera une fois de
nous… Et nous n’aimons rien autant que le rêve, qui
plus… »
est l’éternelle et vaine aspiration vers un bien que nous
savons inétreignable. « À un prolétaire », L’Aurore, 8 août 1898.

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