DEUX COUPLES AU CLAIR DE LUNE

SÉBASTIEN ET MARGUERITE, VIRGINIE ET PAUL
Nous allons retracer le portrait du couple mirbellien de Sébastien Roch (1890) (Marguerite
et Sébastien) et villiérien (Virginie et Paul), en tenant compte du fait que l’ironie et la pitié 1 chez
Mirbeau conjuguent ensemble, dans une alternance continue, des sentiments opposés : pardon et
colère, amour naissant et haine, faiblesses et rachat, plaisir érotique et dégoût physique, sensibilité
et dépression, solitude et communication amoureuse, innocence et perversion, nostalgie de
l’enfance et maturité. Seule une juste mesure stylistique de l’ironie, relevant de l’écriture artiste 2,
que nous allons vérifier dans les textes, pourrait conférer une unité à ces sentiments disparates du
couple, où le manque d’idéal semble bien tirailler les deux partenaires. Cette dynamique du couple
ne peut ignorer la conception de la femme fatale, présente surtout dans le roman de Mirbeau,
comme le prouve le portrait de Marguerite fiévreuse et insatiable, sujette souvent à des crises
nerveuses qui la rendent malade, portrait qui annonce celui de Clara, bien plus « fatale », dans Le
Jardin des supplices (1899). Une tout autre conception de l’amour chez Virginie et Paul (au moins
dans le conte cruel homonyme) se révèle peu adaptable au mythe décadent. D’ailleurs Villiers avait
soutenu, comme son confrère, la conception de la passion amoureuse comparable à un martyre, à
une torture sans fin3, étant donné l’incommunicabilité entre les sexes, et par conséquent
l’impossibilité d’un complet bonheur du couple.
Le premier sentiment d’amour
Dans Sébastien Roch, Mirbeau a réservé une grande place aux sentiments du jeune couple,
Marguerite et Sébastien, surtout dans le Livre deuxième, et ce dès le premier chapitre, où le lecteur
les voit pendant une belle journée ensoleillée se promener ensemble avec Mme Leucatel, la mère de
Marguerite. Le narrateur extradiégétique annonce la métamorphose de Sébastien, devenu un jeune
de vingt ans au mois de juillet de l’année 1870, encore maigre et pâle, un peu paresseux et triste,
auquel la veuve Leucatel propose d’embrasser la carrière militaire en lui rappelant le succès de son
mari. Ce sous-thème de la carrière militaire, mal digérée par Sébastien, débouchera sur la
déclaration de guerre précédant la Commune et le départ du jeune comme soldat, enfin sur sa mort
absurde au front.
Ce chapitre, visiblement inspiré par un tableau impressionniste, annonce, ainsi que le
portrait de la jeune Marguerite cueillant les fleurs au milieu des champs de blés, la suite des rendezvous des deux amoureux. Le portrait ne laisse aucun doute sur la beauté florissante de la jeune fille,
proche de celle d’une femme mûre, malgré son air innocent : « De temps en temps, elle se penchait
sur le talus et cueillait des fleurs qu’elle piquait ensuite à son corsage, de sa main mi-gantée de
mitaines, avec des mouvements qui révélaient la grâce délicate des épaules et l’exquise flexion du
buste, où la femme s’accusait à peine4. »

1 Voir la préface de Pierre Michel à l’édition de Sébastien Roch (L’Age d’Homme, Lausanne, 2011), de laquelle nous
tirerons les citations et la pagination. Voir en particulier les pages « Pitié et ironie » (pp. 28-31), dont la mesure ironique
consiste, comme le remarque justement le critique mirbellien, dans « la légère distance teintée d’apitoiement, avec
laquelle le romancier observe ses personnages et les regardes se démener dérisoirement » (p. 30).
2 Bernard-Marie Garreau, dans « Le Style de Sébastien Roch » (C.O.M., n° 20, 2013, pp. 55-62), retrace les figures
stylistiques, ironie comprise, qui relèvent de l’écriture artiste.
3 Cf. le chapitre « Metafore della mostruosità in Villiers e Mirbeau », in Fernando Cipriani, Villiers de l’Isle-Adam e la
cultura del suo tempo, Edizioni Scientifiche Italiane, Napoli, 2004, pp. 197-217. Pour le rapport entre l’amour et la
cruauté voir F. Cipriani, « Cruauté, monstruosité et mort dans les contes de Mirbeau et Villiers » (C.O.M., n° 17, 2010,
pp. 88-108).
4 Sébastien Roch, p. 270.

L’éveil du sentiment amoureux chez Marguerite n’a, en réalité, jamais été partagé par le
petit Sébastien, et c’est visible dès leur première rencontre, qui est déjà une prolepse narrative des
futures et successives mésententes du couple. Une amitié entre les deux enfants pourrait donner un
élan sentimental au développement du récit, mais la sexualité précoce et excitante de la petite fille
(« la grâce, savante, presque perverse qui émanait d’elle, une grâce de sexe épanoui, trop tôt, en
ardente et maladive fleur », accompagnée souvent « des mouvements de joli animal », pp. 68 et
69) préfigure déjà les incompréhensions et les souffrances futures de ce couple mal assorti. Pour
Sébastien, dont l’attirance est suivie d’une répulsion, Marguerite reste encore le seul refuge et le
seul apaisement à la veille de son départ pour le collège des jésuites, exil qui cause au petit bien du
chagrin. La portée ironique du lexique du passage qui va suivre (et que nous avons souligné)
adoucit et contrebalance la vision cauchemardesque des jésuites, qui angoisse notre écolier. La
petite Marguerite voudrait entrer elle aussi dans ce collège pour ne plus être séparée de son cher
Sébastien, qui, dans une identification naïve, est prêt à partager les douleurs physiques de sa petite
amie, quand elle se cogne ou se pique : « Il se sentait vivre en elle réellement. Si intime, si
magnétique était la pénétration de sa vie à lui, dans sa vie à elle, que bien souvent, lorsqu’elle se
cognait à l’angle d’un meuble, et se piquait les doigts à la pointe d’une aiguille, il éprouvait
immédiatement la douleur physique de ce choc et de cette piqûre » (p. 69).
L’ambivalence ironique des scènes nocturnes et lunaires
L’art mirbellien de l’alternance des sentiments devient encore évident dans le portrait de
Marguerite, et particulièrement dans la description de ses yeux, où l’innocence de l’enfant s’allie à
la perversion, la candeur à une sexualité ardente. Dans le portrait des deux jeunes Mirbeau utilise la
figure rhétorique de l’oxymore, insistant sur l’union-conjonction des contraires : « Ses yeux étaient
restés, jeune fille, ce qu’ils étaient, enfant; des yeux d’une beauté inquiétante et maladive, perverse
et candide, étonnés et chercheurs, étrangement ouverts sur la vie sensuelle, par deux lueurs de
braise ardente; sa bouche s’épanouissait, épaisse, rose, d’une rose de fleur vénéneuse » (p. 270).
Cette union ou ce mélange des caractéristiques opposées, ambivalentes, qui est évidente dans le
choix lexical, reparaît dans le portrait moral du jeune Sébastien : « À la franchise ancienne de son
regard se mêlaient de la méfiance et une sorte d’inquiétude qui mettait comme une pointe de
lâcheté dans la douceur triste qu’il répandait autour de lui » (p. 267). La technique du narrateur
consiste à souligner ce balancement entre des sentiments opposés, confirmant les sentiments
ambivalents éprouvés réciproquement par les deux jeunes : « Cela dura pour Marguerite, avec des
alternatives de révolte et soumission, pour Sébastien avec, tour à tour, des angoisses d’amour
idéal et de dégoût physique […] ». Le narrateur ajoute cette précision : « […] jusqu’à cette journée
de juillet où tous les deux, ils se trouvèrent face à face, dans le champ de blé, près de la source de
Saint-Jacques » (p. 326). La réitération du passage au passé renoue le récit là où le narrateur l’avait
interrompu au chapitre premier. Le roman glisse dans le chapitre II vers une autoanalyse que
Sébastien fait de ses sentiments pendant une cinquantaine de pages 5 ; à contrecœur il est obligé de
s’engager et d’accepter le rendez-vous proposé. C’est ainsi qu’il va devenir la victime désignée,
comme il l’avait déjà été au collège, surtout après la scène du viol, et par la suite dans ses relations
et ses rencontres avec Marguerite. Nous assistons à des dialogues – ou, encore mieux, à des
« scènes », au sens narratologique du terme –, présentes aussi dans le récit du narrateur, où le
lecteur devient également le témoin de ces colloques amoureux.
Souvent le point de vue du narrateur exprime celui du personnage ; mais c’est dans le petit
écart entre les deux que s’interpose parfois l’ironie, même dans les descriptions poétiques de la
5 Le narrateur omniscient retrouve et cite des extraits du journal discontinu du jeune protagoniste, ce qui donne
finalement au lecteur la possibilité de revivre les situations et de retrouver ses sentiments. Ce journal va durer presque
une année (de janvier 1869 à janvier 1870), jusqu’à ce que reprenne le récit, au mois de juillet 1870, avec la promenade
du couple, accompagné de Mme Leucatel, au cours de laquelle la jeune fille demande à Sébastien, en cachette, mais
avec insistance, un rendez-vous définitif.

nature plongée dans la clarté nocturne. Ainsi, les « astrales clartés » que répand la lune lors du
dernier rendez-vous (18 janvier 1870) contrastent avec le drame psychologique de
l’incommunicabilité que vit le couple ; elles enveloppent la robe de Marguerite quand elle court
vers Sébastien, toujours distant et récalcitrant. La froideur de la lune suggère déjà celle de Sébastien
repoussant les avances de Marguerite : « Lorsqu’il se dirigea vers l’allée, la lune, en effet,
resplendissait dans un ciel très pur, très pâle, d’une pâleur froide et lactée » (p. 327). Cette lumière
crue est adoucie ensuite par la figure de la jeune fille et donne au paysage un « aspect diurne », où
la blancheur parsemée d’ombre enveloppe la nature et la figure humaine, rappelant la profondeur
d’un tableau impressionniste :
À l’entrée de l’allée, appuyée contre un tremble, Marguerite, en avance, surveillait la route.
Elle avait encore sa robe de toile écrue, serrée à la taille par un ruban rouge ; sur la tête et sur
les épaules, une sorte de châle, en soie blanche qui luisait sous la lune. Et les troncs des
trembles, nets et blancs, fuyaient comme une barrière haute et blanchie, en une perspective
profonde, avec de l’ombre entre eux, avec de l’ombre transparente et trouée d’astrales clartés
(Ibid.).

Ces descriptions picturales trop statiques annoncent, par contraste, des dialogues parfois
animés entre les deux jeunes gens, jusqu’à atteindre le paroxysme. Sébastien, dans un moment de
colère, voulant se débarrasser définitivement de Marguerite, en arrive à songer à l’étrangler. La lune
souligne surtout les moments forts de l’action et donc de l’intrigue, étant assimilée alors à la mort par
sa pâleur et au réveil des forces obscures, nocturnes, irrationnelles, de la psyché, à « un instinct
farouche et puissant » qui grandit jusqu’à la haine aveugle et jusqu’à la tentation du crime : « Il
regarda, d’un regard atroce, Marguerite, dont le visage, tout pâle de lune, pâle de la pâleur qu’ont
les morts, était incliné sur son épaule, et il frissonna. Il frissonna, car des profondeurs de son être,
obscures et de lui-même ignorées, un instinct réveillé montait, grandissait, le conquérait, un instinct
farouche et puissant, dont pour la première fois, il subissait l’effroyable suggestion » (p. 329-330).
C’est la lune qui peut avoir un pouvoir supérieur à la volonté humaine, apaisant les sentiments
tumultueux de Sébastien jusqu’à la purification de son être, jusqu’à transformer « cette meurtrière
étreinte », « l’affreuse étreinte », en une simple caresse (p. 331) et, pour finir, en « une étreinte
chaste » (p. 331). L’apaisement des sentiments du couple, souligné par son attitude conforme au cliché
romantique (un baiser, la tête sur l’épaule, ce sont là des détails qui reviennent plus d’une fois dans les
rendez-vous nocturnes, de même que la « presque » douceur des larmes), est soumis dans une certaine
mesure à l’influence bénéfique de la lune, de « cette molle clarté lunaire », qui va provoquer la
régénération de l’être, comparable à une deuxième naissance, à une élévation de l’âme et du corps, en
un mot, à « sa rédemption future6 » (p. 335). Le passage témoignant du calme retrouvé au milieu de
cette clarté lunaire et du paysage silencieux serait entièrement à citer, nous en soulignons les motsclés :
Sébastien ne dormait pas. Il éprouvait dans sa détresse, une sensation de bien-être physique,
à se reposer ainsi, sur l’épaule de Marguerite, près de ce cœur apaisé, dont il comptait les
battements. Et les larmes qu’il versait encore lui étaient presque douces. […] Dans ce silence
tout plein de bruits légers, dans cette molle clarté lunaire, les images mauvaises
s’évanouissaient l’une après l’autre , et des pensées lui arrivaient, tristes toujours, mais non
plus dénuées d’espoirs. C’était quelque chose de vague et de paisible, une lente reconquête de
son cerveau, un lent retour de ses sens aux perceptions pacifiques, une halte de son cœur
endolori dans de la fraîcheur et de la pureté, avec des horizons moins fermés et plus limpides.
Il y retrouvait, dans ce vague, des impressions anciennes d’enthousiasme et de bonté, des
formes charmantes, des dévouements, des sonorités. des parfums, des désirs nobles, des
ascensions dans la lumières […]. Cela se levait du fond de son être, de son être généreux et

6 Dans le roman de D’Annunzio Il Piacere le protagoniste connaît le moment d’apaisement de la passion amoureuse, la
guérison spirituelle (« la spiritualisation de la chair »), enfin cette rédemption opérée par la contemplation de la nature,
partagée aussi par le héros villiérien, Ewald, dans L’Ève future. Cf. F. Cipriani, Villiers de l’Isle-Adam e la sua epoca,
cit., particulièrement pp. 174-193.

bon […]- cela se levait, frémissait et s’envolait […]. Perdu dans le vague de sa rédemption
future, il ne s’apercevait pas que les minutes et que les heures s’écoulaient. (pp. 334-35)

La lune dans le ciel serein est une image ironique qui souligne le contraste avec le réveil de
sentiments farouches, extrêmes, des deux protagonistes pendant leurs rencontres nocturnes. On se
rappelle que la scène de séduction du viol, « le meurtre d’une âme d’enfant », se déroulait sous
« cette clarté pâle de la lune qui occupait en deux la pièce » et que l’enfant « n’aurait voulu surtout
ne pas voir » afin de « rester, dans l’ombre, toujours » (p. 203). On peut voir, dans le symbole de la
lune, la double présence du sexe féminin et masculin, gardant une ambiguïté ironique comme peut
l’être le sourire énigmatique, le symbole préféré, le plus évident dans son recueil poétique 7, ces
années-là, du poète symboliste Jules Laforgue.
Un autre couple au clair de lune : Virginie et Paul. Termes d’une comparaison8
Les réflexions sentimentales de Sébastien, qui fond en larmes et finit par se repentir, lors du
dernier rendez-vous, de ses propos homicides (« Il voulait tout ce qui est grand, sublime
rédempteur et vague, ne cherchant pas à approfondir, ni à préciser ces chimériques rêves qui
rafraîchissaient son âme, comme l’haleine de Marguerite endormie rafraîchissait son front », p.
336), ne sont pas très éloignés du souvenir du narrateur-poète qui ferme le conte de Villiers de
l’Isle-Adam, « Virginie et Paul » (Contes cruels, 1883) : « Ô jeunesse, printemps de la vie ! Soyez
bénis, enfants, dans votre extase ! Vous dont l’âme simple comme la fleur, vous dont les paroles,
évoquant d’autres souvenirs à peu près pareils à ce premier rendez-vous, font verser de douces
larmes à un passant9. » Ce ton attendri rappelle l’invitation adressée au lecteur au début du conte
pour qu’il partage et avoue les premières émotions éprouvées au contact physique de la première
fille aimée. Nous ne citerons que le début d’une longue série de questions rhétoriques : « Alors que
les seize ans vous enveloppaient de leur ciel d’illusions, avez-vous aimé une toute jeune fille 10 ? ».
Ces questions, ainsi que l’évocation de la beauté de la jeune fille courant à la rencontre de son
amoureux, et la suite des exclamatives qui suscitent une extase, créent une attente voulue par le
narrateur, devenu le témoin caché de ce rendez-vous du très jeunes couple : « Je vois son visage. La
nuit se fond avec ses traits baignés de poésie ! Ô cheveux si blonds d’une jeunesse mêlée d’enfance
encore ! Ô bleu regard dont l’azur est si pâle qu’il semble encore tenir de l’éther primitif 11 ! »
Même le début du dialogue entre Virginie et Paul semble bien confirmer l’idylle de cet amour
naissant. La clarté de la lune donne à l’ambiance un prolongement sentimental et romantique,
favorable à l’épanouissement et aux confidences chuchotées la nuit dans le sentier entourant une
vieille abbaye, devenue une pension de jeunes filles : « Un rayon de lune fait voir l’escalier de
7 Le poète Laforgue, quelques années avant la publication du roman de Mirbeau, avait publié les Complaintes inspirées
par les suggestions de la Lune, vue surtout comme un personnage clownesque et ironique : « Ah ! la Lune, la Lune
m’obsède…/ Croyez-vous qu’il y ait un remède ? » (« Jeux »). « La Lune semble, selon Ivos Margoni, indiquer un sexe
féminin cautérisé » et parfois « le sexe paternel manquant de virilité, comme un anti-soleil », Jules Laforgue, Poesie e
prose (Mondadori, Milano, 1971), a cura di Ivos Margoni, « Introduzione », p. 27.
8 Les Amants (recueilli dans Farces et moralités, 1904) offrirait bien un autre terme de comparaison au couple de
Villiers et à celui de Mirbeau . En effet, dans cette farce, il ne manque rien du cliché romantique présent chez les deux
auteurs : le gazouillement des oiseaux, le chuchotement, la clarté lunaire illuminant le paysage, le glissement ironique
dans les déclarations d’amour, avec un renversement de la situation idyllique initiale des deux amants, qui comporte
par la suite la dérision de leurs sentiments. Le spectateur assiste à une dégradation du langage amoureux et à une
version comique de l’incompréhension des amants, qui souligne leur incommunicabilité, « dont le pessimisme est
transcendé par le rire ». Un détail important : dans cette farce c’est lui (dans le roman c’est Marguerite) qui berce son
amante. (Voir P. Michel, « Les Amants », dans Dictionnaire Octave Mirbeau , L’Age d’Homme, Lausanne, 2011, pp.
493-494).
9
Villiers de l’Isle-Adam, Œuvres complètes, édition établie pas Alan Raitt et Pierre-Georges Castex, NRF,
Gallimard, Paris, 1986, vol. I, p. 603.
10 Contes cruels, éd. citée, p. 603.
11 Ibid., p. 604.

pierre, derrière la grille12 ». Le lecteur, invité à évoquer ces moments heureux (« C’est une belle
page d’amour », constate le narrateur intradiégétique) et à suivre la jeune fille, sera bientôt déçu et
mystifié : l’introduction lyrique sera démentie en effet et la captatio benevolentiae fera place aux
dialogues bien réalistes des deux jeunes adolescents, où le mot qui revient le plus souvent, comme
un refrain, jusqu’aux derniers échanges des deux cousins, jusqu'aux ruines de la vielle abbaye, c’est
l’argent : « l’écho attardé des ruines vaguement répétait : “ … De l’argent ! un peu d’argent !”13. »
C’est l’argent qui alimente leurs soucis matériels et économiques : Virginie pense à l’héritage de sa
tante et Paul songe à faire une belle carrière et à accumuler de l’argent. Mais c’est surtout la lune
qui confirme cette rupture de ton et de registre ; tout cliché romantique est donc aboli
définitivement par l’ironie, qui devient plus évidente dans le rapprochement entre « argent » (motclé) et argentée/argentine, attributs du rossignol et de la lune. Alors que Paul apprécie le chant du
rossignol (« Quelle voix pure et argentine ! », p. 605), Virginie le trouve seulement « joli », bien
qu’il l’empêche de dormir. L’élément poétique est pour ainsi dire refoulé, chaque fois que
l’occasion se présente, le langage est aplati par le statut du locuteur, par sa fonction narrative : « Il
fait doux, ce soir : la lune est argentée, c’est beau », remarque Paul. Nous assistons ainsi à une
dégradation du célèbre mythe inventé par Bernardin de Saint-Pierre au XVIII e siècle : « Le pur
amour de Virginie et Paul se dégrade en relation bourgeoise, déjà entamée, corrompue par l’appât
du lucre14. »
Dans le dialogue du roman de Mirbeau, l’argent fournit une raison au doux reproche adressé
par Sébastien à Marguerite, qui a volé de l’argent à sa mère pour donner à Sébastien la possibilité de
s’acheter des livres, ce qui pourrait apparaître comme un beau témoignage d’altruisme. Mais cet
épisode, rapporté par Sébastien dans son journal (le dix mai 1869), marque en réalité un moment de
juste réflexion sur les mauvaises conséquences que le geste de la jeune fille peut avoir sur la santé
de sa mère. L’attente de Sébastien, anxieuse, mais aussi « délicieuse », pareille à celle de la
rencontre du couple villiérien, crée une sorte de suspens dans le récit de la rencontre : « Une
appréhension d’elle succédait au dégoût en allé ; une appréhension agréable, l’angoisse d’une
attente délicieuse, d’un mystère désiré, qui me rendait bien lentes les heures, et bien éternelles, les
minutes » (p. 311). C’est une nuit sans lune, qui accroît le mystère quand apparaît la jeune fille.
L’« ombre furtive » de Marguerite cherchant Sébastien (« ombre furtive elle aussi, et furtive
silhouette, perdue dans le mystère nocturne ») rappelle bien celle de Virginie, dont les traits et la
robe surprennent l’extatique narrateur-témoin : « Une robe de mousseline blanche une ceinture
bleue ont flotté, un instant près de ce pilier. Une jeune fille semble parfois une apparition. […] Je
vois son visage. La nuit se fond avec ses traits baignés de poésie 15 ! » Sébastien aussi remarque son
vêtement en contraste avec la nuit étoilée : « Elle était enveloppée d’un châle noir, si noir que son
visage brillait presque, ainsi qu’une étoile dans les ténèbres » (p. 311). Mais tout à coup l’idylle
promise s’évanouit, autant pour le narrateur villiérien qui assiste au dialogue des deux adolescents
que pour Sébastien, au moment du contact physique : « Sur le banc, dans l’allée, elle contre moi,
frissonnante et réelle, le charme s’était envolé » (p. 311).
Seul un chaste baiser sur le front peut clore cette rencontre, qui est encore innocente,
romantique, conforme au cliché des deux corps enlacés, et accomplie sous le signe de la lune qui fait
briller les larmes de l’amoureuse. D’une tout autre nature étaient les « douces larmes » qui fermaient
le conte de Villiers, où le narrateur se trouvait dans la condition d’un passant subjugué par des
souvenirs de sa malheureuse passion amoureuse16.
12 Ibidem.
13 Ibid., p. 606.
14 A. Le Feuvre, Une poétique de la récitation, Villiers de l’Isle-Adam, Honoré Champion Éditeur, 1999, p. 334.
15 Contes cruels, « Virginie et Paul », p. 604.
16 Selon A. Raitt et P.-G. Castex, les allusions au premier amour de l’adolescent Villiers pour une toute jeune fille
morte sont présentes aussi dans ses Premières poésies (voir leur Introduction à ses Œuvres complètes, op. cit. , pp.
1022-1023).

La guerre des sexes ? Une lutte sadomasochiste, cruelle et destructive, affaiblie par l’ironie
Dans le récit à la troisième personne, la nuit précédant la déclaration de guerre, Sébastien est
un jeune tourmenté, qui semble divisé en deux parties, comme Marguerite d’ailleurs, l’une « avec
des alternatives de révolte et de soumissions » et l’autre « avec des angoisses d’amour idéal et de
dégoût physique » (p. 326). C’est surtout Sébastien, héros problématique, qui souffre de la
dualité de sa pensée et de son comportement : courage et lâcheté, besoin d’une révolte et
dépassement de la révolte, soumission à la volonté de son père, haine du prêtre et besoin du prêtre
au moment de mourir (pp. 284-285), besoin d’aider et aimer « les pauvres gens » (p. 335), assimilé
au besoin d’une justice sociale, d’une part, et, d’autre part, le mépris et l’irritation pour cette
humanité, « soumise par la morale religieuse » (« le croupissement de la bête », p. 287), enfin pitié
et dégoût physique pour Marguerite. Même s’il ne désire pas Marguerite (il ne peut supporter
l’étreinte de son corps), il semble « résigné aux exigences de cette petite créature insatiable et
folle » (p. 326). Dans ce dernier rendez-vous tout à coup il sent « une besogne homicide » monter
en lui progressivement, avant de la refuser et d’éprouver une sorte de libération : selon la théorie
freudienne, Éros, instinct de vie, semble indissociable de l’instinct de mort, Thanatos.
Masochistement, Sébastien finit par accepter la souffrance provoquée en lui par « cet intolérable
contact, auquel il aurait voulu se soustraire, à tout prix », par le « dégoût de ce sexe qui
s’acharnait et semblait multiplier sur son corps les picotements de mille sangsues voraces » (p.
329).
Lors du premier rendez-vous, un an avant le dernier, la réaction nerveuse et furieuse de
Sébastien au contact du corps de son amoureuse atteint son paroxysme, un paroxysme
invraisemblable, teinté d’ironie par le crescendo des exagérations hyperboliques, mais aussi par
l’approximation : « ma peau s’horripilait; j’avais sur tout mon épiderme, de la tête aux pieds,
comme un agacement nerveux, comme une impression d’intolérable chatouillement ; il me
semblait que je subissais le contact d’un animal immonde. J’avais, oui, véritablement, j’avais une
horreur physique de cette chair de femme qui palpitait contre moi » (p. 312). Le drame ne va pas
éclater à l’occasion de ce rendez-vous du mois de mai, en pleine nuit ; avec ses innocentes paroles
et son inconscience, Marguerite transforme la colère de Sébastien en pitié : «Était-ce l’enfantillage
de ce babil qui éloignait de moi toute autre pensée redoutée ? » (p. 313). Finalement il trouve une
série de bonnes raisons pour faire accepter à Marguerite de rentrer, avant que sa mère ne
s’aperçoive de son absence, et de lui remettre l’argent volé. Le contraste entre les deux amoureux va
continuer, révélant leur étrangeté l’un à l’autre et leur manque de communication : « Je sentais son
corps frissonner, mais d’une émotion qui n’était pas la mienne, ses mains m’étreignaient, mais ces
étreintes ne correspondaient pas au sentiment d’affectueuse pitié qui, en ce moment, me prenait
toute l’âme » (p. 314). L’ironie subtile qui s’insère dans le texte sert à montrer le décalage entre les
bonnes intentions de Sébastien, prêt à pardonner et, pour finir, à supplier Marguerite afin de la
rendre plus sage, et les enfantillages de l’amoureuse, innocente, mais insatisfaite des simples
attentions de Sébastien : « Je n’éprouvais nulle colère, nulle honte ; c’était en moi, comme une pitié
plus douloureuse, qui me poussait à m’agenouiller devant cette enfant, dont l’inconscience me
paraissait sublime » (p. 315).
La violence éveillée en lui par le contact du corps de Marguerite, Sébastien la déchargera sur
son propre corps, en arrêtant les doigts crispés sur sa cuisse. Le trauma subi au collège réapparaît
dans les profondeurs de l’âme de Sébastien. À cet acte masochiste vont succéder « tous ses
souvenirs de luxure, de voluptés déformées, de rêves pervertis » (p. 331), liés à la chambre du
jésuite violeur, le père de Kern. Ainsi va se conclure, lors de cette dernière rencontre, sous un ciel
étoilé, explique le narrateur, un long parcours commencé après le viol subi, « œuvre de
démoralisation qui le mettait aujourd’hui, sur ce banc, entre un abîme de sang et un abîme de
boue » (ibid.). Cette double métaphore du sang et de la boue introduit les intentions homicides et la
vision perverse qu’il a du corps de Marguerite ; mais les sentiments sont tellement mêlés et
contradictoires qu’il serait difficile de séparer la haine de la justice, l’amour du crime : « C’était

une haine, plus qu’une haine, une sorte de justice, monstrueuse et fatale, amplifiée jusqu’au crime,
qui le précipitait dans un vertige avec cette frêle enfant, non pas au gouffre de l’amour, mais au
gouffre du meurtre. […] ; il admettait la possibilité de Marguerite renversée sous lui, les os broyés,
la figure sanglante, râlant » (p. 330). Marguerite croit que les étreintes violentes de son amoureux
sont bien une expression de l’amour ; et la possession qui conclut maladroitement cette dramatique
mésentente (« gauchement, brutalement, il la posséda », p. 332) ne peut que jeter le protagoniste en
une crise de larmes, jusqu’à l’apaisement. Pour des raisons différentes, les larmes, signes d’une
crise, abondent chez les deux protagonistes. En définitive, l’acte sexuel est l’effet d’un malentendu,
d’une incompréhension entre les deux amoureux.
L’ironie se montre encore entre les lignes dans ces moments de calme, après les soubresauts
de la conscience, dans cette impassibilité de la lune qui continue « sa course astrale » (p. 330),
indifférente au sort des humains. Il va de soi que le personnage de Sébastien, en tant que mâle, avec
sa rage criminelle, révèle son infériorité par rapport à la femme perverse, qui le maîtrise et qui lui
fait redouter sa maturité sexuelle, car, de fait, c’est lui qui abdique : Sébastien en larmes est bercé
dans les bras de Marguerite (« Il lui sembla que c’était un petit enfant qu’elle avait à bercer, à
endormir », p. 334). Ce sommeil innocent de l’enfant, qui lui donne la sensation de renaître à une
nouvelle vie, ne doit pas nous faire oublier les reproches et la condamnation lancée comme une
malédiction contre Marguerite, comparée à une chienne en chaleur (« Chienne ! chienne !
chienne ! »), surexcitée par la vue des soldats et par « l’odeur fortes de ces mâles » (p. 301), par la
foule applaudissant l’infanterie. C’est un bain de foule, auquel Marguerite prend plaisir et qui, au
cours d’une belle journée, suscite chez Sébastien une horreur et une peur qu’il décrit
minutieusement dans son journal, comme s’il s’agissait d’une orgie, d’un acte sexuel étendu à
« tous ces hommes auxquels elle voudrait se livrer, rudoyée, écrasée dans un seul embrassement »
(p. 302). Mais cette vision du corps de Marguerite possédé par des soldats (que Sébastien, dans son
journal, appelle ironiquement, non sans un certain mépris, des « pioupious », comme l’avait fait
Rimbaud17) semble bien le produit d’une imagination malade. Cette impression d’une prostitution
est contrebalancée ironiquement par la reconnaissance de la fonction créatrice de la femme : « Pour
la première fois, le rôle de la femme m’apparaît dans sa douloureuse et sublime ardeur créatrice »
(ibid.). Mais l’incompréhension subsiste au sein du couple, car la jeune fille ne peut comprendre le
mal obscur qui ronge Sébastien (causé surtout par des « impressions de luxure » et par « un
salissement18 », « une pente naturelle et détestée de son esprit »). L’opposition entre les deux
jeunes gens prend la forme d’un sentiment d’incompréhension chez l’intellectuel mâle : « Elle a
infiniment des préjugés bourgeois, infiniment des petitesses d’esprit et de cœur, et elle ne comprend
rien au mal qui me ronge » ( p. 303). On sait bien que Sébastien cède plus d’une fois à un autre mal,
qui est la perversion19 sous toutes ses formes, en particulier au désir fétichiste et incestueux, éprouvé
d’abord devant la photo de sa mère, et ensuite pour la mère de Marguerite, à laquelle il adresse,
pour en mesurer la réaction, une invitation à devenir sa maîtresse. Enfin avec Marguerite il arrive à
partager et imaginer la scène du voisin qui embrasse sa femme et qui lui rappelle d’autres « rêves
pervertis » (p. 331) sortis de la chambre du viol. Ainsi le mot-clé « souillure » revient-il souvent
dans le roman, en opposition à la pureté des sentiments que l’enfant avait exprimés poétiquement
devant la nature et qui parfois reviennent dans le journal intime ; cette pureté, il l’a ensuite
recherchée dans l’amitié intellectuelle avec Bolorec. En vain : la relation avec Marguerite, à
laquelle Sébastien ne s’intéresse plus, malgré sa soudaine maladie, mettra notre personnage dans la
17 Dans l’une de ses poésies sur la Commune, « Le cœur volé » Rimbaud emploie plusieurs fois l’adjectif
« pioupiesques ».
18 Un néologisme à la place de « saleté », dérivé du verbe salir, pourrait signifier un procédé qui touche en profondeur
l’être qui l’accomplit.
19 La perversion n’est pas seulement le propre de Sébastien : Marguerite aussi en est frappée, en tant que femme
cherchant le plaisir à travers « une imposition violente du sexe » et qui fait « redouter » à Sébastien sa maturité sexuelle
(Bérangère de Grandpré, « La Figure de saint Sébastien de Mirbeau à Trakl », C.O.M., n° 13, 2006, p. 63).

condition d’une victime, décidée à s’immoler à la guerre ; c’est le deuxième et dernier « holocauste
d’un innocent et malheureux » (p. 253).
La guerre des sexes, qu’auraient pu causer les malentendus, n’a pas eu lieu, mais elle se
manifeste, malgré tout, dans les tentatives de Marguerite pour séduire son partenaire, quand elle
l’accuse d’homosexualité, ou, pour finir, quand elle le provoque et l’oblige à admettre son
infériorité et son échec. Sébastien exprime en général, avec son sadomasochisme, les idées de
Mirbeau sur l’amour et sur la femme, surtout sur la femme fatale, pour sa manière cruelle de
soumettre l’homme. Il s’agit d’un rapport ambigu, où dominent la méfiance, la cruauté, la folie et le
meurtre, où le sadomasochisme du couple révèle encore mieux la différence des forces en jeu et le
malheur plutôt que le bonheur des individus. Sébastien, depuis le viol qu’il a subi, est devenu
incapable de trouver un équilibre, une satisfaction à son amour idéal ; même s’il pardonne à son
bourreau, il sent que le mal désormais s’est installé en lui, laissant des traces profondes,
inguérissable : « Certes, il m’a fait du mal, et les traces de ce mal sont profondes en moi » (p. 309).
Il comprend sa défaite, sa lâcheté, il ne se fait plus d’illusions sur la patrie ni sur la justice sociale, il
ne lui reste alors que la pitié, « une pitié douloureuse », pour lui-même et pour les autres.
Fernando CIPRIANI
Université de Teramo, Italie

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