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PENSÉE PHILOSOPHIQUE

tats pour ouvrir de nouvelles perspectives, une recherche intrépide que jalonnent des œuvres maîtresses, depuis les ElriJes sur I'I!Jsflrie, en collaboration avec Breuer, jusqu'à la découverte d'un au-delà du principe du plaisir en passant par la Srience Jes Rêves, la Trtlllm-

JeRtung, qui

est de 1900 (1). C'est ainsi que la psychanalyse qui a

commencé par être un traitement cathartique (se délivrer d'une émotion ancienne (abréaction) remontant des symptômes de l'hysté- rie aux événements qui étaient à l'origine de ces symptômes), a pour- suivi ses découvertes par une exploration de l'inconscient humain, se traduisant presque directement dans nos rêves, comme dans les symptômes des névroses, par une étude des résistances que le moi oppose à cette exploration, puis du transfert à l'aide duquel un sujet revit son passé, le répète sur la personne de son médecin, sans en avoir un souvenir effectif. Ce n'est pas tout; au moment même où le système freudien allait se fermer, Freud découvre avec l'ins- tinct Je 111ort intimement lié à l'instinct vital qu'était: la libido, une perspective absolument nouvelle. La psychanalyse freudienne telle qu'elle apparaît dans l'étude concrète du cas de Dora, de l'homme aux loups, du petit Hans, du procureur Schreiber, se montre une méthode concrète et féconde qui est plus la découverte d'une problé- matique qu'ùn système achevé. Cependant, si la lecture des œuvres de Freud nous donne cette impression, elle n'est pas aussi sans nous causer une surprise et une déception. n y a un contraste évident entre le langage positiviste de Freud (la topologie du moi, du ça, du surmoi par exemple) (z), et le caractère de la recherche et de la découverte. Pour apprécier la signüication philosophique de l'œuvre

(1) Les Lofisdlt Unllrn«b~~~~g~n de HussERL sont de 1899. Double effort de

l'homme pour ressaisir ses sigoifications et se ressaisir lui-meme dans ses signi- fications. (z) La conception mergétique de Freud (mergie libre, énergie liée). Le langage le plus objectif possible pour une découverte si surprenante, si boule- versante dans ses cadres objectifa-subject:i&.

FREUD

37S

freudienne il ne faut pas craindre d'aller au-delà de certaines for- mules du Maitre, et d'expliciter un sens qu'il n'a pas lui-même nette- ment formulé. Ainsi se manifestera le caractère hautement philoso- phique de cette exploration et de cette œuvre. Commençons par tenter de mettre en lumière certains traits de la psychanalyse freudienne qui nous paraissent avoir une haute portée philosophique, et que nous retrouvons dans ce qu'on nomme la psychanalyse existentielle.

C'est d'abord -

et

ceci

dès

le

début

de la psychanalyse -

l'interprétation des phénomènes de conscience comme des phéno- mènes significatifs, dont il faut dévoiler, déceler le 11111. Les symp- tômes de l'hystérie ne sont pas des troubles physiques quelconques sans rapport avec la totalité d'une vie et d'une histoire. lis ont un sens; il faut remonter de ces significations au sens originaire qui est le leur dans une histoire particulière. est cette reconstitution du sens, cette lecture dans le symptôme d'une histoire inconnue qui fait l'originalité de la première découverte de Freud et de Breuer. n faut voir dans le symptôme une manière symbolique de jouer, de réaliser un événement passé et, avec lui, un désir refoulé (1). C'est cette lecture dont la conscience malade est incapable, que la conscience du psychanalyste doit effectuer pour lui jusqu'à ce qu'il le reconnaisse.

Au début Breuer et Freud se contentaient de faite revivre l'évé- nement traumatique dans l'hypnose, mais bientôt Freud substituera à cette méthode un peu grossière une exploration consciente menée de concert par le médecin et le malade jusqu'au moment où le malade reconoait sa propre histoire, où il dit : « C'est bien ainsi que j'ai vécu ce passé, tel est bien son sens. »

(1) La femme qui a rompu avec son 6anc~ le retrouve auprès de son frère qui vient de sc casser la jambe et fiüt elle-meme une paralysie de la jambe. La toUll:

de Dora, son aphonie.

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Notons d'abord cette méthode d'exploration, cette exégèse qui prend la totalité de l'homme, ce (jll'il dit GDIIJ&Îimm111t aussi bien que ce qu'il dit inconsciemment, les symptômes, les rêves, les actes man- qués, les actes symptomatiques, afin de reconstituer l'histoire de cet homme, le sens actuel de sa vie et de son existence (t}. Notons ensuite que cette exploration n'est possible que parce qu'elle met en jeu tlnix inflri(}ÇIIflllf'J, l'analyste et l'analysé, parce qu'elle implique ce dialogue humain, cette communication univer- selle dans laquelle le sens peut apparaitte comme tel. Car le sens était bien là, déjà vécu dans une histoire, mais il n'était pas exprimé comme tel. C'est pourquoi ce sens peut apparaitte à l'analyste sans être encore proprement conscient che% l'analysé (2.). Mais il faut que ce sens vécu, sans être explicitement conscient, dominant ce moi sans être dominé par lui (3), soit proprement reconnu par le moi lui-même. Il ne suffit pas que le psychanalyste sache, il faut encore que le psychanalysé se reconnaisse dans cette image qu'on lui présente, qu'on lui offre de lui-même. Cette reconnais- sance est essentielle pour la guérison. « A la fin d'une analyse, on entend le patient dire : « Il me semble maintenant l'avoir toujours su ». » C'est par là que se trouve résolu le problème de l'analyse.

(1) Dans une des prcmi~ psychanalyses de Freud, celle de Dora, inter- pr~tion de la toux et de l'aphonie. Complaisance somatique. Mais quel est le lien entre le symptôme (ou l'image du tave) et le sens, la signification ? Husserl distingue l'illliitt et la ngnifttalion, ce qu'on atteint par une sorte d'induction positive et par visée de signification. La psychanalyse a confondu l'ac:complissement des significations avec: l'in- duction des indices. (2) « Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre constate que les mortels ne peuvent cacher aucun secret. Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec: le bout des doigts. n se trahit par tous les pores. C'est pourquoi la tl.c:he de rendre conscientes les parties les plus dissimulées de l'Ame est par&.itement réalisable. » (~) Transcendant au moi, comme un sens qui s'impose dans le processus primaire du rave.

FREUD

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Il ne s'agit pas de la tonftuion thrititnnt (bien que la confession ait souvent joué le rôle de la psychanaly&e); car d'une part il faut péné- trer dans ce qui dépasse les intentions conscientes et le langage explicite, de là l'immense problème de l'exploration de la psychana- lyse, la Tra~~mJtNitmg, et d'autre part le médecin n'a pas à donner de conseil, à se faire un éducateur, mais à mettre ce moi en position de conduire lui-même sa propre vie. « Le médecin doit toujours se montrer tolérant à l'égard des faiblesses de son patient et se contenter de lui redonner certaines possibilités de travailler et de jouir de la vie même s'il s'agit d'un sujet médiocrement doué. L'orgueil édu- catif est aussi peu souhaitable que l'orgueil thérapeutique » (1). Ce sens primaire qui apparût dans les symptômes, dans la manière d'être au monde d'un individu, aussi bien que dans les rêves, est anté- rieur à la logique ordinaire et réflexive du moi. A cet égard l'étude ou l'interprétation des rêves qui nous conduit jusqu'à l'exégèse des pensées primitives, à la tondtnration et au Jiplactmtnt, sont un des monu- ments de Freud, jusque et y compris ce que la logique de la veille apporte de déformation secondaire aux premières élaborations des rêves (.z). On voit quel problème se pose au philosophe (3) quand Freud localise et dissocie si complètement {du moins dans l'exposé des résultats) l'inconscient et le conscient, le ça et le moi - avec le

  • (I) La tiche d6finic pu Freud, c'est d'aidCI le moi qui succombe dans sa

lutte contre ces dewi: ennemis-alliés : le ça et le surmoi. Dans un teJrtc fondamental, Freud ~t : « Si tenté que puisse être l'analyste de devenir l'éducateur, le modèle et l'idéal de ses patienta, quelque envie qu'il ait de les façonnCI à son image, il lui faut sc mppelCI que tel n'est pas le but qu'il cherche à atteindre dans l'analyse

et même qu'il f.üllit à sa tiche en se laissant allCI à ce penchant. »

  • (a) Si profonde que soit la TratiiiiMIIItlllg, avec la distinction du proccsaus

primaire (les méthodes mêmes de l'inconscient - envahir ce territoire ennemi sans en tenir compte) ct du processus secondaire (tenir un peu compte de l'ennemi), elle n'est pas suffisante pour cette signification totale, spatiale et temporelle de l'existence qu'est l'expression primaire. (3) Problème de la langue fondamentale, comme disait Schrcibcr.

.J.

RYPPOT.ITE

· ·•

J

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DE

LA

PENSÉE PHILOSOPHIQUE

surmoi qui représente l'intériorisation des éducations originaires. Ce problème c'est celui de la conscience ou de l'inconscience de soi. Le moi ne s'ignore pas autant qu'on pourrait le croire, il se méconnatt. Mais cette méconnaissance est encore une connaissance, et c'est ainsi qu'on peut s'expliquer la reconnaissance finale de soi dans l'image proposée par le psychanalyste. {Exemple de la projec- tion cathartique: je le hais parce qu'il me hait -le mal n'est pas en moi, il est en lui. Alceste dénonçant la société. Voir le mal hors de soi parce qu'il est en soi.) Mais la découverte de Freud n'a cessé de s'approfondir dans l'étude des cas concrets, et des rapports de l'analyste et de l'analysé. Au début il semblait que redonner à l'analysé une conscience intellectuelle, une explication de ses troubles pouvait suffire.« Lors des tout premiers débuts de la psychanalyse, nous avions, il est vrai, en considérant les choses d'un point de vue intellectuel, attribué une grande valeur à faire connaître au patient ce qu'il avait oublié [.•• ],le succès escompté ne se produit pas, le souvenir intellec- tuel ne suffit pas. Il faut vraiment aussi vaincre les résistançes » {x). C'est une remarque capitale. L'obstacle à la guérison, c'est la résistance du moi, contrepartie du refoulement, et cette résistance n'est pas vaincue par un souvenir. Cette résistance se manifeste dans le transfert par lequel le malade reporte sur son médecin ou sur son entourage les sentiments vécus jadis {z). La répétition devient l'objet d'une analyse propre, une répétition qui n'est pas elle-même encore un souvenir. Dès lors des questions plus profondes se posent. Quelle düférence entre le transfert et l'amour ? Tout amour n'est-il pas lui-même un transfert ?

L'ana{1sé ne se so1111imt pas Je sa révolte et Je son insoknce à l'égard

(1) En quoi consistent les dsistances, les dkouvertes des Rsistanccs? Pour- quoi tout le monde n'est-il pas misonnable ? Approfondir la notion de Rsistance, c'est approfondir l'interruption de la communication, les difticultés du libéralisme dans l'histoire. sont les résistllnces ? (z) Cas du procureur Scbœi.ber.

FREUD

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Je l' a~~lorité parentale, mais il répite e~lle çonJuile fJIIGÏIIllll ( 1 ).

Il ne se

souvient pas de s'être senti au cours de. ses investigations infantiles d'ordre sexuel désespéré et déconcerté, privé d'appui, mais il apporte des idées et des rêves confus, se plaint de ne réussir en rien. L'amour qui devient manifeste dans le transfert ne mérite-t-il pas d'être considéré comme un amour véritable ? Il est exact que cet état amoureux n'est que la réédition de faits anciens, une répétition des réactions infantiles, mais c'est le propre même de tout amour et il n'en existe pas qui n'ait son prototype dans l'enfance. L'approfondissement de cette notion de répétition devait conduire Freud à cette notion d'instinct de mort par quoi nous pouvons répéter même des états pénibles, traumatisme et retour dans les rêves, échecs successifs dans une vie. Cet instinct de mort qui habite aussi bien le vivant que nous sommes que l'instinct de vie se mêle avec lui (l'agressi- vité de l'amour), mais peut aussi s'en dissocier jusqu'à habiter des ma- lades qui refusent absolument de guérir et s'enfoncent dans la mort (.z). Retenons déjà dans cette description schématique de la psycha- nalyse le mouvement de la Jémarçhe fremlielllle, qui est une démarche historique de signifiant à signifié, d'exégèse- et cet approfondisse- ment du désir humain (3) qui dans son ambivalence est Eros aussi bien que Mort.

(x) Le ttansfert qui est une répétition sans conscience propre du passé comme tel est un gnnd moyen d'action pour le m&lccln. mais aussi une gnndc manifcs tation de résistance. (.z) Comment s'explique c:cttc nouvcllc découverte de Freud, cc bouleverse- ment de la psycbanalysc ? Lcctorc diflicilc de AIHII/à dM prindpl tltt p/4isir. Rcpr6scntation énergétique ct &:onomiquc. Retrouver l'~uilibre perdu par les teosions trop fortes. Mais des manifestations étlllnges (névroses ttaumatiqucs ou de guerre -jeu des cn&nts (disparition) -raves pénibles avec angoisse

..

  • - échecs successifs d'une vic - répétition obsédante - l'atthancc de ls mort

par ses propres voies). (3) Le rêve n'est plus uniquement la réalisation d'un d&fr refoulé. Où nous conduit-il ?

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FIGURES DB LA

PBNS.S.E PHILOSOPHIQUE

Il.

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LA

PSYCHANALYSE EXISTENTIELLE

Freud, avons-nous dit, se sert d'un langage positiviste qui est inadéquat à sa propre démarche. Il recherche un rapport entre des symptômes, des rêves, des événements de la vie psychique et des sens cachés qui sont la source des événements. « Par exemple, le vol maladroit opéré par un obsédé sexuel n'est pas seulement vol maladroit. Il nous renvoie à autre chose que lui-même, dès le moment où nous le considérons avec les psychanalystes comme phénomène d'autopunition. Il renvoie au complexe premier dont le malade essaie de se justifier en se punissant. » Mais le langage de Freud suppose une véritable coupure entre le signifiant (cette émotion, ce symptôme, ce vol maladroit) et le signifié (le désir refoulé, cet événement de !"enfance). La conscience serait coupée radicalement de son sens. La psychanalyse est pour- tant une exploration çomprébensitll qu'on ne peut absolument pas assimiler à une tllllsaDté pl!JsifJII'· Un fait de conscience n'est pas une chose par rapport à son sens. On ne peut pas dire non plus que le moi vit son émotion ou son symptôme en le comprenant du dedans. La psychanalyse nous introduit donc dans cette méconnais- sance dont nous disions qu'elle était pourtant - en tant que méconnaissance - une forme de connaissance. Sartre parle d'une mauvaise foi congénitale et le mot mauvaise foi ne paraît pas non plus parfaitement convenir pour exprimer tout le poids de cette résistance à s'entendre soi-même. La lecture, l'exégèse d'un contexte psychologique impliquent une sorte d'oubli fondamental- et même d'oubli de l'oubli - qu'il faut pouvoir remonter. Mais l'oubli n'est pas la disparition pure et simple. Disons donc que la psychanalyse nous a ouvert une dimension nouvelle dans l'exploration concrète des existences humaines; il s'agit de déchiffrer les symboles d'une conscience, les énigmes qui sont des énigmes pour ceux mêmes qui les vivent.

FREUD

Je prendrai des exemples : celui où Freud nous parle du dévelop- pement de la tragédie d'Œdipe comare d'une psychanalyse (t); celui où il étudie un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. On se souvient du point de départ de l'analyse freudienne, ce souvenir d'enfance concemant le vautour : « Je semble avoir été destiné à m'occuper tout particulièrement du vautour. » Le vautour est le symbole d'une vierge mère (les vautours seraient fécondés

par le vent), or il y a

dans Sainfl All118, dans La Vierge et /' Enj1111t,

ce manteau de la Vierge qui dessine un vautour et s'achève contre le visage de l'Enfant. Léonard était le fils naturel d'un riche notaire qui épousa l'année même de sa naissance une noble dame, et reprit Léonard pour l'adopter à l'ige de s ans. Pendant quatre ans, Léonard vécut seul avec sa mère, sans père; il connut un premier et unique amour :

celui de sa mère, mais il fut ensuite arraché à cet amour, au seul

amour fondamental de sa vie. Que fit-il de ce détachement, de ce déracinement, et comment la liberté de Vinci, liberté intellectuelle suprême, est-elle en rapport avec cette première expérience de l'enfance? Nul doute qu'il n'y ait un prolongement de cette histoire dans le développement ultérieur de Léonard. Son histoire l'a marqué - et le symbole du vautour en est l'exemple caractéristique; mais elle ne l'a marqué que d'une façon ambiguë. D'autres développements eussent été possibles. Le lien qui existe entre cette vie et cette histoire d'enfance n'est pas un lien semblable à une causalité naturelle. Merleau-Ponty a raison d'écrire:« La psychanalyse nous a appris à percevoir d'un moment à l'autre d'une vie des échecs, des allusions, des reprises, un enchat-

(1) Cf. la Sti11111 Ms Bbls: «Où ~uvrirons-nous cette piste difficile d'un crime ancien ? » « La pm, dit Freud, n'est autre chose qu'une révélation progressive ct tt~ adroitement mesurée - comparable à une psychanalyse - du fait qu'Œdipe lui-m!mc est le meurtrier de Laios, mais aussi le fils de la victime et de Jocaste. ,,

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PENSÉE PIDLOSOPIDQUE

nement que nous ne songerions pas à mettre en doute si Freud en avait fait correctement la théorie » (il faudrait parler d'une moti- vation et non d'un déterminisme naturel). Si l'objet de la psychanalyse est de décrire cet échange entre l'avenir et le passé, et de montrer comment chaque vie rêve sur des énigmes dont le sens final n'est d'avance inscrit nulle part, on n'a pas à exiger d'elle la rigueur inductive. La rêverie herméneutique du psychanalyste, qui multiplie les communications de nous à nous- même prend la sexualité pour symbole de l'existence, et l'existence pour symbole de la sexualité, cherche le sens de l'avenir dans le passé et le sens du passé dans l'avenir, est mieux qu'une induction rigoureuse adaptée au mouvement circulaire de notre vie qui oppose son avenir à son passé et son passé à son avenir, et où tout symbolise tout. La psychanalyse ne rend pas impossible la liberté, elle nous apprend à la concevoir concrètement comme une reprise créatrice de nous-même après coup, toujours fidèle à nous-même. Mais quel est ce nous-même, surtout si l'on dépasse l'étude des cas individuels pour atteindre l'homme ? Sartre reproche à Freud de partir de tendances empiriques, d'un donné empirique - en par- ticulier la sexualité. Mais Sartre y substitue une liberté radicale par quoi nous faisons nous-même notre être-au-monde. Entre cet empirisme et cette liberté radicale, faut-il choisir ou faut-il reposer le problème d'une autre façon ? Faut-il étendre la démarche de la psychanalyse à la philosophie, à la métaphysique elle-même? C'est une façon de présenter l'analytique existentiale de Heidegger, telle qu'elle se montre dans l'analytique du Darein

dans Sein tmtl Zeit.

L'ANALYTIQUE EXISTBNTIALE ET LA

PSYCHANALYSE

Pour Freud, la sexualité est une manière d'être au monde- et il est bien vrai qu'elle se prête admirablement à traduire les goûts et

FREUD

les dégoûts et les formes fondamentales des individualités - puis l'instinct de mort, le transfert et la -répétition. Freud a cherché dans le ça, au-delà de la conscience (considérée comme superficielle) une explication empirique de l'homme. Qu'est-ce que l'homme? (question même que posait Kant). On a pu même utiliser les inter- prétations des rêves de Freud pour remonter aux mythes et aux formes originaires de la vie humaine (Jung) (1). Mais ne faut-il pas aller plus loin et reconruûtre que l'anthro- pologie (étude des primitifs, sociologie, psychologie, psychanalyse empirique) est elle-même toujours insatisfaisante ? La sexualité est énigme, l'instinct de mort est une question, non une réponse, non une explication. La question : « qu•est-ce que l'homme?», est-elle encore une question anthropologique ? Sartre lui-même écrit que si toute personne est bien surgissement concret au monde et ne vit qu'une situation unique, la sienne, cette manière d'être exprime concrètement et dans le monde, dans la situation unique qui investit la personne, une structure abstraite et signifiante qui est le désir d'être en général. Mais qu'est-ce que le désir d'être, qu'est-ce que l'être? Pourtant la démarche psychanalytique, que nous voulons bien distinguer des résultats de la psychanalyse (de la psychanalyse telle qu•elle a fini par se pratiquer et se développer en Amérique par exemple : il s•agit de rendre tous les gens normaux), est une démarche qui ouvre des perspectives pour !•exploration de cette existence que nous sommes. D y a des analogies avec la démarche de l'ana- lyse existentiale chez Heidegger (l'oubli et la compréhension préon- tologique de l'Etre. Nous vivons dans une compréhension de l'Etre sans laquelle aucun étant ne nous serait accessible, et pourtant cette compréhension de l'Ette nous échappe, nous fuyons devant

(1) BINSWANGER, LI,.;,, 11 /'.xirlllllf. Le rêve met au jour la liberté la plus originaire de l'homme.

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DE LA

PENSÉE PHILOSOPHIQUE

elle, préférant l'inauthenticité des relations quotidiennes à la compré- hension explicite de l'être, à la saisie de notre existence comme telle, de notre rapport même àl'Etre). Pourquoi cette fuite, cet oubli, ce refou- lement ? Et comment d'autre part vivons-nous dans une méconnais- sance de l'Ette et de la vérité qui sont pourtant à la racine même de notre être-au-monde? n n'est pas jusqu'à la métaphysique qui ne recouvre progressivement un originaire qui toujours se dérobe. Il y a donc des analogies entre l'analytique existentiale et la psychanalyse. L'une et l'autre partent de la vie quotidienne, d'un concret et d'un oubli qu'il faut remonter, d'un oubli qui s'oublie lui-même; l'une et l'autre se définissent par une exégèse, une ARsletpng. La différence est sans doute aussi fondamentale que l'analogie. La psychanalyse s'enlise dans une base anthropologique, elle part de faits empiriques toujours contestables. Jusqu'où faut-il remonter? Qu'est-ce que l'originaire? Ce qui fait l'originalité de Heidegger, c'est d'avoir défini le Dasein, l'être que nous sommes par la compréhension de l'Etre, par la question de l'Etre, c'est d'avoir donné une signification concrète à cette question abstraite en apparence, en 1'élaborant - et ayant ainsi défini l'homme par ce qui n'est pas empirique, mais par la question même de la métaphysique, d'avoir fait l'exégèse de cette métaphysique dans son histoire, dans son originaire, dans son sens, et dans ses phénomènes de répétition ( 1 ), un peu comme Freud présente l'histoire d'une individualité dans ses rêves et ses symptômes. Je ne voulais qu'indiquer cette analogie, pour orienter vers une démarche philosophique aussi concrète que peut l'être la psycha- nalyse, aussi transcendantale que peut l'être l'analytique kantienne.

(1) La 11otion de logos et la répétition. La répétition n'est plual'inertie, maïa

/1 pas 1ntr»'1 qui est un tlljà.

La répétition est une répétition de l'originaire qui n'est pourtant que par cette répétition même. L'homme dpète la mesure de la révélation primitive. Mais cette révélation n'est elle-tname que par la répétition. D'où l'histoire.

ÉpiMÉThÉE

BlrtJir philosophiqt~~s

COLLECTION

FONDÉE

PAR

JEAN

HYPPOLITE

FIGURES

DE

LA

PENSÉE

PHILOSOPHIQUE

ÉCRITS

DB

JEAN HYPPOLITB

(1931-1968)

TOME

PREMIER

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PAlUS

1971