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GRAMMAIRE (DM facultatif).

Dans la tirade de Ruy Blas (III, 5), vous réaliserez l'analyse syntaxique
de "Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme" jusqu'à "pleins de précipices."
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.

Au beau milieu de la pièce en forme de « soleil couchant » (quand Hernani en était le soleil levant) de
la Maison d’Autriche, selon la préface célèbre de son auteur, le romantique Victor HUGO, nous
trouvons le héros, Ruy Blas, un simple serviteur amoureux de la Reine et pourfendeur des injustices,
prêt se lancer dans une tirade aussi polémique qu’épique contre tous les puissants et profiteurs d’un
état en lambeaux. Encore au début de sa déclamation, le voici qui amplifie une phrase, longue ici de
cinq vers et dilatée par tous moyens.

La phrase soumise à notre étude est d’abord constituée de quatre propositions, indépendantes pour
les trois dernières, juxtaposées (par le point-virgule), dont les verbes-noyaux sont successivement:
« partagent », « trompe », « faut » et « sont ».

La première phrase a pour verbe principal « partagent », mais elle comporte une subordonnée
circonstancielle à valeur de condition dont le verbe est « était ». Le propos commence donc ici par une
hypothèse (la virtualité étant soulignée par le cumul des valeurs de comparaison « comme » et « si »
dans une même locution « comme si »), qui entend montrer d’emblée la fragilité de l’Espagne
devenue, selon le jeune locuteur enflammé, un colosse aux pieds d’argile. La phrase se poursuit avec
un enchaînement de trois propositions indépendantes juxtaposées : le choix de ne ni coordonner ni
subordonner bien-sûr permet l’étirement du réquisitoire, tel que les griefs s’accumulent ; ainsi chaque
point-virgule pourrait-il être remplacé par « et même », « et aussi, « en plus ». Cet étirement de la
phrase génère également un effet de lourdeur qui doit mimer l’agonie de la maison d’Espagne, ainsi
que la brutalité du sort fait à cette ancienne puissance puisque tout ce qui tout arrive est comme
martelé par les points-virgules qui jouent la surenchère: « il ne faut »/ « vous trompe »/ « sont
pleins ». A la micro-échelle, c’est-à-dire à l’intérieur des propositions, l’allongement est confirmé, avec
par exemple une proposition conjonctive infinitive complément de l’injonction : « il ne faut risquer… ».

Rappelons qu’une phrase, ensemble sémantique et syntaxique (organisé en propositions et groupes


de mots), porteur en outre d’un sens suffisant, commence à l’écrit par une majuscule et finit par un
point, tandis qu’à l’oral, elle commence par une intonation ascendante puis retombante au fur et à
mesure que sa clôture est proche : en quelques sortes, une phrase a sa propre dramaturgie. Ici, HUGO
le romantique veut aussi générer un effet d’emballement auquel, comme par effet de chute se
substitue un coup de gong : c’est ce que l’on observe avec des structures de moins en moins
sophistiquées au fil de ces quatre vers : un système complexe d’abord (une subordonnée combinant
valeur de comparaison et valeur de condition introduite par l’adverbe de comparaison « comme » suivi
de la conjonction de subordination « si », puis sa principale), puis l’inclusion d’une infinitive objet et
enfin, en dernière proposition, une simple indépendante, dont le verbe n’est que le verbe d’état le
plus élémentaire, le verbe « être » nous mettant face à une construction grammaticale étonnamment
rudimentaire, c’est-à-dire sujet (« La Savoie et son duc ») puis verbe (« sont ») puis attribut du sujet
(« pleins de précipices »). Ruy Blas veut faire résonner, par ses enchaînements de propositions, les
manifestations indéniables de la dégradation de la puissance espagnole mais il montre surtout plus
largement la vanité des Etats et des entreprises humaines : tant de sophistications et de fastes,
politiques ou grammaticaux, pour finalement si peu (une simple structure en sujet/verbe/attribut),
voilà une belle leçon d’humilité.