LE JARDIN DES SUPPLICES, UNE ANTI-ENCYCLOPÉDIE

S’il est un type d’ouvrage qui prend de l’ampleur durant les XVIII e et XIXe siècles,
c’est bien l’encyclopédie. Les circonstances se prêtent à un tel emballement : en effet, grâce à
l’école, le lectorat ne cesse de s’élargir dans des proportions inconnues jusque là, les écrits – à
travers la production littéraire ou la presse – prolifèrent, les sciences suscitent un surcroît
d’intérêt, les sociétés savantes éprouvent un besoin irrépressible de classer le réel et, the last
but not the least, le bourgeois demande à disposer de livres dont le contenu ramasse
l’ensemble des savoirs intellectuels et pratiques. Outil à la fois cognitif et classificatoire,
littéraire et scientifique, fictionnel et informatif, le discours encyclopédique trouve par
ailleurs, avec le roman réaliste, un nouvelle forme d’expression qu’il peut coloniser sans
abdiquer pour autant sa prétention première : lister l’ensemble des connaissances. Certes, le
discours encyclopédique est protéiforme et il est parfois difficile de trouver des constantes
entre les œuvres de Rabelais, de Diderot/d’Alembert, de Flaubert, de Goethe ou de Zola.
Mais, au-delà des variantes dues au genre littéraire privilégié, à l’époque ou à la personnalité
de l’écrivain, force est de reconnaître une ambition commune : recourir aux mots pour,
conjointement, offrir, selon la formule de Barthes, « un compendium de savoir » et opérer un
travail d’élucidation voire de critique des connaissances.
A priori, Mirbeau ne saurait s’inscrire dans une telle tradition. Plusieurs raisons à cela,
en vrac : il a d’abord rapidement rompu avec l’esthétique naturaliste forgée sur la compilation
de documents vrais et sur l’usage de la liste ; ensuite, il a toujours professé une grande
méfiance vis-à-vis du savoir officiel et de tous ceux qui en étaient les laudateurs ; enfin, il n’a
jamais manqué de fustiger l’éducation que les pères donnaient aux enfants et sous laquelle,
selon lui, ils étouffaient leur personnalité. On voit mal, dans ces conditions, pourquoi il
s’inspirerait d’un genre didactique. Et pourtant… Une lecture attentive du Jardin des
supplices nous engage à opérer un rapprochement avec l’encyclopédie car, à la manière de La
Comédie humaine, Bouvard et Pécuchet, Les Affinités électives, pour ne citer que ces œuvres,
le roman de Mirbeau « se substitue, selon le commentaire de Roland Barthes, à chacune des
sciences de l’homme : [il] peut se faire tour à tour sociologie, économie, linguistique,
géographie, histoire, politique1 ». Il représente, sous forme de fiction, une part du savoir de
l’époque, dont il veille à transmettre les fondements. Comment ? C’est ce que nous allons
voir.
1. Parcourir, rassembler, transmettre
Quel est le but de l’encyclopédie ? La réponse est donnée dès les premières lignes de
l’article consacré à ce sujet dans le Ve tome de l’ouvrage dirigé par Diderot et d’Alembert : il
s’agit « de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d’en exposer le
système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui
viendront après nous ; afin que les travaux des siècles passés n’aient pas été des travaux
inutiles pour les siècles qui succéderont ; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent
en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien
mérité du genre humain2 ». De cette définition, nous retiendrons pour l’instant trois
caractéristiques essentielles : collectionner des « connaissances éparses », parcourir le monde
ou, pour reprendre l’expression de l’auteur, « la surface de la terre » et, enfin, « transmettre
1 Barthes, Roland, Œuvres complètes, III, 1968-1971, Seuil, Paris, 2002, p. 629.
2 Art. « Encyclopédie », in volume V de Diderot & d’Alembert, L' Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens de lettres, novembre 1755.

[le système général] aux hommes qui viendront après nous ». Le Jardin des supplices,
reprend, à sa façon, les différents impératifs.
a. Savoir3
Le roman repose sur un double commencement, le Frontispice et la situation initiale de
la première partie, « En Mission », au cours de laquelle le narrateur explique les raisons de
son départ de France. Sans doute les deux incipit se justifient-ils : ils correspondent à des
situations d’énonciation différentes et au passage d’un narrateur extra-diégétique à un
narrateur intra-diégétique, l’homme « à la figure ravagée ». Mais, au-delà des changements,
Mirbeau travaille la même question, celle du savoir. De fait, le Frontispice est l’occasion
d’une discussion pendant laquelle des savants s’entretiennent du meurtre. Si le sujet nous
importe peu pour l’instant, nous attachons en revanche une importance particulière à la qualité
des commensaux qui dissertent entre eux : « des moralistes, des poètes, des philosophes, des
médecins » (p. 165)4. Plus loin, le narrateur complète sa liste, en ajoutant au gré des répliques,
un « membre de l’Académie des sciences morales et politiques », « un savant darwinien »
(p.166), « un philosophe aimable et verbeux, dont les leçons en Sorbonne, attirent chaque
semaine un public choisi » (p. 167), « un jeune homme ». L’ironie qui perce parfois dans les
dénominations ne doit pas nous tromper : au-delà de ses habituelles moqueries, Mirbeau
reconnaît aux différents interlocuteurs une capacité rare à « causer librement, au gré de leur
fantaisie, de leurs manies, de leurs paradoxes, sans crainte de voir, tout à coup apparaître ces
effarements et ces terreurs que la moindre idée hardie amène sur le visage bouleversé des
notaires » (p. 166). À l’instar des collaborateurs de Diderot, parmi lesquels on comptait, au
hasard, un docteur régent de la faculté de médecine, un architecte, un ingénieur des armées,
un membre de l’Académie des Belles-Lettres, un théologien, les dîneurs du Jardin des
supplices composent une assemblée qui ose s’aventurer sur les chemins escarpés de la
connaissance et défier les interdits de leur époque. D’ailleurs, la situation, le ton même des
pages mirbelliennes ne sont pas sans rappeler ceux du bref apologue écrit par Voltaire en 1774
et intitulé L’Encyclopédie. Dans ce dernier récit, en effet, il est pareillement question d’un
repas, d’une discussion, d’un savoir interdit. Certes, Voltaire en profite pour prendre la
défense de l’œuvre de Diderot que le roi Louis XV avait interdite sous le prétexte que « les
vingt et un volumes in folio étaient la chose la plus dangereuse pour le royaume de France »,
mais il insiste surtout sur la nécessité de mettre les connaissances à la portée de tous : « C’est
dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté nous ait confisqué nos dictionnaires
encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles : nous y trouverions bientôt la
décision de toutes nos questions. » Mirbeau dit-il autre chose quand il met dans la bouche de
ses personnages le dialogue suivant : « – Sommes-nous entre nous et parlons-nous sans
hypocrisie ? / – Je vous en prie ! […] Profitons largement de la seule occasion où il nous soit
permis d’exprimer nos idées intimes, puisque moi, dans mes livres, et vous, à votre cours,
nous ne pouvons offrir au public que des mensonges » (pp. 165-166) ? Quelques siècles plus
tard, les convives mirbelliens rejouent la même scène et, à son tour, le récit du Jardin des
supplices se donne comme le recueil définitif des savoirs que la société tente de réprimer et
qu’il convient de faire circuler pour l’édification des masses.
En dépit des apparences, les premières lignes de « En mission » ne délaissent pas la
question du savoir. Toutefois, Mirbeau l’aborde, cette fois-ci, par son versant négatif : il
3 Une information chiffrée : nous trouvons dans Le Jardin des supplices, 48 occurrences du mot savant quand,
dans Le Journal d’une femme de chambre, il n’y en a que 11. Simple détail qui montre déjà combien le souci
encyclopédique est présent dans ce livre.
4 Pour ne pas alourdir inutilement la liste des notes, nous mettons les références à l’intérieur de notre texte.
L’édition de référence est celle de L’Œuvre romanesque, vol. 2, édition critique établie, présentée et annotée par
Pierre Michel, Buchet/Chastel-Société Octave Mirbeau, Paris, 2001.

insiste en effet sur l’ignorance de ses contemporains. Au rebours des savants du Frontispice
qui s’efforcent de penser au-delà des interdits de la société, les politiques se gargarisent de
leur bêtise à tel point que le narrateur, incapable de se relever de sa défaite après les élections
législatives, ne voit qu’une seule explication : son adversaire « était encore plus ignorant que
[lui] et d’une canaillerie plus notoire » (p. 184). Le cas d’Eugène Mortain, parangon du
ministre corrompu, est encore plus explicite : « Tu es donc devenu bête », s’étonne son
interlocuteur, « aussi bête qu’un membre de ta majorité » (p. 187). Plus loin le narrateur
insiste : « il avait aussi cette faculté merveilleuse de pouvoir, cinq heures durant, et sur
n’importe quel sujet, parler sans jamais exprimer une idée. Son intarissable éloquence
déversait sans un arrêt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du
vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur les réformes scolaires,
sur les finances que sur les beaux-arts, sur l’agriculture que sur la religion. Les journalistes
reconnaissaient en lui leur incompétence universelle et miraient leur jargon écrit sur son
charabia parlé » (p. 194). Ainsi, après avoir montré la lucidité presque scientifique des
commensaux, il souligne dans le cas présent (comme pour mieux éclairer, après l’avers, le
revers de la connaissance !) l’étonnante diminution de « toutes les facultés » (p. 200),
l’incroyable vacuité intellectuelle, l’abyssale ignorance des politiciens que rien ne semble
pouvoir combler, si ce n’est, peut-être, un voyage en terres étrangères…
b. Voyager
De fait prendre le bateau pour gagner des contrées lointaines n’est pas un simple passe-temps
pour désœuvrés. D’ailleurs les encyclopédistes ne cessent d’assimiler le voyageur au savant.
D’Alembert, dans son introduction, comparait volontiers le système des connaissances à une
mappemonde :
C’est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et
leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite qu’il y a de l’un à l’autre ; chemin
souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus dans chaque pays que des
habitants ou des voyageurs, et qui ne sauraient être montrés que dans des cartes
particulières fort détaillées. Ces cartes particulières seront les différents articles de
l’Encyclopédie, et l’Arbre ou Système figuré en sera la mappemonde. 5

Goethe, de son côté, évoquera un capitaine-géomètre dans Les Affinités électives.
Mirbeau n’est pas en reste. Le bateau qui emporte « l’homme à la figure ravagée » est peuplé,
non seulement d’adorateurs de Miss Clara, mais également d’explorateurs, notamment un
Français, qui « se rend dans la presqu’île malaise pour y étudier les mines de cuivre », et un
Anglais, féru de balistique et expert en anthropophagie. Le voyage « aux Indes, à Ceylan »
que relate Le Jardin des supplices s’inscrit dès lors dans la double perspective que l’on
assigne à l’encyclopédie. Il permet, dans un premier temps, de combler le vide cognitif :
Il s’agit d’aller en Indes, à Ceylan, je crois pour fouiller la mer… dans les golfes… y
étudier ce que les savants appellent la gelée pélagique, comprends-tu ?... et, parmi les
gastéropodes, les coraux, les hétéropodes, les madrépores, les siphonophores, les
holoturies et les radiolaires… est-ce que je sais ?... retrouver la cellule primordiale…
écoute bien… l’initium protoplasmique de la vie organisée… enfin quelque chose de ce
genre… C’est charmant – et comme tu vois – très simple… (p. 205)

L’embryologie ne convient pas ? Mortain propose une autre solution : « Ce serait, si
j’ai bien compris, d’aller aux îles Fidji et dans la Tasmanie, pour étudier les divers systèmes
d’administration pénitentiaire qui y fonctionnent… et leur application à notre état social ».
Tout est dit en quelques phrases : l’opposition entre la stupidité (« comprends-tu ? », « est-ce
5 Op. cit., I, p. XV)

que je sais ? », « si j’ai bien compris ») et l’érudition, l’écart entre l’ignorance et la culture. Et
pour quiconque n’aurait pas bien saisi, Mirbeau redouble les explications, lors de la soirée sur
le pont :
Puis des bandes de méduses, des méduses rouges, des méduses vertes, des méduses
pourprées, et roses, et mauves, flottaient ainsi que des jonchées de fleurs sur la surface
molle, et si magnifiques de couleur que Clara, à chaque instant, poussait des cris
d’admiration en me les montrant… Et tout d’un coup, elle me demanda :
– Dites-moi ?.... Comment s’appellent ces merveilleuses bêtes ?
J’aurais pu inventer des noms bizarres, trouver des terminologies scientifiques. Je ne le
tentai même pas… Poussé par un immédiat, un spontané, un violent besoin de franchise :
– Je ne sais pas !... répondis-je, fermement. (p. 226)

Le recours à la liste (« gastéropodes, hétéropodes, madrépores »), à la formule (« divers
systèmes d’administration pénitentiaire ») ou, dans d’autres passages du texte, à la litanie des
mots savants, n’est qu’un moyen de dessiner le cercle des savoirs, autrement dit d’esquisser
une somme. En accumulant les mots scientifiques, Mortain, et à travers lui Mirbeau, constitue
l’orbe des connaissances dans un domaine précis ; il déploie le réel et, sans même s’en rendre
compte, le fait entrer dans la littérature savante. Il va jusqu’à relier dans un seul mouvement
un pays à une discipline : à la Malaisie correspond l’article sur les mines, à l’Afrique celui sur
le cannibalisme, à Ceylan l’embryologie, aux îles Fidji le système pénitentiaire.
Le voyage du Jardin des supplices a un deuxième intérêt : il permet de confirmer les
propos que les invités du Frontispice ont tenus devant le maître de maison. Souvenons-nous
que l’intervention du second narrateur visait à montrer combien l’instinct du meurtre était
présent chez l’homme. Pourquoi évoque-t-il sa mission et sa rencontre avec Clara, sinon pour
mettre à nu (« C’est dans sa vérité, dans sa nudité originelle, parmi les jardins et les
supplices, le sang et les fleurs que je l’ai vue ! » [p. 177-178]) un savoir que les autres
contestent ? Son récit est le livre que, en d’autres temps, les personnages de Voltaire allaient
consulter pour vérifier leurs dires ; il est le témoignage irréfutable d’une idée qui n’était à ce
stade qu’une hypothèse contestable et contestée. Il est le compte rendu d’une information que
le savant, quelle qu’en soit l’incarnation, est allé quérir dans toutes les parties du monde.
c. Un système
Pour autant, l’enseignement est-il dispensé à tous ? Le savoir de l’encyclopédiste (ou de celui
qui nous considérons comme tel pour l’instant) a-t-il été transmis aux hommes, comme
Diderot l’envisageait dans son texte ? Il suffit de reprendre le roman pour s’en convaincre. Le
« jeune homme au visage ravagé » reconnaît que lui-même a changé une fois son voyage fini
et qu’il est revenu de Ceylan moins sot qu’il n’était parti. Il apprécie dorénavant la « beauté
infinie de la Forme, qui va de l’homme à la bête, de la bête à la plante, de la plante à la
montagne, de la montagne au nuage, et du nuage au caillou qui contient, en reflets, toutes les
splendeurs de la vie » (p. 214). Mieux : de retour sur le sol de la mère-patrie, il rapporte à son
auditoire ce qu’il a retenu de son périple et, surtout, de sa visite dans le jardin des supplices. Il
va même plus loin, puisqu’il espère publier ses souvenirs. L’exemplaire qu’il sort de sa poche
est donc, explicitement, un ouvrage d’enseignement, qui passe de pays en pays, de citoyens en
citoyens et même de génération présente en génération future.
2. Le jardin
Mirbeau aime les jardins ; il en est un amateur éclairé. Ainsi, dans le Dictionnaire
Octave Mirbeau, Jacques Chaplain comme Gilles Picq rappellent-ils, dans leurs articles

respectifs6, son goût pour l’horticulture et les relations suivies qu’il a entretenues avec les
pépiniéristes les plus réputés de son temps, Godefroy-Lebeuf, Truffaut, Vilmorin. Samuel Lair
de son côté souligne que « le paysage s’inscrit au nombre des instances d’affirmation ou
d’expression de la subjectivité et de la sensibilité 7 » du romancier. Mais il y a plus. Si
l’écrivain voit le jardin qui jouxte sa maison comme un havre de paix ou un lieu de
délassement, il en fait également une aire d’expérimentation : il s’inquiète, par exemple, de la
qualité du sol au point de se désespérer du mauvais rendement de ses terres, dans une lettre
adressée à Claude Monet en juillet 1895 ; il échange des informations pour améliorer ses
productions ; il s’intéresse aux croisements… Pour Mirbeau, le jardin est conjointement un
condensé du monde et un espace épistémique. Comment s’étonner, dès lors, qu’il en fasse le
lieu emblématique du Jardin des supplices ?
Reste qu’en le prenant comme lieu privilégié de son récit, Mirbeau s’inscrit dans une
tradition encyclopédique et marche sur les traces de Diderot, qui considérait son dictionnaire
universel comme « une campagne immense couverte de montagnes, de plaines, de rochers,
d’eau, de forêts, d’animaux et tous les objets qui font la variété d’un grand paysage 8 ».
Comme ses illustres devanciers, le romancier choisit un cadre qui favorise la réflexion et
affine la connaissance de l’humanité. Il reprend un locus qui, si on en croit les philosophes
des Lumières, constituait l’hétérotopie9 d’un savoir. Ce choix est d’autant plus judicieux que
le paysage à la fois se donne à lire, se constitue comme archive et, parce qu'il permet de
raconter un objet, un métier, un savoir, assure le lien entre encyclopédie et récit 10. La relation
entre les deux genres est encore plus marquée si on songe à certaines éditions illustrées en
vogue au XIXe siècle. Dans un cas comme dans l’autre, des planches viennent éclairer le
commentaire ou expliciter l’information. Dans Le Jardin des supplices, le narrateur évoque de
tels supports éducatifs : « Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque
cellule, étaient creusées des niches profondes. Ces niches contenaient des bois peints et
sculptés qui représentaient, avec cet effroyable réalisme particulier à l’art de l’ExtrêmeOrient, tous les genres de torture en usage dans la Chine : scènes de décollation, de
strangulation, d’écorchement et de dépècement des chairs…, imaginations démoniaques et
mathématiques [c’est nous qui soulignons], qui poussent jusqu’à un raffinement inconnu de
nos cruautés occidentales, pourtant si inventives, la science [c’est nous qui soulignons] du
supplice » (p. 266). Prises dans un contexte scientifique, les bois peints jouent le rôle de
dessins explicatifs pour les visiteurs.
a. Un lieu
Toutefois, pour que le jardin soit un miroir du monde, il convient de le mettre en
retrait, de la considérer comme un tout, où se conjuguent la forme et le fond, la distraction (au
sens étymologique : tirer de) et l’information. C’est ce à quoi s’emploie Mirbeau dans un
premier temps : « Le bagne est construit au bord de la rivière. Ses murs quadrangulaires
enferment un terrain de plus de cent mille mètre carrés. […] L’une de ses murailles plonge
6 « Jardin » et « Jardinage », Yannick Lemarié et Pierre Michel (dir.), Dictionnaire Octave Mirbeau, L’Âge
d’Homme – Société Octave Mirbeau, Paris, 2011.
7 Samuel Lair, Mirbeau et le mythe de la nature, Presses Universitaires de Rennes – Coll. Interférences, Rennes,
2003, p .30.
8 Op. cit, vol. V, « Encyclopédie »
9 L’expression est de Michel Foucault qui, à propos des espaces publics, différencie les utopies (lieux irréels)
des hétérotopies (jardin, musée, bibliothèque), lieux de retrait et de réflexion. Cf. pour plus de précision, Michel
Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard, 2001.
10 Je reprends sous une autre forme, l’idée exprimée par Hildegard Haberl dans sa thèse, Écriture
encyclopédique – écriture romanesque, Représentation et critique du savoir dans le roman allemand et français
de Goethe et Flaubert, octobre 2010, non publiéE, p. 245. Je signale au passage que le travail mené par
Hildegard Haberl a été essentiel dans l’élaboration de cet article.

dans l’eau noire, fétide et profonde, ses solides assises que tapissent les algues gluantes. Une
porte basse communique par un pont-levis avec l’estacade qui s’avance jusqu’au milieu du
fleuve […] » (p. 256). Les Romains, avec le ludus, et les Grecs, avec la skolê, confondaient
déjà sous un vocable unique, le jeu et l’école, comme pour mieux faire de la distraction un
moment de repos et de culture11. En retirant de l’usage strictement professionnel le jardin et en
le restituant au plaisir des visiteurs, le romancier-encyclopédiste lui assigne une fonction
pédagogique qui n’est pas sans rappeler celle des écoles ou, au XIX e siècle, celle des cabinets
de curiosité12 et des musées. Mirbeau ne manque pas de faire le rapprochement : « Musée de
l’épouvante et du désespoir, où rien n’avait été oublié de la férocité humaine et qui, sans
cesse, à toutes les minutes du jour, rappelait par des images précises, aux forçats, la mort
savante [c’est nous qui soulignons] à laquelle les destinaient leurs bourreaux ». Quelques
lignes plus loin, il ajoute : « [Le jardin] fut créé vers le milieu du siècle dernier par Li-PéHang, surintendant des jardins impériaux, le plus savant botaniste qu’ait eu la Chine. On
peut consulter, dans les collections du Musée Guimet, maints ouvrages qui consacrent sa
gloire et de très curieuses estampes où sont relatés ses plus illustres travaux » (p. 271). Jardin,
savant botaniste, musée : les mots choisis par le narrateur établissent sans conteste un
continuum et, partant de là, confortent notre propos.
Allons plus loin : le jardin n’est pas sans rappeler un zoo, ouvrage conçu par les
empires coloniaux pour l’édification des foules. La tradition remonte à loin, mais elle est
particulièrement vivace au tournant des XIXe et XXe siècles. On expose, aussi bien en France
qu’en Allemagne ou en Angleterre, des produits exotiques, des bêtes, des humains – peu
importent lesquels, pourvu qu’ils représentent l’Autre dans sa différence ! Il n’est guère de
manifestation qui n’ait son village indigène, ses animaux dont la présence ajoute
l’indispensable note de sauvagerie13. Le Jardin d’acclimatation, par exemple, propose son
« village de nègres », que les frères Lumière s’empresseront de filmer en 1896. Les cages
dans lesquelles sont enfermés les condamnés que Clara et son compagnon visitent, répondent
à ce souci : elles permettent d’exposer des créatures surprenantes, grotesques, inquiétantes,
bref de « vivantes bêtes » (p. 264) : « en rétractant leurs lèvres, découvrant leurs crocs,
comme des chiens furieux, avec des expressions d’affamement qui n’avaient plus rien
d’humain, ils essayaient de happer la nourriture qui, toujours fuyait de leurs bouches,
gluantes de bave » (p. 265).
Si le jardin (le musée ou le zoo) se met en retrait de la vie ordinaire, il doit répondre à une
autre exigence : présenter une certaine harmonie, condition sine qua non de sa lisibilité. Sans
doute le terme est-il choquant dans le cadre du Jardin des supplices, pour autant il est difficile
de le récuser, tant l’ordonnancement de la prison répond à des règles bien précises. Il s’agit,
pour ses concepteurs, d’offrir une cité du crime idéale. Pour cette raison le plan en est précis :
« murs quadrangulaires », « large couloir obscur », alignement de cages dont les dix
premières étaient occupées par dix prisonniers, un jardin « au centre de la Prison, un immense
quadrilatère », « une allée circulaire sur laquelle s’embranchent d’autres allées sinuant vers
le centre ». Mirbeau parle, par ailleurs, d’une « architecture paysagiste », d’un « modèle
chinois », d’un système hydraulique incomparable. Il indique comment le jardin a été
11 On rappellera pour mémoire que le mot culture joue de la même façon avec ses différents sens. De fait, si le
verbe latin colere évoque la pratique de la philosophie ou de la vertu, il signifie d’abord le travail de la terre.
L’amour de la connaissance et du jardinage en quelque sorte…
12 Les collections des cabinets de curiosité s’organisaient autour des artificialia ou mirabilia (objets créés ou
modifiés par l'homme), des naturalia (animaux naturalisés), exotica (plantes et animaux exotiques), des
scientifica (instruments scientifiques). Quatre catégories que nous retrouvons, peu ou prou, dans Le Jardin des
supplices.
13 Je renvoie ici à quelques ouvrages : Catherine Hodeir - Michel Pierre, L’Exposition coloniale, Editions
complexes, Paris, 1991, ou aux nombreux travaux de Pascal Blanchard, parmi lesquels (avec Nicolas Bancel et
Gilles Boëtsch), Zoos humains. De la Vénus hottentote aux reality shows, La Découverte, Paris, 2002.

élaboré : « le sol, de sable et de cailloux, comme toute cette plaine stérile, fut défoncé
profondément et refait avec de la terre vierge, apporté à grands frais, de l’autre rive du
fleuve » (p. 271). L’endroit résulte d’une idée ; il est la représentation sensible d’une
conception mathématique. Autrement dit, il réfléchit une réalité savante. Nous retrouvons là
ce que Jean-Pierre Vernant signalait à propose de la cité grecque et de l’opposition entre
Clisthène et Platon :
Le problème, pour Clisthène, était la refonte des institutions athéniennes ; pour Platon,
le fondement de la cité. Quand on passe de l’effort d’organisation de la cité réelle à la
théorie ou à l’utopie de la cité idéale, les rapports du mathématique et du politique se
renversent. La cité ne joue plus le rôle de modèle ; le politique ne constitue plus ce
domaine privilégié où l’homme s’appréhende, comme capable de régler lui-même, par
une activité réfléchie, les problèmes qui le concernent au terme de débats et de
discussions avec ses pairs. Ce sont les mathématiques qui ont valeur de modèle, parce
que, dans le tête de cet être exceptionnel qu’est le philosophe, elles reflètent la pensée
divine.14

Sans doute, Mirbeau ne se réfère-t-il pas à un philosophe stricto sensu, mais en
convoquant, pour créer son jardin, les sciences dures et « le plus savant botaniste, Li-PéHang », il s’inscrit dans la lignée de ceux qui pensent que le plan d’une cité découle d’une
théorie. Thé/orie : vision d’un dieu, selon l’étymologie ; vision d’une réalité supérieure, en
l’occurrence meurtrière, selon l’écrivain.
b. Un programme exhaustif
À partir de là, l’encyclopédie, comme le jardin, le musée ou le zoo, vise à l’exhaustivité.
Certes, le but est rarement atteint, mais, quand bien même le savant se limiterait à une
thématique particulière, l’ambition est toujours là, comme le prouve Le Jardin des supplices.
Clara, en effet, profite de sa promenade à travers les allées de la cité, pour recenser toutes les
tortures qui se pratiquent de l’Europe à l’Asie en passant par la Chine : « J’ai vu des courses
de taureaux et garrotter des anarchistes en Espagne… En Russie, j’ai vu fouetter par des
soldats jusqu’à la mort, de belles jeunes filles… En Italie, j’ai vu des fantômes vivants, des
spectres de famine déterrer des cholériques et les manger avidement… J’ai vu, dans l’Inde,
au bord d’un fleuve, des milliers d’êtres, tout nus, se tordre et mourir dans les épouvantes de
la peste… À Berlin, un soir, j’ai vu une femme que j’avais aimée la vieille, une splendide
créature en maillot rose, je l’ai vue, dévorée par un lion, dans une cage… Toutes les terreurs,
toutes les tortures humaines, je les ai vues… C’était très beau… » (p. 247). Quelques
chapitres plus loin, elle poursuit son recensement : « Et vous les Français ? Dans votre
Algérie, aux confins du désert, j’ai vu ceci… Un jour, des soldats capturèrent des Arabes… de
pauvres Arabes qui n’avaient commis d’autre crime que de fuir les brutalités de leurs
conquérants… Le colonel ordonna qu’ils fussent mis à mort sur-le-champ, sans enquête, ni
procès… Et voici ce qui arriva… Ils étaient trente… on creusa trente trous dans le sable, et on
les enterra jusqu’au col, nus, la tête rase, au soleil de midi… » (p. 277). Rien n’échappe à
son savoir. Elle est la maîtresse (au double sens du terme) qui, parce qu’elle domine son
sujet, dévoile l’étendue de son savoir. Les mots informent de son statut : « professer » (p.
302), « expliquer » (p.316), « voix impérieuse » (p. 322).
Le narrateur n’est plus alors que son élève : il se contente d’obéir et de suivre celle qui
le guide et l’initie. Il n’a d’autre fonction que de comprendre tout ce que son amante tente de
lui transmettre. Il faut dire qu’il y a beaucoup à apprendre car, comme le souligne Hildegard
Haberl, « à partir de la fin du XVIIIe siècle, l’encyclopédie doit faire face à plusieurs
14 Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, études de psychologie historique, La Découverte, Paris,
1996, p.251.

mutations. L’enseignement universitaire, longtemps son objectif premier, évolue, tandis
qu’elle doit aussi faire face à un renouvellement des matières qui la compose, l’exclusion de
certaine et l’inclusion de nouvelles. Diderot et d’Alembert réussissent à intéresser le monde
érudit aux arts et métiers, tandis que d’autres sciences gagnent en importance au début du
XIX siècle, telles que les sciences économiques qui seront au cœur de l’Encyclopédie
économique de Johann Georg Krünitz. Les fonctions et les buts des encyclopédies se
transforment. L’universalité n’est plus nécessairement leur horizon, tandis qu’elles
développent une volonté nouvelle d’utilité auprès d’un public plus large. Les projets du XIX e
siècle sont également marqués par l’éclectisme : à côté des grands projets encyclopédiques
collectifs – Ersch und Gruber –, émergent les encyclopédies pratiques – Encyclopédie Roret –
et les lexiques de conversation en même temps que perdurent les systèmes encyclopédiques
philosophiques – Hegel, Ampère, Cournot, Comte, Spencer – […] 15. »
Fort de ce constat, le narrateur du Jardin des supplices multiplie les informations
pratiques à côté des annotations savantes. Par exemple, un tourmenteur explique son cursus de
formation pour mieux déplorer celle de ses contemporains : « Les bourreaux, on les recrute,
maintenant, on ne sait où !... Plus d’examens, plus de concours… […] C’est honteux !...
Autrefois, on confiait ses importantes fonctions qu’à d’authentiques savants, à des gens de
mérite, qui connaissaient parfaitement l’anatomie du corps humain, qui avaient des diplômes,
de l’expérience, ou du génie naturel » (pp. 287-288). Ici, ce sont les objets qui sont présentés
(« échafauds, appareils de crucifixions, gibets, potences » [p. 285] ; « banquettes de bois
armées de chaînes, tables de fer en forme de croix, carcans fixes, chevalets, roues » [p.303]) :
là, les techniques les plus sophistiquées, telle celle qui préside au supplice du rat : « Vous
prenez un condamné […]… Vous le déshabillez. […] – vous le faites s’agenouiller, le dos
courbé, sur la terre, où vous le maintenez par des chaînes, rivées à des colliers de fer qui lui
serrent la nuque, les poignets, les jarrets et les chevilles […] … Vous mettez alors, dans un
grand pot percé, au fond d’un petit trou […] un très gros rat, qu’il convient d’avoir privé de
nourriture, pendant deux jours, afin d’exciter sa férocité… Et ce pot, habité par ce rat, vous
l’appliquez hermétiquement, comme une énorme ventouse, sur les fesses du condamné, au
moyen de solides courroies, attachées à une ceinture de cuir, qui lui entoure les reins. […]
Alors […] vous introduisez dans le petit trou du pot […] une tige de fer, rougie au feu d’une
forge » (p. 291). Le discours est explicatif (cf. le recours à la deuxième personne du pluriel)
méthodique, professionnel, didactique. Il ne s’agit pas de satisfaire la passion de Clara pour le
sang, mais de partager un savoir-faire ou, pour reprendre l’expression de le jeune femme, un
art.
e

c. Supports de savoir
Pour être le plus complet et le plus clair possible, Mirbeau, en vrai encyclopédiste, convoque
tous les supports de savoir : non seulement le texte écrit, les témoignages, la parole, mais
également « les choses vues ». Le regard joue, il est vrai, un rôle important dans la
transmission de l’information, C’est pourquoi on ne saurait s’étonner des attitudes de Clara et
de son amant : ils regardent « avidement » (p. 275), regardent « bien », regardent « partout »
(p. 301), « admirent », « jettent un œil », « tendent le cou ». Ils s’adonnent sans vergogne à
l’excitation de leur pulsion scopique, apprenant tout autant, sinon plus, avec leurs yeux. D’où
les planches dont nous avons parlé précédemment. D’où les cabinets de curiosité auxquels
l’accumulation hétéroclite des engins de tortures fait songer. D’où les tableaux. Attention
toutefois de ne pas réduire ces derniers à leur dimension picturale ; ils obéissent surtout, dans
le cas présent, à un impératif pédagogique. S’ils assurent des pauses dans le récit, ils
constituent aussi des vues épistémiques dans un parcours de formation. Par exemple : « En
observant, sur le corps, tous ces déplacements musculaires, toutes ces déviations des tendons,
15 Hildegard Harbert, op. cit., p. 157.

tous ces soulèvements des os, et, sur la face, ce rire de la bouche, cette démence des yeux
survivant à la mort, je compris combien plus horrible que n’importe quelle autre torture avait
dû être l’agonie de l’homme couché quarante-deux heures dans ses liens, sous la cloche » (p.
314). Sous l’œil sagace de l’élève, le cadavre est saisi dans sa réalité biomécanique ; il atteste,
à l’instar d’une iconographie dans un livre de médecine, de la puissance du supplice.
Sommes-nous si loin de la photographie à laquelle recouraient les chercheurs durant le XIX e
siècle ? Ou des hystériques de Charcot saisies dans leurs postures outrées par l’appareil
photographique ? Ou des travaux de Guillaume-Benjamin Duchenne, au cours desquels le
chercheur stimulait électriquement les muscles du visage pour déclencher des expressions et
le déclic de l’opérateur ? Nul besoin de détailler, nulle nécessité d’expliquer. L’esthétique du
tableau médiatise le savoir et permet à l’observateur de comprendre immédiatement la leçon
sans passer par le détour de l’analyse scientifique.
3. Une anti-encyclopédie
Une question toutefois reste en suspens : doit-on parler d’une encyclopédie ou d’une
anti-encyclopédie ? Notre préférence se porte assurément sur le second terme. Une première
raison à cela : en faisant de son livre une anti-encyclopédie, Octave Mirbeau s’oppose à ceux
qui, tels Auguste Comte, le père du positivisme, ou Georg-Wilhelm-Friedrich Hegel,
défendent une conception restrictive de l’encyclopédie. Hildegard Haberl le rappelle dans sa
thèse :
La théorie de l’encyclopédie de Comte se distingue des théories de ses contemporains
par le fait qu’il ne range pas toutes les sciences au même niveau, mais qu’il les ordonne
en séries. Il reprend ainsi l’idée traditionnelle d’enchaînement des savoirs, mais la
combine avec l’idée de hiérarchie […]. Cette conception des connaissances a pour but le
Progrès et, dans cette perspective, Comte met en avant les connaissances objectives, les
seules à pouvoir asseoir ce dernier. Ainsi l’art est-il absent de son « Tableau synthétique
de l´ordre universel » paru dans le Catéchisme positiviste en 1852. La littérature et les
sciences semblent s’éloigner. La division des savoirs en disciplines distinctes finira ainsi
par produire « deux cultures » qui ne se comprennent plus : littérature d’un côté et
sciences de l’autre.16

Hegel ne dit rien d’autre dans ses Nürnberger Schriften, recueil d’écrits sur
l’enseignement au lycée : « Dans la mesure où elle doit être philosophique, l’encyclopédie
exclut nettement l’encyclopédie littéraire, qui apparaît de toute façon vide de contenu et
même pas utile à la jeunesse 17 ». Une telle dichotomie ne pouvait que heurter les écrivains,
convaincus, particulièrement au XIXe siècle, d’élucider le monde à travers leurs écrits. C’est
la raison pour laquelle Flaubert répond aux positivistes avec son Bouvard et Pécuchet.
Mirbeau, quant à lui, fait du Jardin des supplices une arme de combat. Dans ce roman en
effet, il mêle allègrement les savoirs, sans craindre de détruire les hiérarchies que d’aucuns
veulent installer et de faire voler en éclat les barrières. Il prône la continuité où d’autres
veulent imposer une discontinuité. Chez lui, la botanique, la géographie sont mises sur le
même plan que la technique de la torture. Il en fait des éléments insécables d’une nature dont
rend compte la littérature. Car, il n’est pas anodin que le savoir soit aussi un récit. En
recourant au roman, Mirbeau (comme Flaubert) assure la prédominance de son art ; il prouve
que la fiction rivalise avec l’encyclopédie revue et corrigée par Comte et Hegel. En produisant
une contre-encyclopédie ou une anti-encyclopédie comtienne ou hégélienne, il veut
convaincre que les lettres valent les sciences, voire les surpassent, pour dire le réel. Mirbeau
16 Ibid, p. 134
17 Cité par Hildegard Harbert, op. cit., p. 134.

réalise même ce que la science ne peut jamais faire. De fait, au rebours de la physique, par
exemple, qui n’avance qu’en récusant les découvertes antérieures, la littérature compose : elle
garde en mémoire les écoles dont elle s’est nourrie et tout mouvement nouvellement créé
n’invalide pas ceux qui l’ont précédé. Par conséquent, Le Jardin des supplices est reconnu
comme un récit de voyage, un roman exotique, une confession pornographique, un texte
décadent, une tentative expressionniste18, une baraque des horreurs inspirée de Petrus Borel 19,
un cabinet des curiosités, bref tous ces genres que la critique minore souvent pour mieux
privilégier les « grands sujets » et les « grands hommes ». L’œuvre mirbellienne est, en fin de
compte, au-delà d’une contestation de l’encyclopédie telle qu’elle se développe au XIX e siècle
sous la plume des philosophes, une anti-encyclopédie littéraire, dans laquelle le lecteur trouve,
à côté des annotations sur l’histoire, la géographie, les techniques, la sociologie ou la
botanique, toutes les formes romanesques honnies par les gardiens de l’ordre de la littérature.
Une autre raison justifie notre préférence : le contenu du livre. Pour nous faire
comprendre, il faut relire Queneau, notamment la présentation de son ouvrage Bords :
mathématiciens, précurseurs, encyclopédistes. Que trouve-t-on en effet ? « C’est à
l’intersection de ces trois notions que se trouve le but de cette Encyclopédie : elle se veut à la
fois enseignement, bilan, ouverture sur l’avenir, les deux premiers points de vue s’ordonnant
par rapport au dernier. C’est ainsi que peut se justifier le mot “bilan”, car, dans un bilan, il
n’y a pas seulement un actif, il y a aussi un passif. Et il y a effectivement, ici, un “passif” :
celui de notre ignorance. Nulle part, dans cette entreprise, ne seront celées les ampleurs de
nos incertitudes et les immensités de notre non-savoir. Le lecteur apprendra à ignorer, à
douter. C’est aussi une entreprise critique. Le principal fruit de la méthode scientifique est la
lucidité. C’est aussi la possibilité de l’intervention20 ». Œuvre critique, Le Jardin des
supplices l’est assurément, puisque Mirbeau envisage ni plus ni moins de dévoiler une facette
ignorée de l’humanité, son instinct du meurtre. Alors que les encyclopédistes cherchaient à
exalter l’ordre et l’unité du monde, la grandeur de l’homme et l’étendue de son savoir,
Mirbeau prend l’exact contre-pied. Il insiste sur l’ignorance de son narrateur et sa
pusillanimité (Clara ne le surnomme-t-elle pas bébé ?). Il souligne également le désordre de
ses personnages qui, loin de composer avec l’univers dans lequel ils se meuvent, sont en proie
à la dispersion, entraînés dans un abîme où, selon Samuel Lair, ils perdent leur « équilibre
psychique et leurs repères sociaux21 ». Il montre enfin et surtout ce qu’il y a de plus détestable
dans l’humaine créature. Si Bayle, Zedler, Diderot, d’Alembert, tous fameux encyclopédistes,
œuvrent pour « l’amour de la vertu » et la plus grande gloire de leurs concitoyens, quand bien
mêmes ils produisent des articles critiques, Mirbeau est moins fasciné par le génie humain et
le comportement de ses congénères. Il a sans doute retenu de l’encyclopédie la fonction
critique, mais s’en sert pour porter le fer dans la plaie. L’enseignement mirbellien professe la
mise à nu des tares et le cercle des savoirs qu’il compose est celui des meurtres et des
tourments. Anti-encyclopédie, Le Jardin des supplices ? Assurément. Car, le livre dynamite le
discours commun et les valeurs traditionnelles que les encyclopédies consacrent. Il confirme
également au passage que la critique des savoirs, quand elle est menée par des esprits
suffisamment brillants, ouvre les yeux sur la réalité et libère les esprits.
Yannick LEMARIÉ
Université d’Angers
18 Tomasz Kacmarek, « Le Jardin des supplices : de l’art romanesque de Mirbeau au drame expressionniste
manqué », Cahiers Octave Mirbeau, n° 12, Angers, 2005, pp. 86-105.
19 Cf. Jean-Luc Planchais, « Clara supplices et blandices dans Le Jardin », Cahiers Octave Mirbeau, n° 8,
Angers, 2001, pp. 47-57.
20 Queneau, R., Bords, mathématiciens, précurseurs, encyclopédistes, Hermann, Paris, 1963, p. 103-104.
21 Samuel Lair, op. cit., p. 156.

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